‹ Le songe d'une femmeChapitre 8 sur 24 · VIRGINIA BOURDON A ANNA DESLOGES · texte numérisé non relu

VIRGINIA BOURDON A ANNA DESLOGES

Versailles, 18 août.

... Voilà donc, chère Mademoiselle, les instructions de mon frère pour les derniers jours de votre séjour aux Frênes...

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

Paris, )8 août.

... Tu ne m'as pas répondu et tu as bien fait. Ton silence et l'absence ont un peu éteint ma couleur. Je m'engrisaille et je travaille. Durand me fait toujours des avances sur mes Lédas et je trafique avec sérénité des charmes de ma bien-aimée. Je ne sais ce qu'elle devient, ni si elle pense encore à moi... Raconte-moi encore de jolies histoires : car tu dois les inventer. Va toujours : j'illustrerai le volume. J'ai vu assez de hanches pour trouver dans ma collection de souvenirs — et dans mes cartons — celles qui doivent voguer à fleur d'eau dans les marges de ton roman...

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 20 août.

... Ceci n'est pas un conte. Je n'invente pas; je n'arrange pas; j'écris à peine. Cependant garde mes lettres. Rien ne vaut les impressions naïves et cordiales pour donner du ton à un roman et prendre les femmes. Si j'écris des histoires, je ne veux être lu que par les femmes. Je voudrais être un de ces romanciers dont les livres sont les compagnons de lit des incomprises et des délaissées.

Joconde nous surveille de moins en moins. Au premier prétexte, le long de nos promenades, elle nous abandonne et nous la retrouvons presque toujours penchée sur le cahier violet où elle crayonne. L'autre jour je l'ai surprise couchée et cachée dans un fourré de jeunes hêtres. Elle dormait. Sa jupe s'était

relevée sur ses jambes et dans son sommeil, sans doute, elle avait fait sauter quelques boutons de son corsage; un peu de chair rosée, à chaque prise d'haleine, montait comme une fleur que le vent remue au-dessus de la dentelle de la chemise, et tout le buste se gonflait. C'éîait fort joli; c'était bien plus encore : c'était émouvant. Je regardai assez longtemps, et avec un trouble presque douloureux, la beauté de cette vie épanouie sous l'ombre des feuilles. J'avais peur d'être surpris, car j'aurais eu l'air d'adorer, et je contemplais. Cependant des souvenirs me revenaient de mauvaises lectures : je m'enfuis à travers les branches, me demandant quel peut être l'état d'esprit d'une femme qui s'endort seule au pied d'un arbre et se réveille écrasée par un homme... Quelques instants après^ je l'ai retrouvée assise sur un banc, l'air vague et les yeux lointains. Une flèche de soleil faisait une blessure rouge dans ses cheveux sombres; je m'amusai à ce jeu de lumière,

avant de lui parler, puis nous discourûmes sur la couleur des cheveux. Elle avait l'air de moins vivre en parlant que couchée sous les jeunes hêtres. A quoi songe-t-elle? Et moi, quelle est ma pensée pendant que je lui affirme que ses cheveux sont « bai cerise » ? Je lui dis encore qu'elle mérite qu'on use en l'honneur de sa chevelure des termes réservés au chevaux; que la plus belle femme est moins belle que le plus beau cheval. Elle est surprise, elle ne dit rien, elle attend. Je lui demande si ses cheveux sont très longs. Aucune indignation. Elle répond : très longs. Elle me domine par son indifférence. Je me sens ridicule, je me tais. Alors elle tourne la tête vers moi, me regarde un instant et dit : les vôtres sont très courts. Est-ce de l'ironie ou de la stupidité? Il me semble qu'elle s'est renversée avec impatience sur le dossier incliné du banc. J'ai envie de la violer ou de la battre...

Cette fille de mon âge m'intéresse plus que les trop jeunes candeurs, même un peu per-

verses. Il y a en elle une plénitude de vie et de chair qui attire la morsure; elle excite la sensualité ou peut-être la gourmandise; je deviens ogre à sentir sous cette robe tendue et insolente la certitude d'un corps qui m'est dû, comme le corps de toutes les femelles de ma race. Il est évident que, d'après les lois de la nature et de mon désir, j'ai le droit de la prendre et de la courber sous mon joug : elle le sait, mais elle sait aussi, et moi-même, qu'il y a entre nous une invisible barrière à mailles d'acier et que, seule avec moi, elle est plus en sûreté que derrière une muraille de granit. Le danger n'est ni dans ma main ni sur ma bouche ; il est en elle-même : tout dépend d'un geste, d'un mot, d'un regard, d'un soupir, de moins que cela, d'une pensée qui, partie de son front, viendrait heurter mon front et y éclater comme une amorce. Nous ne disons rien. Maintenant je songe à moi. Je dois avoir l'air très froid ou très gauche. C'est que je ne vois en Joconde ni

une femme ni une maîtresse; elle est pour moi depuis deux ou trois jours, et surtout depuis une heure, plus ou moins qu'un désir social : elleest la substance d'un actenatureletsimple, la branche que je vais rompre, la fleur que je vais cueillir, le fruit où je vais mordre, l'eau que je vais boire. Aucune idée d'amour, rien de délicat, de pudique, de rêveur. Je la déshabillerais sans plus d'émotion que moi-même; je songe à un accouplement licencieux...

