PERSONNAGES
Rôles créés par
CHAMPLAiy. Pierre G^lly
LE COySCRIT Paul Vercbères
BIGOT Maurice PelJetier
Rcprcscutcc pour la prcmicre fois sur le théâtre du Cercle ''Chevalier de Lêvis'\ le 24 juillet 191 8.
Droits de reproduction réservés. Représentation permise dans les ** Chez->iou5 du Soldat ", ailleurs, interdite, excepté avec permission expresse.
Un eliamp aride, le soir ; il fait sombre. A droite, une partie de tente dont on voit la porte de toile entr'ouverte. Un fusil au milieu de la scène. A gauche, lui sioldat. couché, qui semble dormir.
Au lever du rideau, la musique joue "Le Chant du Départ" douceniMir. on sourdine.
SA YNH TE FE ERIQ LE
Ecrite un soir de ium, Le Conscrit : (à demi-é veillé)
Où suis-je ? Je ne sais. . . Ah î Oui, je me souviens. . .
J'étais, mais où donc ça ?. . . Mon Dieu, où donc ? Ah I Tiens. . . .
(Presque endormi encore)
Je me croyais déjà en Europe à me battre :
Ce n'était pas trop mal, j'étais un contre quatre !
Mais j'ai été ailleur>s après ça, mais où donc ?. . .
Ah ! Oui, je me rappelle rhallucination . . .
J'étais dans une grande, immense et rouge plaine ;
Le rouge était du sang : des figures sereines
Me regardaient partout avec de beaux grands yeux.
Des yeux noirs et perçants ou limpides et bleus.
Les uns me chantaient par le noir de leurs prunelles.
Où passaient des reflets d'éclairs et d'étincelles.
Qu'il fallait obéir et marcher fermement.
Car on doit être fort lorsque l'on a vingt ans.
(La musique joue doucement "Home sweet Home")
Les autres, oh ! Les bleus, les yeux bleus qui caressent. Les yeux bleus des mamans, m'inondant de tendresse. Me fredonnaient l'amour et me chantaient l'espoir ; C'était l'injonction douce après l'ordre des noirs.
Je les regardais ces grandes prunelles : Parmi les regards coulant tendrement.
Oh ! ... je découvris beaucoup de parcelles De ceux de maman.
Merci pour le soldat de la patrie Qui va s'en aller bientôt humblement^ Pour tous vos regards je vous remercie, Mes douces mamans.
(Avec un peu d'exaltation)
Je suis tous les soldats ; je repi'ésente Tous les conscrits. Voyez mon vêtement.
Vous êtes, vous, personnifiant l'attente, Toutes nos mamans.
Pour leurs doux regards qui nous, attendrissent Et qui rendent bons les enfants méchants Pour leurs caresses et tous leurs caprices Merci aux mamans.
O ma mère, tu crois que le remède C'est me montrer du doigt le firmament Mais le ciel est d'un bleu beaucoup plus tiède Que tes yeux, maman.
Oh I quand tu me dis : ^'Mon enfant, demeure !" Que tu me retiens en suppliant.
Tu me crois faible parce que je pleure ;^ Ah î détrompe-toi, ma bonne maman.
Je suis fort, très fort, capable de gloire. Mais quand tu es là, je me sens enfant. Va, ceux qui gagnent le plus de victoires Ont tous été vaincus par leur maman.
Je les regardais, ces grandes prunelles ; Parmi les regards coulant tendrement Oh î. . . je découvris beaucoup de parcelles De ceux de maman.
Je vis d'autres regards, des regards de bataille ;
Je vis aussi, mallienr î... des regards de canaille î...
