‹ Le songe de Bernat Metge, auteur catalan du XIVe siècle;Chapitre 2 sur 34 · XVIII · texte numérisé non relu

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qui mettrait les deux ennemis d’accord, en les séparant. Il est grand partisan de ce qu’il appelle le « particularisme » et le « régionalisme », parce qu’il lui paraît possible que l’Espagne vive du régime qui a si bien réussi à la Suisse et à l’Amérique du Nord. Belle théorie. Mais que de difficultés dans la pratique! Les intérêts, comme toujours, sont en conflit avec les principes. Si la Catalogne ne tient pas beaucoup à l’Espagne, celle-ci tient beaucoup à la Catalogne, dont elle ne saurait se passer. Madrid, capitale de la nation, ne pouvait songer à ouvrir une Exposition universelle. Ce que Madrid ne pouvait faire, Barcelone l’a fait, et l’a fait comme une grande capitale . Rien ne manquait à la fête. Les autorités du centre administratif, après avoir inauguré l’Exposition, ont assisté à la séance annuelle des Jeux Floraux, où tout le monde a parlé catalan.

Ayant fait acte de vitalité, de virilité, aux yeux de toute l’Europe, les Catalans sont plus que jamais confiants en leur bonne étoile. La fête littéraire à laquelle ils avaient convié tant de gens de lettres de tous les pays, était le complément obligé de la fête industrielle, à laquelle ils avaient convié l’Univers, soit dit sans jeu de mots; car l’Exposition ne signifiait rien pour les Ca-

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talans, si elle n’était universelle. Ils diraient volontiers, comme le pape donnant sa bénédiction, Urbi et Orbi. Parce qu’ils ont une terre naturellement belle et merveilleusement cultivée, et une capitale admirable, qui est toujours une des reines de la Méditerranée, ils se croient sous l’œil de l’Univers. Et puisque l’Univers les contemple, ils aspirent à se distinguer, en faisant de grandes choses. En dépit du proverbe, « Qui trop embrasse, mal étreint, » ils y réussissent quelquefois, et ne craignent point le ridicule. Au fond, ils ont tous dans le cœur, sinon sur les lèvres, la formule que voici : « La Catalogne aux Catalans ; » formule de tout point conforme à l’axiome du droit romain, Suum cuique.

N’est-ce pas le droit des mouches à miel de défendre leur ruche contre les frelons? Il n’y a que les frelons qui puissent trouver exorbitant ce droit de conservation et de défense. Telle est la situation.

Voulant être maîtres chez eux, les Catalans ont repris l’idiome maternel, non plus pour s’en servir entre eux, en famille; mais pour le cultiver littérairement, pour l’épurer, le rectifier et le polir, en un mot, pour en faire un instrument docile et précis au service de la pensée, de l’imagination et du

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sentiment. Puisque la race revit, il faut que la langue revive. Puisque la Catalogne renaît, il faut que la langue renaisse avec elle. Tout cela est raisonnable, logique, conséquent, digne en somme du solide bon sens héréditaire. La bonne foi avec laquelle ils ont tenté Pentreprise garantit leur sincérité et leur confiance. Ce peuple sérieux n’encourage pas les charlatans.

Comment se fait-il que le succès n’ait pas répondu à de si nobles efforts?

Il faut avoir le courage de dire la vérité, toute la vérité à ses amis ; d’autant plus que, si les efforts ont été mal dirigés, ils n’ont pas été entièrement perdus. Il est peut-être encore temps de réparer les fautes commises, soit par présomption, soit par ignorance , à moins que ce ne soit par imprévoyance, disons par inexpérience, de peur de forcer la note, ces réflexions n’étant faites qu’à bonne intention.

Les Catalans sont braves. Qui pourrait en douter? Ils aiment les aventures héroïques. Leur histoire se compose d’une suite de merveilleux épisodes, avec lesquels on composerait aisément un long poème épique ou un grand roman de chevalerie. De là sans doute la supériorité de leurs chroniqueurs, dont les récits simples et vrais empruntent

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tout leur intérêt de la réalité des choses. S’ils n’ont point l’imagination tournée vers l’idéal, ils savent en revanche rendre la réalité poétique et romanesque. Mais ces hommes d’action et d’initiative sont naturellement indisciplinés, ennemis de la règle et de l’ordre, indépendants jusqu’à méconnaître la vérité de l’adage : « L’union fait la force. » Comme les héros des temps barbares, ils préfèrent les escarmouches, les expéditions improvisées, les combats singuliers, la guerre de partisans, la petite guerre, comme on dit en Espagne, aux grandes batailles rangées, aux engagements des gros bataillons. En dépit des siècles, ils restent fidèles à la tradition nationale des Miquelets et des Almogavares, bandes fameuses, troupes irrégulières et hardies qui permirent aux rois d’Aragon de tenir tête aux armées disciplinées des plus grandes puissances, et de courir, hors de leur étroit domaine, les plus incroyables aventures. Ces terribles volontaires, véritables soldats de fortune, ne connaissaient point la peur, ne reculaient devant aucune entreprise; mais ils n’étaient point sans reproche.