Quel silence! Ce silence est plus lourd que l'orage et plus brûlant que le soleil. Il est quatre heures. Que vais-je faire jusqu'au dîner? Où sont les petites? Elles me calmeraient comme des sources. Avec elles je parle. Je n'ai jamais pu rien dire à Joconde. Si je l'appelais Joconde, peut-être que cela la ferait rire. Je ne l'ai jamais vue rire... Voilà qu'elle se lève. Elle s'en va sans me regarder. C'est presque un geste. J'ai été sot. Elle était une si jolie bête couchée sous le berceau des jeunes hêtres...

Voilà, cher ami, quelques-unes de mes réflexions, assis sur un banc dans le parc des Frênes, tête à tête avec l'institutrice des petites Bourdon, mes cousines. Evidemment j'ai quinze ans ou soixante ans. Un homme maître de sa force et de son émotion sensuelle eût en cette heure chaude conquis Joconde, si elle est à conquérir. En une heure, un homme spirituel fait six mois de cour à une femme. Est-ce que je ne pourrais pas l'aimer, depuis trois ans que je la connais? Il est vrai que je ne l'avais encore jamais tant regardée, mais elle m'aurait cru puisque je lui aurais dit ce qu'elle croit déjà. Une femme n'est jamais moins surprise que lorsqu'on lui fait une déclaration; elle tient ceux qui s'abstiennent pour des sots, des timides, des lâches ou des impuissants. Voilà ce que les hommes comprennent mal, eux qui se résignent à déplaire; et s'ils le comprennent, cela ne leur sert de rien, parce qu'ils mentent avec déplaisir et avec mauvaise grâce. Je sens très

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bien que mon désir est trop limité pour que je puisse le faire partager à Joconcle ; si je désirais l'infini, elle s'en serait aperçue et elle m'aurait peut-être donné ce qui est pour elle l'infini : soi...

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PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 21 août.

... Georges est encore absent. Cependant, Madame des Fresnes nous a permis d'aller jusqu'au viaduc du Moulin, une insignifiante curiosité du pays, mais dans une vallée profonde et toute verte. Dès qu'on aperçoit cette longue maçonnerie, Joconde s'arrête, sous le prétexte de la dessiner, et je descends seul avec les jeunes filles le sentier de chèvres qui dévale au milieu des ajoncs, Responsable du salut de ces vierges, je deviens paternel et autoritaire; j'arrête les bras qui s'allongent vers la tentation d'un nœud de chèvrefeuille. Annette, qui a retroussé sa robe, se sent les jambesmordues parlesajoncs; chaquepiquant est une petite fourmi qui passe après avoir dit sa colère. Mais Annette rit de souffrir ainsi.

Elle a l'ivresse du vert, cette ivresse comme balsamique qui masque la fatigue et engourdit la peau. Les ajoncs parfois deviennent si hauts que le passage est dangereux pour les figures; mais le terrain change, la terre devient rocheuse, et nous écrasons les airelles noires qui nous font des taches d'encre violette. Il y a de l'herbe sous les hautes voûtes du viaduc. Annette se jette follement au cou de sa sœur étonnée et les deux jeunes filles tombent enlacées ; j'entends des baisers. Ah! que c'est bête et triste d'être un homme abruti par la civilisation biblique ! Leur hystérie me désire, et moi aussi j'obéis un peu au fil qui me tire vers ces jambes frémissantes. Pourquoi n'avonsnous pas le droit d'être des dieux qui joueraient à se donner des sensations au fond d'un val, à l'abri des grandes maçonneries préhistoriques? Mais je suis là presque un dieu, en vérité, car je me sens comme invisible. Annette languit et détache ses bras des épaules qu'ils serraient étroitement. Anne se relève. Pour

me calmer, je leur jure qu'elles sont des gamines ridicules et je vais tendre à Annette une main qu'elle étreint de ses deux mains pour se retrouver debout, rouge et pas du tout confuse. Où ai-je lu que des femelles simulent un combat d'amour pour exciter le mâle indifférent? Je m'assieds sur un bloc de granit oublié là par les maçons. Elles me regardent en secouant leurs robes fripées. Je deviens dieu de plus en plus et je prends une pose noble pour fumer une cigarette. Cela doit être très beau un homme aux yeux rêveurs et au torse plein vu par des jeunes filles dont le cœur bat! Quand elles m'ont bien regardé, elles se prennent le bras et s'en vont. Je les suis de l'œil, berger soucieux, en mâchant une tige amèrede centaurée. Que nous sommes bien domptés 1 Les esclaves ne traînent plus leur chaîne : ils l'ont avalée., et elle leur pèse sur le ventre. Oh! avoir l'immoralité de la nature, sa cruauté et sa beauté! N'être pas une chose d'intelligence; sentir des instincts

et violenter le monde plutôt que de ne pas les satisfaire ! Les hommes et les femmes ne savent plus qu'être un tourment les uns pour les autres; si j'obéissais à la loi éternelle du désir, je serais forcé de me mépriser, ou de me tuer... Ainsi je déclamais, l'âme médiocre, peut-être, contre ma propre lâcheté, lorsque je vis Anne et Annette qui s'en revenaient vers moi encore sérieuses, toutes pâlies et toutes jolies dans leurs claires robes tachées du vert des ajoncs et du violet des airelles. Elles avaient l'air de petites bacchantes sages et rusées : je fus content de les désirer toujours et je compris la sagesse des morales qui prolonge le plaisir en défendant d'ouvrir la boîte. Pendant une minute, je souhaitai de toujours vivre ainsi parmi des filles auxquelles il ne me serait pas permis de toucher; j'aurais peutêtre des nuits trop peuplées et des minutes de veille un peu troubles, mais la tentation surmontée je serais pareil aux saints qui vivent leur misère dans un ciel futur... Les voilà