(Tendre) Je vis Dollard que suivait partout le Long Sault ;
(Mordant)
Je vis la trahison qui ])0ursuivait Bigot. Je vis Montcalm, Lévis, ceux de la Grande Cause Se dresser tout à coup en une apothéose !... Alors, oui... j'étais sur les plaines d'Abraham, Et Bigot dans un coin faisait son'ger à Chara :
Ohaœ, le fils vicieux, pai^tît, on le raconte, Et fonda en Afrique une race de honte Et cette honte n'a même pas la pudeur De rougir d'elle-même, et aus«i sa couleur Comme la trahison est horriblement noire î. . . Ainsi que Cham, Bigot noircit un ])oint d'histoire. Quand jadis dans «a main crochue il recevait Les piécettes d'argent et d'or qui miroitaient, Pour leur miroitement il trahissait la race Et vendait notre sang pour de pauvres liasses ! Bigot était tout rouge alors de notre sang ; Mais ce sang, peu à peu, en se coagulant Est devenu très noir ; et alors la figure De Bigot se tacha de mille noircissures î... Quand le traître, d'un peuple, a vendu tout le sang, Qu'il n'en rejaillisse pas sur ses vêtements, Car lentement ce sang de preux se coagule Et devenant norâtre à janmis le macule !. . . Bigot me regarda et. . .
(11 montre son coeiu-)
j'en eus mal ici. Car un regard de traître, on dit que ça noircit. Ses yeux fixes avaient des lueurs infernales ; De sa bouche sortaient des notes gutturales Qui sonnaient l'ironie amère. Alors, tout bas Je prononçai le nom de -lulien l'Apostat. Soudain il eut un rire, un rire éj)Ouvantable De moquerie atroce, dure, intolérable.
Dans un s])asme il me dit : 'Me suis vengé enfin î. . . '^Te ne snis pas senl traître ; il y a les Canadiens, "Les Canadiens-français I... Eux aussi ils trahissent "Car au seul nom de guerre, lâches, ils pâlissent î ''Je les ai vu pâlir. . .
Bigot (apparaissant soudain dans un lialo)
. . .mon petit, continuons !
Je les ai vu pâlir. . .
Le Conscrit (effaré)
Mais je rêve, voyons...
Ce n'est pas Bigot, là, c'est un reflet de lune. . .
Bigot :
C'est le reflet de cent cinquante ans de rancune.
Le Conscrit :
Est-ce Bigot, vraiment ?. . ,
Bigot :
C'e^t Bigot :
Le Conscrit :
. . .mais oui, petit poupard,
C'est un rêve.
Bigot : (dans un rire sarcastique)
Non, nn cauchemar.
Je les ai vus pâlir î. . . pâlir cenx de ta race, Kt j'ai cracpié de joie en ma vieille carcasse. Ils ont tous en la trousse au mot de conscription ; Oh ! connue j'adorais leurs démonstrations I... Ils ont cassé (U\s vitres au lieu de cervelles, Trouvant moins dangereux ;le tuer de la vaisselle Que des ennemis forts, vaillants et bien îirniés. N'cnis êtes dignes fils du Bigot mal famé. Petits Canadiens qui avez eu la tremblotte Au seul mot de guerre, guerriers de camelote î... \'ous avez tous été contre la conscription, Tous, en un bloc solide, lâches polissons (^li avez sur mon nom bavé tous les outrages ; Mais aujourd'hui voyez, voyez donc mon visage 11 est beaucoup ])lus pro])re (pie le vôtre â vous !. . .
Le Conscrit :
C'est (jue de])uis tantôt vous nous salissez, nous ! ^Liis' souvenez-vous-en, l:i souillure ou la tache Aux surfaces brillantes jamais ne s'attache; C'est ])onr(pioi vous, le vice, l'ond)re et lé limon, A notre histoire jamais n'aurez d'adhésion. \'ous ma relierez, s(ditaire. goutte de boue (^ue tous les coins d'histoire avec horreur secouent ; N'ous êtes la seule ond)re de notre passé.
Bigot :
^Liis. mon pdir consci-'l. :»iais vous en oubliez I...
Dans votre clier ])assé il y a beaucoup d'ombres.
l>è]>ri>. (pudque temos même on n'en sait plus le nombre !
]\('fî!ser de se 1/attre, rrcst-ce ])as ond)ré.
Et n'est-ce pas ond)ré qu(î ne ])as s'enrôler,
T.aliiss.-jut ;"s Anglnis comme moi, noti'e France,-
lOt reslîinl coi ici dans une insouciance
'Hii iTcst (|u*nii(' liyjxx.'rile et connuode façon
h'êti'c lâche à son gré sous un grand cai)uchon
Mais qui ne peut caclier toute la couardise
I)ont vous débordez tous...