Ce n’est pas que les voltigeurs littéraires qui rappellent leurs allures n’aient ni foi ni loi. La comparaison serait outrée. Mais on dirait que l’indiscipline est le mot d’ordre

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qu’ils affectionnent, par amour excessif de l’indépendance. La légende grecque raconte que, dans la seconde guerre de Messénie, lorsque le poète Tyrtée vint à Sparte, il trouva les citoyens si divisés, qu’il débuta par un poème intitulé Eunomie , leur recommandant par dessus tout l’union et la concorde. Et quand il les eut mis d’accord, il composa les chants héroïques qui les conduisirent à la victoire. Si les Catalans, qui sont d’humeur batailleuse, voulaient profiter de la leçon, ils feraient trembler l’ennemi, au lieu de lui prêter à rire, moins encore par leur présomption, que par le peu d’accord qui est entre eux. Malheureusement, la Renaissace catalane, qui a commencé modestement, timidement, par une oligarchie d’élite, tend à finir dans l’anarchie, par l’invasion de la cohue :

Desinit inpiscem mulier formosa superne.

Présentement, la démocratie littéraire ne tient plus que par un fil à l’aristocratie, qui ayant d’abord pris la croix, semblait devoir mener la croisade au triomphe.

Les initiateurs du mouvement ne manquaient point de capacité; mais peut-être ont-ils manqué de résolution et de courage.

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Apparemment qu’ils ne prévoyaient pas qu’en se propageant de proche en proche, ce mouvement entraînerait les esprits et les coeurs bien au delà des barrières académiques. Quoique patriotes éclairés, ils avaient compté sans la politique, qui envahit tout, et sans les partis, qui l’alimentent. Aujourd’hui, la Renaissance catalane est aux mains des partis politiques et religieux. Chacun veut s’en faire un drapeau, au nom de la patrie, tandis que l’ennemi commun se réjouit de ces dissensions intestines, et de l’ascendant de la démagogie.

En Catalogne, comme partout, le peuple est ignorant, mais en majorité, et s’il n’est pas le maître, il le veut être. Or, les troubadours et les écrivains académiques ont négligé la masse populaire, qu’on ne charme point par les accords de la harpe des bardes, et encore moins par la rhétorique des universités. Si la reine régente d’Espagne a pu se faire un moment illusion en assistant à la fête solennelle des Jeux Floraux, qui semblait être la fête de la fédération, elle a dû revenir promptement au sentiment du réel, et en constatant le schisme du Centre Catalan, société considérable, et en recevant cette adresse éloquente et lamentable, expression franche et nette des vœux et doléances de tous les mécontents de la

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Catalogne, représentés par les notables de toutes les localités. Cette adresse, rédigée en catalan, restera comme une des pages les plus curieuses de l’histoire de ce mouvement de la Renaissance catalane, qui a commencé par une ode au pays catalan et un recueil de chants pacifiques, et qui pourrait bien finir par la guerre civile et une insurrection générale contre le gouvernement central de Madrid. Moins mémorables, à coup sûr, sont la plupart des œuvres littéraires dont cette renaissance a été l’occasion ou le prétexte. Le bibliographe qui çn dressera le catalogue devra s’armer de patience, s’il veut être complet. En revanche, l’historien des lettres pourra être bref, en constatant cette fièvre de production, qui dure encore, bien que notablement ralentie. L’épidémie tend à passer à l’état endémique.

Qui pourrait compter les poètes, ou du moins les faiseurs de vers ? Il semble que la versification offre moins de difficultés que l’art d’écrire en prose. En tout cas, les prosateurs catalans du temps présent, les bons, s’entend, sont prodigieusement rares, tandis que les rimeurs en tout genre ne se peuvent nombrer. « Le livre d’or de la moderne poésie catalane, » publié en 1878, compte à peine 300 pages, et renferme près de 70 noms. Bien que ces noms représentent

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une élite, beaucoup de ceux qui les portent ont oublié le début solennel de l’art poétique de Boileau; et bien peu pourraient dire avec Juvénal, que l’indignation leur a tenu lieu de talent.