8o LE SONGE D'UNE FEMME

assises en face de moi sur une autre pierre un peu plus basse; nos genoux se touchent presque, nos jambes se mêlent : elles vident sur leurs robes tendues leurs mains pleines d'humbles fleurs, et elles me questionnent et les doigts frôlent les doigts qui se passent les fleurettes décolorées. Nous faisons de la botanique, de la plus naïve, mais elles en savent moins que moi et je regarde leurs mains pour me donner des idées. Annette a la main plus potelée; celle d'Anne, sans être maigre, est plus longue : on voudrait s'amuser à mettre des bagues bien lourdes à chacun de ces doigts ronds et souples. Je les regarde trop pendant qu'ils font tourner une marguerite comme une petite marionnette; je ne sais pas ce que je vais faire, peut-être quelque chose d'absurde : je me penche et j'ai touché, d'un baiser rapide, la longue main blanche... lime semble qu'Annette a dit oh! sur un ton de jalousie : je baise aussi la main potelée d'Annette, moins vite, avec une sensualité moins timide. Après

une seconde de stupeur, elles se mettent à rire et je puis librement reprendre les deux mains qu'on m'abandonne et les unir sous ma bouche dans un baiser durable et passionné. Elles sont émues, mais pleines de courage; le jeu ira aussi loin que je voudrai, jusque-là où le jeu cesse de rire; mais je ne veux plus rien dès qu'on m'a donné tout ce que je peux prendre. Je n'irai pas jusqu'aux lèvres qui pourtant s'entr'ouvrent fiévreuses sur les dents; je n'irai pas jusqu'à la gorge que pourtant je vois se gonfler sous l'étoffe légère qui se plisse tour à tour et se tend comme une voile sous l'effort de la vie... Nous entendons un cri d'appel. Joconde se dresse là-bas. au-dessus des ajoncs. Anne se lève et lui fait un signe. Ànnette, cachée par sa sœur, en profite pour me les tendre, ces lèvres que je me refusais, et j'obéis, je bois la fraîcheur de cette petite bouche rouge et rieuse qui me faisait peur, je bois longtemps la petite âme jeune qui se livre avec une candeur où il y a de la

vanité et de la jalousie : cependant je sens sous ma main inconsciente etstupide la caresse soudaine d'une fleur dure qui se lève comme une mauvaise pensée... Anne se retourne, mais Annette est déjà debout, juchée sur la pierre, et elle gesticule vers Joconde pendant que je regarde sa robe que le vent retrousse et des talons jaunes sous lesquels je voudrais mettre la main pour être écrasé un peu par cette fillette qui a le droit de me punir...

ANNA DES LOGES A CLAUDE DÉ LA TOUR

Les Frênes, 21 août.

Chère Mélancolie, je t'écris encore du château des Frênes où la chaleur a un peu troublé ma joie de vivre; mais j'espère y achever l'été dans un repos voluptueux. Ici tout est d'un vert bien plus tendre qu'à Versailles et aux Tilleuls (où il n'y a pas de tilleuls, mais des ormes presque noirs) et je vis doucement au milieu de vieilles gens que j'aime et de jeunes fdles dont le rire me plaît et me rafraîchit. J'achève de mettre au net les confessions que je t'ai promises, le « songe d'une femme», comme tu dis, incrédule à mon bonheur et à ma destinée. Tu le recevras dès ton retour aux Pins...

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8/f LE SONGR D'UNE FEMME

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

Paris, 22 août.

... J'ai relu ce matin tes dernières lettres qui m'avaient d'abord irrité, car depuis huit jours j'étais sans nouvelles de Léda et je la pleurais comme un sot. Mais aujourd'hui je me roule dans l'herbe avec toi, je participe à tes plaisirs innocents et champêtres. Léda est revenue. Ils sont installés à Vichy et il faut vraiment qu'elle m'aime bien pour s'être imposé la corvée de cette rapide course. Blanche Patraque me posait une «scène» que m'a commandée Durand, et je comparais l'insolente splendeur de ma Léda à la joliveté dépravée du petit modèle. Patraque est bien faite, surtout des reins; couchée sur le ventre elle donne une sphinginette très agréable, mais c'est un bibelot, tandis que Léda, en ses

formes qui n'ont ni commencement ni fin (tu me comprends?), semble douée de puissance autant que de grâce; elle est souple et forte comme une belle épéc. Enfin je fabriquais ma petite turpitude avec tout de même un certain plaisir quand la clef tourne, et voilà Léda. Je m'avance en cérémonie ; elle me prie de continuer mon travail et elle s'assied sur un tabouret sans quitter des yeux Patraque, qui se malaxe les seins en remuant les jambes comme un pantin. Léda éprouve-t-elle du dégoût ou de la pitié, je n'en sais rien; il y a sur son visage l'expression d'un sentiment que je ne puis définir et, inquiet, je lève la séance. Patraque se redresse lentement, se tourne et se retourne, puis s'en va, l'air indifférent, se rhabiller derrière le rideau : alors seulement je songe aux mauvaises mœurs de Patraque et j'ai honte. Mais quand elle est partie, Léda, indulgente , loue la blancheur de cette petite femme fine et fragile; je suis rassuré : c'était de la curiosité et non du désroût.