Le Conscrit :
C'est faux !
Bigot :
Je von s mé])rise î.
I-]t j'ai fort bien le droit de tons vous mépriser, Car en cent cinqnante ans j'ai beanconp expié ! •le ris dans mon sqnelette et dans mon ossature De vous voir comme moi si lâches créatures ; De vos aïeux jadis j*ai vendu tout le sang, Oh I si bien qu'il n'en reste ])onr les enfants ; p]t je ris de vous voir si pâles et débiles, Ayant ])our coeur un lièvre et i)our sang de la bile. Je fus lâche et tu Tes. Eh bien, sym])atliisons Dans nos deux lâchetés, comme deux amis....
Le Conscrit :
Non
Je ne suis pas couard et de la couardise Tu es seul spécimen et unicpie balise.
Tu suri)asses Judas quant à Tart des thaï ers ; Tu es plus lin que lui, tu sais vendre plus cher I. . Judas, c'est un voleur de ])etiteniotinaie ; Tu passes pardessus de ])lni«; de cent coudées. Ce ne fut que trente deniers (]u1l J^e vendit ; Mais tu as reçu, toi, bien des monceaux de louis Pour ta traliison, car tu es un traître artiste Qui «avais bien le prix que valait Jean-Baptiste !
(Un temps) Et ce prix aujourd'hui ri 'a ])as baissé d'un cran ; Il était grand, hier, c'est i»areil à présent. Hier il te tuait et te jetait l'insulte ; Maintenant, moi, son tils, j'ai un send)bible culte, Je te hais, je te hais ])Our ton rire infernal. Qui veut être caustique et qui n'est que brutal. Ah ! ton rire, ton rire qui nous déprécie Je le sens déborder de tlel et d'envie. .Quand on est traître et lâche comme toi Bigot, Il ne sort jamais de son coeur un seul bravo ; On se moque, on se moque parce qu'on jalouse Les belles fleurs, là-bas, sur les autres ])elouses. Oui, nous en avons fait des démonstrations, Oui, nous avons été contre la conscription. Et si nous avions des convictions pareilles C'est qu'ensemble nous tous avions prêté l'oreille Au cri que nous lançait notre jeune pays : ''Ton devoir, Canadien, ton devoir est ici !" La race suppliait :
"Mais je m'en vais m'éteindre
— lO
Bigot :
Pas vrni ! Non !
La race, le ])ays!.. Oh ! la belle manière !... Lorsque Ton \ent rester ta])i dans sa tanière, Délaissant le pays, délaissant le devoir. Voici, mais c'est ])resqn'impossible à concevoir, Xok'i qne maintenant, très sérieux, l'on invoque Le bien de son ])ays. Ah î ça, ça m'interloque !.. Et il y a de quoi paraître interloqué Quand on considère ces petits embusqués Qui n'ont même pas le courage d'être lâches Ouvertement...
Le Conscrit :
Dénigreur I . . .
Bigot : (l'interrompant)
En cor ! Tu te fâches
Le Conscrit : (cnlme) Eh bien, non, non. Bigot, je ne suis pas fAché Mais en ces derniers mois oîi étais-tu caché Pour ne pas avoir vu la race qui bouillonne ?... Ah ! quand tu parles, mon honnêteté frissonne ; Mais là, c'est bien fini, calme, je me retiens Pour te faire saisir l'âme des Canadiens. Sache, pauvre Bigot teimillé par Fenvie, Sache, malgré tes rires et ta jalousie Qu'après avoir été en bloc contre une loi, Tous en bloc de nouveau une seconde fois, ' Nous nous sommes soumis quand la loi fut passée I>'une soumission sans arrière-pensée.
Nous avons marché })arce que nous le devions ! Le devoir est pour nous le meilleur aiguillon. Tu nous croyais 7)oltrons, tremblants, couards et lâches Parce que nous étions contre la. . .
