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Le songe de Bernat Metge, auteur catalan du XIVe siècle;

^ A Renaissance Catalane est un v j des faits singuliers de la seconde moitié de ce siècle. Elle a fait ^ du bruit en Espagne, où il s’est

O trouvé quelqu’un qui a compilé en un gros r\ volume l’histoire de ce mouvement littéraire. Ce qu’on en sait en France est dû *fen partie à la croisade des Provençaux J / en faveur des patois du Midi. L’Académie v française a encouragé l’essai de restauration de ces dialectes éteints, qui n’a été dlen somme qu’une oeuvre de réaction où ^quelques vanités ont pu se satisfaire.

L’Académie espagnole a été moins ten- Odre envers les catalanistes. C’est ainsi que s’appellent les rénovateurs de la langue et *de la littérature catalanes. Bien qu’un peu 7 barbare, ce néologisme signifie du moins Ç quelque chose, tandis que le mot félibre

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n’a point de sens, de l’aveu même des inventeurs qui s’en parent comme d’un talisman.

Comme la Renaissance catalane et la restauration provençale ont coïncidé, les versificateurs des bords du Rhône imaginèrent de se donner pour les initiateurs, en traînant les catalanistes à leur char de triomphe. Mais les Catalans ne sont ni complaisants ni commodes. Un des leurs a fait justice de cette supercherie, pour désigner poliment cet essai d’usurpation d’initiative. Il a bien fallu se rendre à l’évidence. Mais les fortes têtes d’Avignon et de Carpentras, qui tenaient à leur idée, ont essayé d’absorber les Catalans en les associant à une sorte de croisade en représailles et en revanche de celle des Albigeois. La franchise catalane, un peu brutale, a eu raison de ce second complot. Les catalanistes de Catalogne ont refusé net de reconnaître et de subir la primauté que s’arrogeaient les patoisants de la plaine de Cavaillon et de la Camargue. Si leur Renaissance n’a pas tenu tout ce qu’ils s’en promettaient, du moins a- 1- elle servi à montrer qu’ils ne sauraient consentir à compromettre leur indépendance. Libres de tout engagement imprudent, ils ont su se passer des couronnes académiques qu’on

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distribue à Madrid. Ils ne doivent donc rien ni à l’Espagne, qui les redoute comme des sujets indociles et enclins à la révolte, ni à la Provence, qui les jalouse parce qu’ils ont une supériorité réelle, incontestable, écrasante.

Le provençal est mort, et il ne saurait revivre. Le catalan est vivant, encore plein de sève, interprète fidèle de la race forte, fière, active, entreprenante, aventureuse, qui a tant fait parler d’elle en Occident et en Orient, et qui n’est pas près d’abdiquer.

Les vrais Catalanistes, c’est-à-dire, les Catalans instruits, clairvoyants, patriotes, ont entrepris de sauver leur langue nationale, qui n’est point le castillan, de la fatalité qui la pousse à dégénérer en patois, de l’arracher à la mort, et, qui pis est, à la décadence et à la dégradation. Tentative hardie et généreuse, qui ne ressemble en rien à l’entreprise de leurs voisins de deçà les Pyrénées, s’obstinant à défaire les bandelettes d’une momie. Les Catalanistes conscients ont travaillé et travaillent encore pro aris et focis, pour une cause sainte; tandis que les autres ne sont que des amateurs et des ménétriers.

Comment deux causes si différentes se confondraient-elles? Les projets d’une alliance offensive et défensive ne pouvaient

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que faire sourire avec pitié les sujets des Comtes de Barcelone, inféodés à l’Espagne malgré eux et toujours prêts à secouer le joug des Castillans. S’ils parviennent à sauver la langue catalane d’une métamorphose mortelle, ils auront, du même coup, sauvé la patrie catalane. Voilà en quoi consiste la grandeur de l’entreprise, que certains esprits qui se croient sages, n’étant que timides ou bornés, considèrent comme intempestive et téméraire. Il n’est jamais trop tard pour résister à la mort, et il n’y a point de témérité à prétendre vivre de sa vie propre. Le jour où la Catalogne aura perdu sa langue, elle n’aura plus de personnalité. Qui donc oserait lui reprocher de faire tout ce qu’elle peut pour se ressaisir et se reprendre à vivre? S’il n’y a point de spectacle comparable à l’effort du sage aux prises avec le destin, il n’y a point d’exemple plus généreux que celui d’une race qui proteste vaillamment contre les caprices de la fortune, ou mieux, contre les iniquités de l’histoire. Les arrêts du sort n’étant point infaillibles ne sont pas sans appel; et tout ce qui demeure acquis n’est point sacré.