L’institution des Jeux Floraux n’a pas nui évidemment à cette foison poétique, qui rappelle beaucoup le regain des prairies artificielles. Ces poètes de rencontre font les vers avec la prestesse que met l’araignée à ourdir sa trame éphémère. Autant en emporte le vent. Dans ce recueil de choix ne figurent que des pièces lyriques et élégiaques, des contes en vers, des récits poétiques, des légendes rimées, des compositions de courte haleine. Il faudrait un recueil spécial pour les genres dramatiques, dont les produits se comptent par centaines, et pour les poèmes épiques, héroïques, religieux, dont les dimensions varient, tel tenant en un volume ordinaire, tel autre formant deux tomes in-40. Un de ces rimeurs s’est donné le luxe de l’in-folio pour ses œuvres complètes, proportionnant le format à son ambition.

Si quelqu’un s’avisait de recommencer le voyage de Cervantes au moderne Parnasse catalan, la galère envoyée par Apollon et conduite par Mercure pour embarquer la

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gent poétique devrait se- transformer en navire transatlantique. Et combien de ces rimailleurs seraient changés en potirons ! C’est la métamorphose que le dieu des vers infligea aux méchants poètes. La plupart des plus passables ne sont que des imitateurs très pâles ou des copistes serviles des Castillans, des Italiens et des Français. L’amour de la patrie, encore plus que l’amour de l’art, les a poussés à transporter en Catalogne ces plantes délicates qui ne fleurissent que sur le sol natal. On peut leur pardonner d’avoir voulu acclimater la muse étrangère, comme le firent autrefois Catulle et Horace, les plus grecs des poètes latins. Il est vrai que leurs pareils ne se trouvent point en Catalogne, où les connaisseurs des lettres anciennes sont rares. D’ailleurs, dans ce pays du positif et de l’utile, la poésie ne fut jamais qu’une plante exotique de serre chaude. Toute la poésie de cette race laborieuse et entreprenante est dans l’action, disons dans la prose. C’est par la prose qu’a commencé la littérature catalane ; c’est à la prose qu’elle est redevable de ses œuvres les plus parfaites.

Ils sont nombreux les excellents prosateurs catalans des siècles passés. S’ils brillent rarement par l’atticisme, ils ont, en revanche, la simplicité, la clarté, la sobriété

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des écrivains attiques, avec la familiarité et la bonhomie. Comme ils sont sans prétention, ils sont aussi sans fard. Le naturel, qui est inimitable, leur tient souvent lieu de grâce. Ce qui plaît chez eux, c’est qu’ils plaisent sans y penser, qu’ils intéressent naturellement, et qu’ils écrivent bien sans effort. Aussi leur solidité habituelle est pleine de charme. Ils sont graves sans pédanterie, simples sans vulgarité. Les plus savants ne sentent pas l’école. Souvent le ferme bon sens leur a tenu lieu d’esprit et de goût. Le senno pedestris d’Horace est une formule qui convient parfaitement à leur manière.

Les fortes qualités de la race se reflètent dans cette prose alerte et gaie, où la raison commande à la phrase. Aussi rien n’est plus ridicule que le parler catalan, lorsqu’il vise au sublime. Cette langue familière et pratique ne peut, sans se dénaturer, prétendre à l’emphase du genre académique, ni à la pompe solennelle, ni à la parade. Une oraison funèbre de Bossuet, fidèlement traduite en catalan, ferait rire le mort sous son catafalque. Aussi sont-ils rares, rarissimes, les Catalans de race qui ont bien écrit en castillan, dans le goût suspect et la tradition détestable qui dominent encore en Espagne. Cet instrument, si souple pour les Andalous, se montre rebelle aux mains

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des Catalans. Bien peu d’entre eux ont su l’assouplir, le maîtriser, s’en servir à leur honneur.

Capmany, le puriste, n’est qu’un pédant grammairien, dont la forme lourde et tourmentée se ressent de ses veilles laborieuses. B aimés excelle dans l’exposition, la discussion et la polémique; mais c’est de 1^ force et de l’originalité de son esprit qu’il a tiré cette langue qui lui appartient en propre, parce qu’il a su la discipliner et la plier au joug d’une méthode inflexible. Quel dommage qu’il n’ait pas écrit en catalan!

Les Castillans de la vieille roche raillent volontiers les discours des orateurs , les livres des auteurs catalans qui emploient la langue officielle. Le fait est que les plus habiles attrapent difficilement e tour et l’allure de cet idiome étranger, en dépit du voisinage et de la nationalité commune. Comme les savants humanistes qui s’exercent à écrire dans les langues mortes, ils ont l’air de faire un thème. L’effort paraît moins dans les vers, la versification étant essentiellement artificielle et soumise à des règles qui se peuvent apprendre. Il en est de même pour le grec et le latin : les humanistes qui se livrent à cet exercice acquièrent une facilité mécanique. L’artifice et les réminiscences font le reste.