... Je suis très heureux, mon cher ami, mais pourtant j'ai lu dans les yeux de Léda je ne sais quoi qui m'a troublé. Elle ne souriait que si je la regardais et ce sourire était comme une draperie jetée sur un mannequin : je sentais en dessous quelque chose de morne et de froid. Je suis très heureux : c'est-à-dire mes mains et mes yeux ont été très heureux; j'ai adoré la déesse et la femme par tous les moyens qui sont au pouvoir d'un homme, par toutes les prières, par toutes les caresses, par tous les actes de l'esclavage le plus ingénieux et de la luxure la plus farouche, et je n'ai pu ôter des yeux mourants de l'amante une ombre ironique et tenace, désir inconnu, nuage au fond de l'eau silencieuse et bleue... Qu'en penses-tu ? C'est la première fois que j'aime une femme aussi compliquée... Je suis très heureux, mais je voudrais bien que cela ne m'empêche pas de peindre. Or, ce matin, j'ai envie de songer, d'écrire, de dormir, de sortir, mais pas de peindre; et je sens que je

suis content de ne rien faire et de rêver aux yeux de Léda... Est-ce qu'on ne peut donc pas être heureux tranquillement, sans que

cela dérange toute votre vie?...

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

Auvergne, 25 août.

... On m'a renvoyé des Pins ta dernière lettre. Je saurai donc le secret de ta vie heureuse! Hélas! ce pays de vignes, de roches, de sapins et de châtaigniers est encore trop souriant pour mon ennui... Je ne sais ce que je voudrais, ou cela est si vague et si étrange que je n'y veux pas songer. Dis-moi bien ton « histoire de dix ans » et je te dirai la mienne, plus brièvement peut-être, car je ne sais pas conter, mais avec toute la sincérité de mon pauvre cœur... Ne nous verrons-nous jamais? Parfois je te rêve comme la seule créature que je pourrais encore aimer... Te souviens-tu de ma fièvre à te serrer dans mes

bras quand nous nous retrouvions après une absence? Je t'aime toujours, — et toi?...

PAUL PELASGE A PIERRE RAZAN

Les Frênes, 25 août.

... Si je devais m'en rapporter à tes lettres pour juger de ton état d'esprit, mon cher Bazan, je serais très embarrassé, car elles se contredisent assez régulièrement. Mais je crois que tu n'aimes en ta Léda que sa beauté et sa vanité ; sa beauté te plaira tant que tu y découvriras des paysages nouveaux, des coins inexplorés, mais ta vanité se lassera bientôt d'un rôle qui nie ton orgueil et tu te préféreras le maître de Patraque que le serviteur de la marquise de La Tour au château des Pins. J'ai lu cette adresse, de la main de Joconde, sur une lettre qui attendait la venue du facteur. J'ai interrogé Joconde. C'est une de ses amies; encore que je ne devine pas quelle amitié peut lier cetle marquise à la petite

institutrice de mes cousines. Tu vois comme tout se rejoint. C'est admirable! Tâche d'apprendre de la marquise ce qu'elle pense de Joconde : cela m'amusera, car cette fdle aux cheveux de bronze m'intéresse toujours, malgré les intermèdes champêtres qui te font pitié. Ah! que tu as tort! Cette petite Annette est une si jolie fleurette, si fraîche! Tu ne comprends donc pas le plaisir qu'il y a pour un homme de sang-froid, mais intelligent et sensuel, à faire chanter un peu, rien que deux ou trois notes de prélude, ce violon de chair et de sensibilité ! Elle en est à l'âge ou une fdle désire tout sans rien craindre encore. Je pourrais lentement, ou en une heure, à mon gré, la mettre au diapason du désir que je me donnerais ; mais je ne me le donnerai pas ; je n'ai pas le goût de recommencer la scène vile des « Liaisons ». Il y a trop de femmes sur la terre pour que je trompe une jeune fille. A quoi bon? Au point où nous en sommes et comme il est écrit benoîtement sur la couver-

ture d'un livre destiné aux vierges, « l'imagination fait le reste ». Ainsi tout est toujours à recommencer et le plaisir est toujours devant nous; au lieu de l'entendre pleurer sur nos talons, nous le voyons qui nous précède, souriant, rouge et fier. Je prends là une belle leçon de psychologie et de sensualisme délicat. Elle serait parfaite si Joconde parfois ne m'irritait... Je sentirai mieux encore le charme et la valeur de ces jours d'activité sanguine quand ils se seront un peu éloignés de moi; mais je les range dès maintenant parmi les plus décisifs de ma vie. Je t'en ai raconté quelques épisodes, mais comment en dire toutes les heures et toutes les minutes? Ni Annette, ni Joconde elle-même d'un parfum plus fort, ne m'ont masqué le reste de la nature, mais j'ai joui plus profondément, mêlée à ces odeurs de femmes, de l'odeur ingénue des feuilles et des bêtes, des ruches et des ciguës. Il n'y a de vie que de nous, peut-être; un bras nu qui se glisse dans les rosiers augmente la beauté des