Les adorateurs du fait accompli s’inclinent dévotement devant cette vilenie

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qu’on appelle en Espagne « le compromis de Caspe » . Des historiens d’Académie, plus soucieux du paradoxe que de la vérité, ont élaboré force discours, dissertations et mémoires bourrés de documents, pour démontrer à grand renfort de sophismes, que l’iniquité légale des commissaires de Caspe était un événement providentiel. Cette thèse est devenue classique. Les Catalans eux-mêmes, sauf de rares exceptions assez récentes, ont fait chorus avec ces optimistes. Beaucoup ont répété queDonFernando de Antequera, qui a sa légende, comme un héros, était venu au monde pour sauver le royaume d’Aragon. Ce prétendu héros était doublé d’un rusé compère, ambitieux et vindicatif jusqu’à la férocité. On sait aujourd’hui comment il se comporta envers son infortuné compétiteur le comte d’Urgell, héritier légitime du roi d’Aragon Don Martin, décédé sans postérité mâle. Avec une rouerie patiente, il ourdit la trame d’une intrigue préparée de longue main, tout en sauvant les apparences par l’habileté de ses émissaires, de ses complices, dignes instruments de son ambition. La jalousie des Valenciens et la faiblesse des Aragonais s’associèrent pour introduire la dynastie nouvelle de ces princes Castillans, moitié renards, moitié loups, dont Ferdi-

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nand le Catholique, infiniment plus méprisable que Louis XI, qui fit du moins de grandes choses par des moyens infimes, est resté le type achevé.

Ce qu’on ne sait pas assez, c’est que l’homme qui contribua le plus à changer la dynastie aragonaise des comtes de Barcelone fut saint Vincent Ferrier, le grand homme de Valence, apôtre renommé, prédicateur populaire, habile aux intrigues, diplomate adroit et matois, beaucoup plus qu’il ne sied à un saint, justifiant en un mot ce jugement d’un ancien, qu’une extrême facilité de parole va rarement avec une conscience inflexible. Ce n’est pas seulement parce qu’il appartenait à l’ordre rival de Saint-Dominique, que le docte franciscain Francesch Eximenis, le premier des polygraphes catalans, s’est moqué de ses parades et représentations théâtrales. La conduite de ce frère prêcheur, au Congrès de Caspe, ne fut pas moins louche que celle de Bertrand Duguesclin, dans cette entrevue, disons ce guet-apens du camp de Montiel qui amena aussi en Castille un changement de dynastie. Seulement le chef des bandes noires usa de violence, comme un homme de guerre, au lieu que le négociateur dominicain procéda par la ruse. Il a bien dit le grand poète lyrique grec, que

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ni le lion rugissant ni le fauve renard ne sauraient changer leur nature.

C’est de cet événement mémorable que date la décadence, peut-être irrémédiable, de la nation catalane, bien que la Catalogne, plus heureuse que l’Aragon, dont les libertés publiques furent anéanties par Philippe II, le plus fanatique des despotes, ait conservé les siennes, ou à peu près, jusqu’à l’avènement des Bourbons de France, après la désastreuse guerre de succession. On sait que Philippe V, vainqueur du prétendant de la maison d’Autriche, traita la Catalogne en pays conquis, sans miséricorde. Ainsi s’aplanissait la barrière des Pyrénées, d’après un mot célèbre de Louis XIV, d’autant plus cruel que, sous Louis XIII, la Catalogne s’était donnée à la France plutôt que de subir l’inepte tyrannie des faibles monarques de Madrid.