Bigot :
...tu te fâches î
Le Conscrit ; Eh bien, oui, je me fâche et quand cela serait?. . . Ne peut-on se fâcher pour ce que tu croyais ? Ce que tu voulais croire, ô pauvre âme fielleuse, C'est que notre âme à nous était faible et |)eureuse, Et tu en étais sûr, nous voyant tous en bloc Former sur le roc de Québec un autre roc Contre une mesure que nous croyions mauvaise, Mais qui étant la loi ne permet pas qu'on biaise. Tu nous croyais des êtres craintifs et tremblants ; Eh bien, regarde-nous, regarde maintenant !... La mesure est passée et est entrée en force, Avons-nous cherché des subtilités retorses?... Non, non, tous nous avons répondu à la loi Qui frappait à la porte :
''Présent, moi !
Moi !
Moi !"
(A ïh prononciation clii mot "Présent", la musique commence "O Canada".)
Et nous avons marché, fiers et la tête haute, Avec un coeur léger et une âme sans faute, Une âme de soldat qui n'a jamais failli ! Le corps bien corseté dans notre habit khaki !. . . Pendant que le clairon par la province sonne Nous allons, nous allons, et les échos résonnent Du bruit que nos souliers gros, durs et bien ferrés Font sur les grands ciiemins mauvais et épierrés ; Nous allons, le pied lourd et la tête légère !. . . Chantant: "G Canada" nous partons jxuir la guerre Parce que le devoir est là qui nous le dit, Que c'est la loi et que nous sommes Les Conscrits î
Et c'est, Monsieur Bigot, sans pendre la babine Que nous partons, portant la lourde carabine. Bien serrés, bien sanglés par ces bandes de cuir^
(Il sort une pipe) Pipe au bec, sac au dos. . .
(Il sort un livre)
avec "L'Art de mourir" Comme livre de chevet. Dans notre cervelle Nous emportons Québec avec sa citadelle Qui nous enseignerait si nous fléchissions A être comme son roc : ce que nous devons ! Mais nous ne fléchirons certes pas. En Europe Nous nous battrons avec la fougue qui galope,
Nous sniirons Atre braves, fons comme Dolîard, I':t nous s<nir(Mis fiai>per, et vaincre, ou mourir, car Parmi les (\ina(liens qui vont à la bataille, l^rimporîe le métier et qu'importe la taille, l*ai-mi ces Canadiens, je m'en vante, .i>oo(). Il uy aura certes ])as un seul traître Hi^ot î
( Tu tenijis I \'a-î"en. et si ici dorénavant tu rôdes •h» t'en ote l'envie avec deux chiqnenandes.
(Il fait le jieste de frapper Bijiot sur les joues, nu même moment, celui-ci disparaît.)
Mais j(^ suis somnambule, et je rêvais, c'est sûr, l'auvre Bi«»<)t, nniis recouchons-nous...
(Couché, se prenant les reins)
. , .c'est bien dur !
...Canaille de Bigot-! Les ])hrases qu'il m'a dites Me semblaient pour la race autant de ):>ommes cuites Qu'il. . . mais laissons cela. . . je veux de la douceur. . . J'ai froid ])artont, partout. Ôli I sentir la chaleur i)ç la main d'un ami reposant dans la sienne Et n'être plus tout seul dans cette grande plaine î... {Vu temps. . , puis il se redresse soudain)
Mais je uiontais la garde ici, je me souviens. Allons, il me faudra un réveille-matin.
( Chercha u M
Où donc est mon fusil ?.. Position militaire ! Mon fusil, où est-il ?. . . J'ai perdu mon bréviaire !... Ah ! Le voici ejitin. . . Mais si on m'avait vu Couché Kl, tra'hissant le devoir, quelle honte î...
Champlain : ( n]»paraissant soudain) Ou ne t'aurait pas pris, conscrit, au dépourvu ; Quand tu dors, mon enfant, la garde, je la monte !
Le Conscrit :
Cham])lain I. . . Je rêve encor, mais le rêve est si beau î
Champlain :
11 me l'allait venir ])Our effacer Bigot. l'endant ((ue tu donnais, moi, je montais la garde, Ah ! vous ])ouvez dormir en tonte sauvegarde, Enfants (pu* j'em|)ortai dans mon coeur autreifois Et qui avez germé comme germe un Gaulois ! Vous pouvez tous reposer sur vos deux oreilles Sans craindre que la surprise ne vous éveille ;