roses et l'herbe est plus verte le long- du sillage qu'y laisse une robe de femme; un désir se lève en notre cœur vers tout ce qui vit, — et je baisai, je m'en souviens, sur les lèvres d'Annette, les bois, les joncs, les bruyères et les pierres. De tels souvenirs, si on y mêle quelques grains de poivre ironique, sont sans doute durables. Je verrai bien. Mais je suis sûr de ne jamais oublier le petit écureuil que je vis un matin descendre d'un hêtre pour aller dans les noisetiers faire sa provision d'hiver. Il fit quinze voyag-es de sa cachette à l'extrémité même des branches où pendent les noisettes; il venait par bonds lég-ers et peureux, la queue en trompette comme sur les images; on entendait le bruit sec de la cueillette, et c'était une fuite brusque vers l'arbre qui est sa forteresse. Arrache-t-il les noix avec ses dents ou avec ses pattes; je n'en sais rien : peut-être avec ses pattes, car les rongeurs sont des petits hommes qui mang-ent à 'peu près comme nous, en portant à leur bouche leurs

g4 LE songe d'une femme

mains griffues... Le soir, sous les mêmes hêtres, à la lisière du bois, pendant que les limaces grises redescendaient de la cime des hêtres où elles passent le jour, j'ai vu les noces des fourmis. Celles qui doivent s'accoupler ont des ailes et c'est dans l'air que les couples se joignent; mais sitôt que le mâle a étreint la femelle, leurs ailes se mêlent, leurs nerfs se troublent et les deux bestioles enlacées tournoient et tombent. Les noces que je vis s'étaient exaltées très haut, au-dessus des arbres, la pluie d'or rebondissait de feuilles en feuilles, avec un vrai bruit d'ondée, et à mesure qu'un couple touchait le sol, les deux amants aussitôt désunis rejaillissaient comme les gouttes d'une cascade et s'en allaient, d'un vol rapide et solitaire, vers le soleil et vers la mort. Singulière vision et presque effrayante ! Je suis très fier d'en avoir eu le spectacle et j'ai pitié de moi, qui aime avec tant de précautions, de détours et de ruses, quand je songe aux fourmis qui donnent toute leur vie pour la vie et

ne se disjoignent, les femelles que pour aller porter à la fourmilière le trésor fécond, et les maies que pour mourir. Je crois même qu'ils meurent immédiatement sur place et que les femelles seules prennent leur vol; mais j'étais comme ivre d'avoir participé à ce mystère et dès que j'eus compris, je me mis à songer pour comprendre encore mieux...

26 août.

... Hier soir, après dîner, par une nuit sans lune, mais claire de tous les sourires des étoiles, nous nous promenions dans le parc, le long de ce même bois qui est le refuge nocturne de tous les oiseaux des environs; l'heure était douce et le silence des choses nous imposait silence. Mais Georges frappa dans ses mains et voici qu'un bruit long et léger, singulier, profond, s'élève d'entre les branches; c'est un océan d'ailes surprises, un effarement de peuple en robes de soie, un froissis délicieux de plumes gonflées : tous les oiseaux

réveillés, pour une seconde dressés sur leur perchoir, inquiets si c'est l'aurore ou si c'est l'épervier. Je fus étonné, mais Annette eut peur et aussi Joconde et (sans doute parce que je me trouvais là) elles se jetèrent vers moi dans un tremblement que je calmai en leur ouvrant mes bras. Joconde se dégagea bientôt avec une certaine impertinence, mais, Georges ayant recommencé (cette fois en allumant un tison), elle se pressa plus étroitement le long de mon corps, ma main rencontra la sienne par-dessus ses hanches et, rendu audacieux ou peut-être fou par la nuit que la lueur avait faite pour nos yeux, j'étreignis contre la hanche forte la main qui s'était laissé prendre et je frôlai de ma joue la figure qui ne s'éloignait pas de la mienne. Ce fut une seconde de possession, de certitude charnelle... La voix de Georges brisa notre enlacement de hasard. Annette lui demanda ses tisons et fit des flammes dont les ailes remuées dans les arbres semblaient le crépitement

douloureux : « Annette, dit Joconde, laissez dormir ces pauvres oiseaux.» Alors nous fûmes encore aveugles et j'atteignis une bouche brûlante qui trembla sous mon baiser; les reins de la femme se cabraient au jeu inconscient de mes doigts dévoyés; j'entendis un « oui» qui ne répondait pas à une question... Elle s'éloignait avec Georges et Anne, et Annette avait repris mon bras que j'étais encore troublé. «Venez donc, disait Annette, laissons dormir les pauvres oiseaux. »

Voilà donc ma situation, mon cher ami.

J'aime Annette, petite âme sentimentale, et j'aime Joconde, chair sensuelle et cheveux violents... Je te dirai la suite, s'il y a une suite, car je pars dans quatre ou cinq jours...

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 27 août.