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Le castillan ne doit rien au catalan. En revanche, le catalan des villes, surtout, doit au castillan d’avoir prodigieusement dégénéré, depuis l’avènement de la dynastie bourbonienne, dont la suite inévitable a été de transformer l’idiome de Castille en une sorte de dialecte du français. De sorte qu’en négligeant l’influence italienne, qu’il sutflt de signaler en passant, la langue catalane pourrait prendre pour emblème l’image parlante par laquelle l”infortuné prince de Viana représentait la situation précaire de la Navarre : deux chiens rongeant un os par les deux bouts. De même la Catalogne a été rongée jusqu’à la moelle sur ses deux frontières. L’Espagne d’un côté, la France de l’autre, ont altéré, corrompu, dénaturé cette langue conquérante et dominante, qui s’étendait jadis, sur le continent, de Montpellier à l’extrémité du royaume de Murcie, qui s’était implantée aux Baléares, qui régnait en C orse , en Sardaigne , en Sicile , dans la Basse-Italie, etdontles accentsretentirent jusque dans l’empire grec d’Orient. Ramon Muntaner, l’incomparable chroniqueur, énumère avec fierté les pays de langue catalane , et son patriotisme déborde.

En ces temps de prospérité et de gloire, le domaine du castillan était étroitement limité, au Nord, par les langues mixtes de

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P Aragon et de la Navarre, par les dialectes vivaces de la Galice et des Asturies, à l’Ouest par le portugais, au Midi par l’arabe, à l’Est par le catalan, qui régnait sur tous les pa}^s riverains de la Méditerranée péninsulaire, de Perpignan à Carthagène. Il est vrai que la prise de Grenade, l’expulsion des Musulmans, la découverte du Nouveau- Monde et la conquête consécutive ouvrirent un champ sans bornes à l’expansion de la langue de Castille. Malgré l’épouvantable banqueroute de l’Espagne, elle demeure comme la vivante image de la grandeur passée, étant encore la plus répandue des langues no v o-latines . L e catalan , au reb ours , n’est plus parlé qu’en Catalogne et aux îles Baléares, où la tradition s’est maintenue, en dépit des variétés dialectales. Encore a-t-il subi de graves altérations, particulièrement dans les villes, pour des causes diverses, dont la principale et la plus efficace est l’envahissement de l’espagnol, langue officielle, par l’inoculation des écoles de tout ordre et l’infiltration administrative.

Comment résister à cette action dissolvante? Tout fait pressentir que la Catalogne et les Baléares, à moins qu’elles ne deviennent indépendantes et autonomes, subiront le sort du Roussillon, de la Cerdagne, de l’ancien royaume de Valence,

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bref, des anciens pays de langue catalane, où le catalan a disparu, tend à disparaître ou à dégénérer en patois, dégradation pire que la mort.

Le patois, en effet, c’est la déchéance irrémédiable.

La perspective n’est pas gaie pour les Catalans catalanisants. Qui oserait rire des efforts qu’ils font pour résoudre au mieux de leurs intérêts cette question vitale? Langue, race, nationalité, sont trois termes connexes. Si les grammairiens pédants et les lexicographes vulgaires ne sont que des empiriques, les vrais catalanistes sont avant tout des patriotes. Et le gouvernement central, poursuivant la chimère de l’unité administrative, traite de rebelles, de révolutionnaires, de séparatistes, ces conservateurs convaincus, qui ont juré de tout faire par les moyens légaux et pacifiques, pour sauver lapatrie, plus que menacée dans son existence.

Voilà, en somme, quelles sont les prétentions des Catalans qui ont foi en la Renaissance, et qui répètent la devise des Jeux Floraux, avec autant de sincérité que les républicains adhèrent à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, en répétant les trois mots sacrés qui en résument les principes.

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Les Catalans veulent vivre de la vie nationale, en conservant la langue des ancêtres, qui est l’image vivante de la race. S’ils le veulent bien, — et ils savent vouloir, — rien ne sera plus facile, pourvu que l’expérience acquise leur profite. Ils sont dans leur droit, et n’ont point à craindre de sortir de la légalité. La question n’est pas de celles qui se traitent administrativement. La solution réclame toute l’énergie vitale de la race, des efforts constants bien dirigés vers le but qu’il s’agit d’atteindre, en envisageant l’avenir avec résolution, et en comprenant mieux le passé.