C’est en considérant la série et les conséquences de ces graves faits historiques, qu’on s’étonne moins de la restauration des Jeux floraux, dont l’institution remonte au règne du roi Jean, frère de ce même Don Martin d’Aragon, qui, étant mort sans tester, livra son royaume, déjà fort troublé, aux intrigants coureurs d’aventures.

En faisant revivre la g aye science , d’après

l’institution toulousaine de la fabuleuse Clémence Isaure, les Catalanistes, promoteurs de la Renaissance littéraire, ont voulu remonter par la pensée jusqu’à l’époque où la Catalogne florissait indépendante sous la dynastie nationale des rois d’Aragon, comtes de Barcelone. A ce point de vue du retour aux vieilles et glorieuses traditions, la restauration d’une académie de mainteneurs et de maîtres en gay sçavoir, n’est pas aussi puérile qu’elle pourrait paraître à un observateur superficiel, oublieux ou ignorant des faits historiques.

Le sceau de cette association littéraire porte comme titre : CONSISTORI dels Jochs Florals de Bargelona. Cette légende circulaire encadre une harpe surmontée d’une guirlande de verdure et de fleurs, au-dessous de laquelle figure cette devise sobre et significative : Patria . Fides. Amor. La Patrie, c’est la Catalogne. La Foi, c’est la tradition glorieuse. L’Amour, c’est la fidélité aux souvenirs, et l’espérance. Car c’est de cela que vit l’amour qui ne se borne point à la galanterie.

Cette trilogie, bien qu’empreinte de tristesse, n’est pas faite pour décourager les patriotes qui ont confiance dans l’avenir. On pourrait dire, en renversant la pensée d’un grand poète, que de la source d’amer-

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tume jaillit la consolation. Tous ces versificateurs et prosateurs catalans, dont le nombre est infini, n’ont peut-être pas l’espoir de vivre dans la postérité. Beaucoup ne doivent se croire immortels que leur vie durant. Mais ceux-là mêmes qui ne peuvent compter que sur une immortalité viagère se sentent revivre dans la patrie renaissante, que la plupart croyaient morte ou profondément endormie. De là le prestige et le succès du mot Renaissance, si diversement entendu au delà des frontières catalanes.

Ce n’est pas à proprement parler une restauration; car le temps passé ne revient point, et l’on ne saurait recommencer l’histoire. Ce n’est pas davantage une révolution, le propre des révolutions étant de détruire sans édifier. Ce n’est pas non plus une réaction, ou une révolution à rebours. C’est plutôt un retour à la plénitude de la vie active, ou l’évolution normale qui recommence. Si la comparaison classique n’était pas usée, on pourrait rappeler le dormeur Epiménide, sortant de sa caverne après un demi-siècle de sommeil. La léthargie de la Catalogne a duré près de deux siècles, sans compter cet état de somnolence qui commence à la découverte de l’Amérique, vers la fin du XVe siècle; état qui s’aggrave durant le XVIe, et qui n’est

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interrompu que par les agitations du XVIIe siècle, et par la guerre de succession dans les premières années du XVIIIe.

Depuis cette époque néfaste pour elle, la Catalogne semblait paralysée, sauf les convulsions provoquées successivement par Pinvasion française, par les menées carlistes, sous le gouvernement constitutionnel de la veuve de Ferdinand VII, et par les velléités de révolte qui amenèrent le bombardement de Barcelone, sous la dictature d’un soldat de fortune. Cet événement déjà lointain n’était point de nature à rendre les Catalans dociles à ces procédés de persuasion qu’on appelle la dernière raison des rois. Quiconque a pu voir, comme nous, les dernières traces de la mitraille du fort de Monjuich, et la joie folle des Barcelonais à la nouvelle du renvoi de la reine Isabelle II, n’a pas manqué d’établir un lien entre la répression sanglante et la Révolution du mépris. C’est entre ces deux dates, le bombardement d’Espartero, et l’expulsion de 1868, que s’est produit ce mouvement d’évolution pacifique que les Catalans appellent la Renaissance ( Renaxensa , Renaxement ).