... Il y a eu une suite le soir même. J'avais d'abord résolu de ne pas te la dire, car je suis moins habitué que toi au nu; je me résignerais difficilement à faire, comme un peintre, participer le public aux joies égoïstes de mes yeux; au delà de certains gestes et d'un certain état charnel, j'écarte même un ami, même toi. Mais je ne t'appelle pas, je ne te parle pas, je ne t'écris pas; je te communique un cahier de notes que tu me rendras, après avoir cru lire un roman.

Notre petite aventure était de celles qui exigent le silence, une explication ou une conclusion. J'aurais préféré tout à une explication et le silence à la conclusion, car je veux rester libre, et rien ne pouvait me faire croire que

LE SONGE D UNE FEMME f)0,

Joconde fût une de ces femmes perfectionnées qui savent cueillir la Heur sans arracher en môme temps la touffe verte avec ses racines et sa glèbe. Je n'aurais nul goût à transplanter ma liberté, alors en pot comme une giroflée, dans un giron trop tendre, à l'abri de bras trop amoureux. Je désirais Joconde, comme on désire un joli enfant rencontré dans la rue, pour le caresser et le faire sourire, mais non pour l'installer chez soi en prince et en tyran. Alors, comme je ne voulais pas de conclusion, il n'y en eut pas; mais nous continuâmes les préludes interrompus...

Je déplaçai doucement la commode et je n'eus qu'à tourner un bouton et à pousser une porte, un peu revêche, pour apercevoir, assise dans son lit, inquiète et pâle, Joconde, qui avait perçu le bruit de tous mes mouvements et qui attendait. Je fus à genoux, baisant ses doigts respectueusement (comme dans les mauvais romans) avant qu'un geste eût tenté de me faire peur. Je ne lui parlai pas de mou

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amour, mais de sa beauté, et j'étais très timide parce que sa peau n'était pas aussi blanche que je l'avais cru. Nous conclûmes un pacte de sagesse et je repris mes fadeurs; je fus descriptif et esthétique; je comparai entre elles des statues célèbres. Un mot d'esprit l'amusa; en voulant comprimer son rire et rajuster sa chemise qui se décolletait trop, elle eut une maladresse qui me livra sa gorge. Je n'en profitai pas et lui dis qu'elle ressemblait dans cette pose aux femmes de terre rouge qui gisent à demi-ressuscitées sur les lourds tombeaux étrusques. — « Pas pour la couleur, j'espère? » Et elle se donnait à mes yeux maintenant fixes. Je ne pus me retenir de toucher ce que mes yeux avaient caressé, et comment imposer à mes mains un itinéraire et empêcher mes lèvres de connaître aussi ce que mes mains avaient connu? Nous restâmes ainsi longtemps tassés l'un contre l'autre, avec la sauvegarde de mes vêtements. Je sus qu'elle me pardonnait quand sa bou-

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che se détacha de la mienne et je m'en allai, ayant baisé ses yeux fermés... Que doit-elle penser de moi si elle n'est pas vierge? Voilà ce que je me demandais en essayant de m 'endormir à mon tour.

Je ne l'ai pas revue, ou presque pas. Une lettre, ce matin, l'a rappelée à Versailles; elle vient de partir. Le conseiller est très malade ; mais on ne veut pas inquiéter inutilement les deux jeunes filles... Si j'avais dix ans de plus, je voudrais marcher sur mes principes et épouser Annette pour la consoler, car elle va peut-être se trouver pas très riche et elle pleurera beaucoup son père, pauvre petit cœur ! Quant au départ de Joconde, il me sauve du ridicule ou d'une folie. Je ne connaîtrai pas la pensée du sphinx, mais qu'importe ? Et puis, le sphinx pense-t-il autre chose que la pensée que je lui prête?

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 6 septembre.

Joconde est revenue, je suis resté. Annette m'a donné tout son cœur et Joconde toute sa beauté. Je vis dans l'émotion d'un double triomphe. Il me semble que je règne. Royaume de tragédie dont j'attends le cinquième acte, peut-être douloureux. Mais j'irai jusqu'au bout. Quand le conseiller viendra chercher ses filles, je lui demanderai la main d' Annette, et Joconde comprendra... C'est elle, en somme, qui est venue vers moi. Dès le soir de son retour, elle a frappé à la cloison. J'ai déplacé le meuble, je suis entré. Elle m'attendait comme dans les images. Hier fut la troisième nuit, muette et babylonienne. Sa bouche a des baisers et non des paroles. Elle me ferait peur si j'avais quelque naïveté et si

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je r aimais. Je crois qu'il est préférable de ne pas aimer une femme pour être charnellement heureux avec elle. Je ne vois décidément en Joconde qu'une des femelles de ma race et je m'enivre, en respirant ses cheveux, de toute la profondeur des odeurs animales. Je ne tiens pas sous mes membres une femme ayant un nom, des robes, des gants et un rang- dans le monde; c'est une bête que je courbe à mon désir, et nous avons autant de pudeur que les animaux qui hurlent d'amour au fond des bois... En dehors de ces heures de folie sensuelle, tout le long- du jour, nous nous tenons dans l'attitude la plus indifférente. Je fais la cour à Annette devant elle, sans qu'elle dise un mot, sans qu'un de ses doigts proteste, ou sa pâleur. Seulement elle me regarde avec un sourire éteint où il y a une sorte de complicité ironique; elle suit tous nos mouvements, elle observe et se tait. Si je lui adresse quelques mots, elle me répond à peine. On dirait qu'elle cuve sa volupté.