Certes, l’avenir est sombre, et tellement, que beaucoup restent inertes, faute d’espérance, se montrent indifférents, désertent le combat. Pourquoi cette inertie, cette indifférence, ce désolant scepticisme? Il faut vivre. Voilà le mot d’ordre, le mot de la situation. Vivre de regrets? Non, mais d’espérance, de foi, de confiance,, en se pénétrant de cette vérité banale, que le passé ne recommence point. Les morts sont bien morts, et ils ne sauraient ressusciter que par miracle. Avec eux sont mortes leurs institutions, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs lois, moins durables que les dynasties. Il serait fou le Catalan qui songerait à la restauration des anciens rois

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d’Aragon, comtes de Barcelone, qui voudrait revoir les aventures racontées par Muntaner et par son abréviateur Moncada.

Certes, Pierre II, Jacques Ier le Conquérant, Pierre III dit le Grand, Pierre IV le Cérémonieux, ne furent point des rois de paille. Mais il faut se contenter de lire leurs chroniques, où sont racontés simplement des faits mémorables, et feuilleter ces historiens, ennemis de la rhétorique, qui sont d’excellents écrivains, parce qu’ils narrent de bone foi, en une langue correcte, pure, facile et nette, assez riche pour tout dire sans imitation, ni emprunts, ni réminiscences. Tous ces auteurs catalans, depuis le xme siècle jusqu’au xvie, ont la force, la santé, l’abondance, la clarté, la précision, tous les attributs de la prose solide et durable. Ils renferment tout le trésor de la langue. Les deux grands polygraphes, Ramon Lull et Francesch Eximenis, fourniraient à eux seuls la matière d’un dictionnaire autrement complet et utile que celui du bon Pierre Labernia, que l’on va gâter encore dans une troisième édition, en le grossissant de quantité de mots douteux et de formes suspectes, admis dans l’affreux patois de Barcelone. Le dictionnaire tant décrié des trois collaborateurs, Estève, Belvitges et Jugla (1803-1805), le

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premier en date, avait du moins le mérite d’enregistrer les termes archaïques et les proverbes. Il suffisait de suivre la voie ouverte par ces trois docteurs, pour arriver à compiler un bon dictionnaire historique. Mais il aurait fallu lire les auteurs, en remontant des plus récents aux plus anciens, et ressusciter ainsi la vieille langue, d’après le système du phonographe enregistreur.

Il fallait tout simplement rendre la parole aux morts, et les écouter, en prenant des notes.

Puisque le catalan, tel qu’il est actuellement p arlé , tend à se rapprocher du volapük, ne serait-il pas temps de s’enquérir de l’état de cette langue, quand elle ne devait rien à personne, quand elle n’était pas encore envahie par cette peste qui suivit la première Renaissance, où le pédantisme scholastique s’insinua, se glissa, s’infiltra partout? Lire les vieux auteurs, pour apprendre d’eux le bon catalan, lo pus bell catalanesch del mon , pour désapprendre à leur école le jargon qui s’est formé depuis trois siècles; faire comme les Grecs modernes éclairés, qui, ne pouvant refondre complètement le romaïque, né de la servitude dans la barbarie, s’efforcent de remonter aux sources pures, en se. familiarisant avec Xénophon

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et Lysias; voilà qui eût mieux valu que cette rage de produire en improvisant des milliers de mauvais vers, et beaucoup, beaucoup trop de mauvaise prose. Il fallait remettre à la forge cet instrument usé, imparfait, insuffisant, et le retremper dans les eaux vives du parler national, en le débarrassant de la rouille séculaire et des moisissures parasites, des hispanismes, italianismes, gallicismes; lui rendre le tranchant et le poli, et retrouver ce beau catalan qui charmait et enchantait Ramon Muntaner, le maître des chroniqueurs.

Qu’elle eût été salutaire, l’exhumation de ces manuscrits poudreux, de ces éditions rarissimes, de ces témoins vivants du passé, à peu près morts pour la postérité, de ces écrivains de race dont les œuvres moisissent ou sont la proie des vers ! L’incurie des Catalans à l’égard de leurs vieilles gloires littéraires a été extrême. Ces dévots, si jaloux de leur orthodoxie, n’ont pas eu le courage d’imprimer une des trois ou quatre Bibles catalanes enfouies dans les limbes des bibliothèques. Ces patriotes farouches compilent des histoires nationales, comparables par le nombre des volumes à celles de nos Bénédictins, et ils n’ont pas une édition passable de leurs incomparables chroniqueurs, des textes corrects, sûrs, pro-

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prement imprimés; tandis qu’ils consacrent le plus grand luxe typographique à des œuvres frivoles et vaines. Ah ! si le respect des morts illustres pouvait enseigner la modestie aux vivants! C’est alors que la vieille Catalogne serait glorifiée; et pour qu’elle le fût, il suffirait de la faire connaître, en montrant ses titres à la gloire.