La capitale de la Catalogne donna le branle, et tous les centres, grands et petits, en furent secoués. Tous les clochers répon-

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dirent au coup de tocsin de la cité des Comtes et des Conseillers. Le cri national du Somciten, parti de l’embouchure du Llobregat, traversa la plaine et alla réveiller jusqu’aux plus lointains échos de la montagne. Voilà ce qu’il faut rappeler à ceux qui ont la mémoire courte, et aux amis du concret, qui se croient très positifs, parce qu’il leur semble commode de substituer des personnes aux événements, et des noms propres aux causes les plus certaines. Le mouvement littéraire est au fond un mouvement politique et social.

La Catalogne déteste la Castille, qui le lui rend bien. Le Castillan se dit, se déclare Espagnol, parce que la Castille est devenue l’Espagne. Le Catalan n’est Espagnol qu’à son corps défendant. Pour lui la petite patrie passe avant la grande. Jamais vous n’entendrez le Catalan de race dire sentencieusement avec le calme superbe du Castillan : No hay otra Espaïici. Lui qui sait mieux que personne que la grandeur espagnole est passée, quoi que prétendent les Castillans, il plaisantera volontiers sur la décadence de la nation à laquelle il appartient, et fera, par exemple, ce jeu de mots que nous avons entendu cent fois aux îles Baléares : Espanya esta molt espanyada.

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Ce qui veut dire, « l’Espagne est bien malade, » littéralement, «détraquée comme une vieille serrure. » L’accouplement de deux mots qui n’ont de commun qu’une apparente ressemblance accuse l’intention méchante du calembour.

Ce n’est pas ici le lieu de recommencer le parallèle entre la Castille et la Catalogne. Les deux pays diffèrent encore moins que les deux races antagonistes, bien que, d’aspect et de culture, ils diffèrent profondément. Si l’antithèse n’était pas un peu forte, on pourrait dire que le Catalan saurait rendre le désert fertile, tandis que le Castillan transformerait en désert le terroir le plus productif. C’est que l’un aime le travail, qui est la source du bien-être, tandis que l’autre adore la paresse, qui l’a rendu fainéant et misérable, sans rien rabattre de ses prétentions. Le Catalan, âpre au gain, ne s’épargnera point à la besogne, pendant que l’autre, sans sou ni maille, se drapera fièrement dans son manteau troué.

Quelle sympathie pourrait-il exister entre deux types aussi divers?

Qui voudrait connaître l’antipathie qui divise les deux races, n’aurait qu’à lire le discours académique de Don Gaspar Nuiîez de Arce, prononcé, il y a trois ans, à l’Athénée de Madrid, et la vigoureuse réplique

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du publiciste catalan, D. Valenti Almirall, dont le savoir et la logique réduisent en poudre les arguments spécieux de l’Excellence castillane, plus habile à tourner des vers qu’à manier la plume du polémiste. Soit qu’il écrive en catalan ou en espagnol, et même en français, avec une supériorité moins évidente, le publiciste de Barcelone n’a rien de commun avec le bon Samaritain. Il met à nu les plaies récentes et les vieux ulcères de l’Espagne, et il n’abuse ni de l’huile ni du baume. C’est une autopsie sur le vivant, une dissection scrupuleuse, une vivisection impitoyable, sans chloroforme. Il est clair que, pensant ce qu’il écrit, cet anatomiste curieux ne peut faire grâce à l’Espagne, dont il a horreur et pitié, qu’à la condition de voir la Catalogne libre, indépendante, autonome, détachée de ce cadavre auquel elle est enchaînée, et qui rappelle l’affreux supplice de l’invention de Mézence. L’auteur de l’« Espagne telle qu’elle est » n’a point menti à son titre. Il a vu les choses comme elles sont, et les a rendues en photographe réaliste, et peutêtre en observateur pessimiste.

Si l’incompatibilité d’humeurs est un motif suffisant de divorce, que sera -ce donc que l’antipathie poussée jusqu’à la haine? M. Almirall voudrait un divorce à l’amiable,

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