Hier cependant nous avons eu une brève conversation qui t'intéressera et j'ai lu des lettres qui te surprendront sans doute. Sa correspondante est bien la marquise du Cygne. D'après ces lettres, ta Léda serait une femme mélancolique, froide et vertueuse, tourmentée en vain de désirs sentimentaux. Cela concorde peu avec tes confidences. Ces deux amies de pension renouant connaissance sans se revoir, après dix ans d'éloignement et de silence, ont dû échanger d'abord des mensonges. Les femmes mentent toutes les fois qu'elles n'ont pas à craindre d'être contrôlées et démenties. Joconde me l'a presque avoué. Elle s'est vantée à son amie d'être admirablement heureuse, de vivre dans un perpétuel songe de joie, d'avoir une vie de sécurité et de plénitude : il s'agissait d'un songe en effet, car le présent lui était dur, j'imagine. Quoique je ne sois pas, comme je l'avais craint, son premier amant* elle ne semble pas avoir jusqu'ici joui de bien Ion-

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gués et bien douces amours. Songe d'avenir, réalisé pour quelques semaines, qui lui en assurera la possession certaine et durable? Pas moi, assurément. J'espère qu'elle n'a pas d'illusion là-dessus, car je serais désolé de faire souffrir une femme à qui je dois des plaisirs certains...

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

Paris, 8 septembre.

... Léda vient de rentrer aux Pins, en convoyant son mari assez malade. Je l'ai à peine vue, quoiqu'elle ait bien voulu encore m'accorder quelques moments. Mais j'ai senti que c'est la fin et qu'elle a trouvé un instrument plus agréable à ses mains délicates et fraîches. La vérité, cher ami, c'est qu'elle a emmené Patraque en qualité de lectrice ! Il est vrai que Patraque lit fort bien, qu'elle a passé quelques mois au Conservatoire, qu'elle a été institutrice. Peut-être même la petite rusée a-t-elle des diplômes, des certificats ! Elle a surtout sa beauté de pervertie, son regard crispant, le mouvement singulier de ses lèvres dont le langage muet est compris de celles qui veulent comprendre. N'é-

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tant pas assez débauché pour me réjouir d'un incident qui me donnerait peut-être deux maîtresses sans préjugés, si je le voulais bien, je me tais, un peu humilié, et je peins avec une férocité désespérée. Maintenant que j'ai renoncé à Léda, ma suite de femmes au cygne me semble médiocre; je ne les exposerai pas et quand j'aurai extorqué assez d'argent à Durand, j'irai regarder les yeux purs des Bretonnes en prière...

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P.-S. — Léda a oublié chez moi un petit sac où j'ai trouvé ce paquet de lettres. Je n'ai aucun scrupule à te les envoyer. Celle que j'ai entr'ouverte est datée des Frênes. 11 s'agit donc bien de Joconde. Sois heureux. Je t'écrirai de Bretagne.

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CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

Les Pins, 6 septembre.

Me voilà, cher Bonheur, rentrée aux Pins, — peut-être pour l'éternité! Mon mari est fort mal; je suis triste, j'ai le cœur vide et la tête lourde : que vais-je devenir? J'ai engagé, en passant à Paris, une jeune institutrice qui me fera des lectures et me distraira peut-être un peu par son gazouillis. Décidément incapable d'aimer, de me donner comme on se jette à l'eau, les yeux fermés, je me réfugie dans le rêve et dans l'idéal. On me lira les histoires d'amour que je n'ai pas vécues et je frôlerai la robe des héroïnes dont j'aurais pu être la sœur. Ma lectrice est jolie; du moins, je la trouve agréable à regarder, et cela me récrée, tout en me donnant la peur d'un enlèvement. Moi aussi, je suis jolie, et mieux

encore, et nul n'a su me prendre; mais une lectrice, cela se cueille comme une branche de lilas. . . J'ai à t'avouer une étourderie dont tu me gronderas : j'ai égaré en voyage le paquet de tes lettres et la plus importante et la plus chère, celle où tu me contais ta vie. Il est vrai que je l'ai tant lue et relue que je la sais par cœur; je me la récrirai tout entière une de ces semaines, afin de jouir encore plus intimement du parfum de ton bonheur... Chère Anna, ne viendras-tu pas mevoir?Chère Anna, je t'aime! Oh! que je voudrais toucher à tes mains heureuses, baiser tes yeux pleins de joie! Je voudrais entendre de ta bouche le récit torturant de tes voluptés et de tes langueurs! Viens me corrompre, viens me réchauffer et m'enflammer! Toi, seule, tu pourrais me décider à rompre avec l'ennui, à me violer moi-même, à m'offrir au hasard des bras qui se tendent autour de moi... Mais tu ne viendras pas, puisque tu es heureuse et je ne déchiffrerai pas dans ton regard le secret