Il y a une Académie des Belles-Lettres à Barcelone; elle cultive religieusement l’éloquence académique. On lui pardonnerait cette manie endémique en Espagne et ailleurs, si elle avait eu l’esprit de faire son devoir, en imitant les travaux collectifs de notre Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, et de l’Académie de l’Histoire de Madrid. La première continue l’œuvre bénédictine, l’Histoire littéraire de la France. L’autre, indépendamment de ses Mémoires, ne cesse d’exhumer des documents inédits. Or, voilà précisément ce qui fait totalement défaut en Catalogne, à savoir une bonne histoire littéraire, et un recueil toujours ouvert de pièces inédites. C’est quelque chose que ce qui a été extrait des Archives générales de la couronne d’Aragon, mais c’est peu en vérité, eu égard aux immenses richesses de cet inépuisable dépôt. Il faudrait se souvenir des publications savantes du laborieux Capmany et des « Comtes de Barcelone »

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du premier des Bofarull. Il faudrait imiter le bon exemple de l’édition monumentale de la lourde compilation de Pujades. Il faudrait être animé du zèle patriotique du bon évêque Torres Amat et de son continuateur le chanoine Coromines, savants bibliographes, et rendre hommage à la mémoire de ces diligents et modestes travailleurs, qui, longtemps avant la Renaissance catalane, s’inspiraient, dans leurs laborieuses recherches, de l’amour de la patrie et de la vérité.

Avec cette renaissance qui a fait plus de bruit que de besogne, aurait dû s’ouvrir une ère nouvelle. Qu’est-ce qui a empêché l’œuvre possible de réparation et de régénération, et l’inscription d’une date mémorable dans les annales de la littérature catalane ? Par quelle fatalité déplorable cette renaissance s’achemine-t-elle vers un avortement prévu ? Qui doit assumer la responsabilité de cette croisade manquée ? Comment se fait-il qu’en marchant à l’origine, les yeux fixés sur les sommets lumineux du mont Thabor, on gravisse péniblement la pente roide du Calvaire? Ce n’est pas d’un mot qu’il est possible de répondre à ces questions.

Écartons les personnalités, bien qu’il n’y ait rien de moins impersonnel que la responsabilité; et cherchons les causes de L’insuccès

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dans le défaut d’union, dans la division des partis, dans l’étroitesse, l’entêtement, les préjugés et l’intolérance de l’esprit provincial, régional et local. Voilà la plaie vive, ou mieux l’ulcère rongeur. On n’arrive pas à faire l’union par l’anarchie, ni à l’activité par l’agitation.

Si la Catalogne littéraire avait eu la force d’action qui vient de l’unité, elle eût entraîné à sa suite toutes les populations de langue catalane, par une sorte de fédération nécessaire, indispensable, urgente. Tous les peuples qui parlent catalan, quels que soient leurs dissentiments, peuvent s’entendre sur ce terrain de conciliation que représente le passé de la langue et de la littérature nationales. L’histoire des lettres catalanes, si elle doit être écrite un jour, ne devra pas se borner à la Catalogne proprement dite, qui a pour limites les Pyrénées Orientales, la Méditerranée, l’Ebre et l’Aragon. L’histoire littéraire de la C atalo gne , qui e st encore à faire, mais dont les matériaux abondent, devra s’étendre à tous les pays de langue catalane, à toute la province catalane.

Quiconque a écrit en catalan y trouvera sa place. Ce n’est qu’après cet inventaire biographique et bibliographique, que l’histoire de la littérature catalane sortira enfin de la période des essais.

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Voilà donc deux œuvres connexes, qui ne sont possibles que par l’union et la bonne entente. Ce n’est pas la confusion qu’on demande, mais la fusion des éléments divers d’un même tout, éléments qu’il faudra distinguer, sans les confondre, dans l’œuvre non moins nécessaire et urgente du dictionnaire et de la grammaire historiques de la langue catalane, selon la formule : « La variété dans l’unité. »

Bien que ces idées de conciliation et d’édification n’aient pas cours parmi le vulgaire des catalanistes, il ne serait pas malaisé de les mettre en circulation, si un corps savant et autorisé, tel que l’Académie des Belles- Lettres de Barcelone, voulait les rendre fécondes en les appliquant ; et, à son défaut, une de ces associations littéraires qui sont issues de ce mouvement qu’on appelle la Renaissance.