de tes heures de paradis... Mais, dis-moi, estce que le bonheur que tu donnes vaut celui qu'on te donne? L'amour ne serait-il pas un appauvrissement? Je me sens riche et je garde ma richesse pour ne pas amoindrir ma force et ma beauté. Je ne veux pas ouvrir la main, je suis sans désir; je n'aurais pas de plaisir à voir sourire les yeux fermés qui se rouvriraient d'amour sous mes baisers distraits. Il faudrait ton exemple et ta présence pour fondre la cire qui m'enveloppe comme une larve d'abeille; avant tes confidences, je ne savais pas... Me comprends-tu? Je savais tout et je ne savais rien. Viens et je te parlerai avec une entière confiance. Quand j'écris, je suis réservée; je le suis au point qu'on ne m'entend plus et que j'aurais l'air de mentir parfois... Mais je ne voudrais rien cacher à une amie telle que toi et je regarderais sans trembler dans tes prunelles au milieu des aveux les plus fous. Viens, amie, je te parlerai comme à un confesseur que je voudrais

faire trembler d'amour; je te dirai ce que j'ai fait et ce que j'ai rêvé, mais ce ne sera pas comme toi « avec la joie de revivre des actes qui émurent toute l'architecture de mon corps ». En te parlant, je ne songerai pas à mon passé, qui n'en vaut pas la peine, mais à mes jours futurs, à demain, si tu me promets demain. Tu aimes ta beauté dans les yeux des hommes? Comment as-tu appris à lire en ces miroirs troubles? Je veux savoir cela. J'aimerai, en adorant ton regard, le reflet de ce que furent ceux qui crièrent sur ta gorge; c'est par toi que je peux arriver à l'amour des hommes, si telle est ma destinée : elle t'appartient, tu décideras de mon sort et de mon cœur. Si je te donne tout, ne me garderas-tu pas tout, dis?. . . Que d'extravagances ! Vas-tu me reconnaître? J'avais commencé à t'écrire, froide et grave comme je veux être, et comme je suis quand ma nature agit d'ellemême sans influences extérieures ; mais le souvenir de ta confession, et la chaleur ora-

geuse de cette après-midi, et le joli visage de ma lectrice qui regarde, surprise, l'excitation de mon regard, chaque fois que je lève la tête pour penser à toi, tout cela m'a troublée... Dis-moi quand tu viens? Ecris-moi, mais un mot seulement. Garde pour nos causeries le récit de ces longues voluptés... Il me semble que je te vois, et je meurs...

PIERRE RAZAN A PAUL PELASGE

Paris, 10 septembre.

... Me voilà bien guéri, cher Pelasge, car c'était ce que je croyais, quoique la fugue ait été fort atténuée par l'attitude dont se vante, avec une certaine drôlerie, la petite Patraque. Elle m'est arrivée, ce matin, comme j'allais partir, et je l'ai assez mal reçue, pour la punir de la journée qu'elle me fait perdre. Patraque prétend avoir résisté à la séductrice. Elle a eu un mot superbe : « Cela, c'est de la passion, ça ne se paie pas! » Cette noblesse de tenue dans la débauche me réjouit beaucoup; cependant je ne crois pas à l'histoire. Patraque est très jalouse et j'imagine quelque scène prodigieuse avec une femme de chambre, une amie, je ne sais... Enfin, je

pars. Je ne peindrai même pas de Bretonnes; je peindrai la mer. Mais la mer est une femme et j'ai peur de ne pouvoir la contempler sans dégoût.

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PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 10 septembre.

... Voilà deux jours que Joconde est partie, pour un bref voyage, après en avoir demandé, par télégramme, avec beaucoup de déférence (c'est moi qui portai la dépêche), la permission au conseiller. Je suis tranquille et je consulte les pâquerettes avec Annette. Ce matin, M. des Fresnes étant venu dans ma chambre, je lui ai montré en riant le mécanisme ingénu de la commode et il a été très surpris. Depuis un quart d'heure la porte est fermée par le triple tour d'une bonne vieille serrure bien dérouillée et bien huilée; M. des Fresnes n'en a pas jeté la clef dans l'étang, mais il la détient parmi un considérable trousseau pendu dans sa propre chambre.

Mon cher ami, la beauté d'une femme dont

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on n'aime que cela, c'est bien peu de chose. La plus belle n'a plus de mystères la septième nuit et la plus perverse n'a plus de secrets. Il n'y a pas de milieu entre le harem et la vertu, entre toutes les femmes et une seule; mais l'infini n'est pas dans la variété, l'infini est dans l'unité, il est dans les yeux de la petite Annette. Elle attend de moi sans doute beaucoup moins que je ne lui donnerai et moi je sais que je trouverai en elle, sculptée par ses doigts purs, la statue même de mon désir. Nous ne serons pas trompés. Je ne t'ai pas raconté comment nous sommes venus à nous aimer, après mille petites folies qui ne nous engageaient à presque rien? Non, je ne t'ai rien dit de cela, parce que c'est ineffable. Ineffable et si divinement absurbe! Vu du rivage, c'est absurde; pour les passagers qui se saisissent par la main au milieu de l'orage, c'est divin. Il semble qu'on allait périr et que la barque, tout d'un coup, vogue en eau calme. Il se fait un arrêt dans la marche des

choses; les yeux qu'on regarde ont une profondeur de vertige; les paroles qu'on allait dire meurent dans une magnifique obscure signification; seul le silence parle dans ce moment grave et il dit tant de choses que les cœurs, pour mieux le comprendre, éclatent en sanglots. — L'ironie, ce soir-là, prit la fuite, elle avait honte. Reviendra-t-elle? C'est possible. Je ne la chasserai pas, car je n'en ai pas peur...

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