Ces idées ne sont ni étranges, ni paradoxales, ni même neuves, puisqu’elles peuvent s’autoriser de quelques tentatives qui ont été faites jusqu’ici par des Catalans éclairés, instruits, laborieux, familiers avec la vieille langue, tels que feu Manuel Milâ y Fontanals, AntoniBofarull, Marian Aguilo, Geroni Rossello, Gaetâ Vidal, Pelay Briz, Joseph Balari et quelques autres, éditeurs

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d’anciens textes catalans, parmi lesquels il convient de ne pas oublier les amateurs de la littérature populaire, qui ont curieusement interrogé les populations des villes et des champs, les rustiques habitants de la montagne et de la plaine, puisant à même le dépôt des traditions, des légendes, des contes et des chants nationaux, avec un succès qui prouve que le vieil idiome, si profondément altéré dans les villes, se conserve encore à peu près intact et pur de tout alliage dans ces poésies naïves et ces récits légendaires, que se transmettent par la mémoire les générations robustes qui cultivent le sol de la patrie. Enfin, ces idées essentiellement patriotiques viennent de prendre corps dans un nouveau recueil périodique qui vient de paraître, avec ce titre significatif: «Revista Catalana» (Barcelone, janvier 1889), rédigé par des hommes graves et compétents, connus presque tous par des travaux sérieux, et associés par leur dévouement à la patrie catalane.

Cette Revue catalane, à laquelle il faut souhaiter longue vie, se recommande par une heureuse innovation. Elle promet de publier, sous le titre de Bibliothèque de la Revue catalane, des textes inédits. Les trois premières livraisons renferment deux documents précieux. Le premier est une

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chronique du XVe siècle, malheureusement incomplète, où se trouvent de singuliers détails sur le traitement infligé au comte d’Urgell, par son rival heureux, Ferdinand d’Antéquéra, proclamé roi d’Aragon par le congrès de Caspe. Le second renferme les sentences morales de Jafuda, juif de Barcelone, auteur du XIIIe siècle, qui résuma le plus essentiel de la sagesse orientale, sur l’ordre de Jacques Ier le Conquérant. Le premier document est publié par le directeur de la Revue catalane, Jaume Collell, prêtre du diocèse de Vich, et premier lauréat du dernier concours des Jeux Floraux; le second, par le professeur de grec de l’université de Barcelone, Joseph Balari y Jovany, auteur de quelques bons travaux sur la grammaire et l’étymologie de la langue catalane. Oui, l’innovation est des plus heureuses, des plus opportunes.

Si les promoteurs de la Renaissance avaient débuté par l’exhumation des anciens textes inédits, on aurait aujourd’hui quarante ou cinquante volumes d’anciens documents qui faciliteraient singulièrement la tâche des futurs grammairiens et lexicographes . C’estpar là qu’il fallait commencer; mais, enfin, mieux vaut tard que jamais, et c’est bien heureux qu’on se soit décidé à prendre le bon parti, après quarante ans de

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rérlexion. Une revue locale ou régionale n’a chance de vivre, et d’être lue à l’étranger, qu’en renonçant à l’esprit de clocher, en intéressant les curieux de tous les pays. Or, il ne manque point de romanistes en Europe ; et comme ils ne peuvent manquer de s’intéresser à toutes les vieilleries inconnues, et partant neuves, qui touchent à leurs études favorites, ils rechercheront curieusement les documents publiés dans la Bibliothèque de la Revue Catalane, et liront ce recueil par la même occasion. Voilà donc une idée féconde et patriotique. Voilà qui s’appelle entrer pleinement dans l’esprit de la Renaissance.

Il était temps, grand temps que la Catalogne lit elle-même ses affaires littéraires et s’affranchît du tribut payé à l’étranger. Bien que la science ne reconnaisse point de frontières, il est dur pour des littérateurs tant soit peu fiers de leur nationalité, de recevoir des encouragements et des leçons des savants étrangers. C’est ce sentiment très légitime d’amour-propre national qui a produit en France la Société utile qui a pour objet la publication des anciens textes français, et que l’on peut proposer à l’imitation de la Catalogne.

Bien que le catalan soit infiniment moins connu à l’étranger que le castillan, il y a

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des catalanistes très méritants en Allemagne, en Italie et en France. A vrai dire, les catalanistes français sont en petit nombre, et ils n’ont pas fait grand’chose, depuis l’infatigable et ardent Joseph Tastu, qui pouvait beaucoup faire, et qui a fait beaucoup moins qu’il n’avait promis; car c’était un homme à projets, dont le programme trop chargé ne pouvait être rempli que par une demi-douzaine de travailleurs animés de son zèle et doués de cet esprit de discernement qui manquait un peu à cet ami dévoué des lettres catalanes. Il avait le grand avantage de savoir le catalan sans l’avoir appris dans les livres, étant né dans la Catalogne française. Or, rien ne saurait remplacer cette connaissance acquise à la source et sans effort, dès l’enfance. Il y a là une sorte d’empirisme qui souvent vaut mieux que le savoir. Pourquoi le bon docteur Coray fut-il le patriarche des hellénistes, comme l’appelait P.-L. Courier, et le vrai promoteur de la Renaissance grecque ? Parce qu’il était Grec de race. Ce fut son origine qui détermina sa vocation.

Les Catalanistes catalans ont cet avantage que nul catalaniste par droit de conquête ne leur contestera, à moins d’être possédé de ce pédantisme présomptueux qui n’est pas inconnu à certains romanistes

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de profession, qui sont des maîtres d’école, et parfois des maîtres sots. Feu Alart, de regrettable mémoire, a servi la cause catalane par la publication de nombreux documents inédits extraits des riches archives de Perpignan. La tâche de ce savant modeste et laborieux a été reprise par M. Pierre Vidal, son continuateur. Ce dernier n’est pas le seul qui ait compris ce que peuvent faire dans ce département du romanisme les français d’origine catalane. Ils ont sans contredit plus de facilité pour interpréter les vieux textes que les romanistes venus de la Suisse ou de l’Alsace. Ce qu’ils savent par droit de naissance, sans compter l’instinct et le flair, ne se peut acquérir ni à l’Ecole nationale des Chartes, ni à l’Ecole pratique des Hautes Etudes, où l’enseignement du catalan ne fructifiera qu’avec des Catalanistes catalanisants, suivant la méthode rationnelle et éprouvée de l’Ecole des langues orientales.

Ce choix de professeurs et de maîtres sachant le catalan dès l’enfance sera évidemment inutile en Catalogne, le jour où l’Université de Barcelone, qui compte parmi ses membres des catalanistes distingués, aura enfin une chaire de la langue et de la littérature nationales. Comment les patriotes catalans n’ont-ils pas songé à

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combler cette lacune? Comment n’ont-ils pas compris que l’enseignement public de la langue et des lettres catalanes serait une arme légale et formidable aux mains des promoteurs et des partisans de la Renaissance catalane? Est-il donc si difficile de réparer cet oubli, on pourrait dire cette iniquité flagrante ?

Parmi les savants autorisés pour un tel enseignement, il en est un qui aurait tous droits à cette chaire nouvelle, moins à cause de ses talents de poète et d’écrivain, que par ses connaissances de bibliographe et de paléographe, et par le goût des choses et des hommes des vieux temps, et surtout par la pratique des vieux livres et des vieux manuscrits. Cet homme compétent entre tous, qui serait incontestablement le premier des Catalanistes catalanisants, s’il consentait à se montrer moins avare de son savoir, plus communicatif et plus prodigue de ses ressources; cet homme singulier, qui a tant promis et si peu tenu; qui a commencé tant de publications qui restent inachevées ; cet homme bizarre jusqu’à la manie, que quelqu’un a comparé au dragon de la fable, couché sur son trésor, et qui mérite le surnom d’Harpagon des lettres; cet homme rare par sa fureur d’accumuler, c’est le bibliothécaire en chef de l’Université de

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Barcelone, Don Marian Aguilo y Fuster, que nous voudrions voir guéri d’un mal qui ressemble beaucoup à la ladrerie. Transporté dans une chaire d’histoire de la langue et de la littérature catalanes, il serait mis en demeure de vider ses cartons et de faire part au public des richesses dont il est dépositaire; car le savoir n’est qu’un dépôt, et non une propriété personnelle : il ne doit pas être comme un capital mort.

Les humanités ont la réputation de rendre les hommes polis, aimables, avenants, accueillants, serviables. Ces hommes-là ne manquent point en Catalogne, même dans les Universités, nous le savons par expérience; mais ce qui manque le plus dans les Collèges et Facultés d’Espagne, c’est la solidité des études classiques, sans lesquelles la littérature est boiteuse, et les littérateurs sont des invalides. La haute culture des peuples novo-latins, en particulier, n’est pas possible sans cet ingrédient de l’instruction classique. Un esprit inculte de ce côté reste inférieur, quelle que soit sa force. Le retour à l’indiscipline mentale et à la barbarie, qui est indéniable en Espagne, pour ne rien dire des peuples voisins, vient en grande partie de ce mépris, de cette ignorance de l’antiquité. Les poètes creux, les écrivains vides, les discoureurs à ou-

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