‹ Le sonneur de Saint-Paul, drame en quatre actes précédé d'un prologueChapitre 40 sur 106 · ACTE I , SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I , SCÈNE IV

LE JEUNE HOMME , à part , en se débarrassant de

son manteau.

Je savais bien que ce livre oublié dans les mains d'un aveugle m'amènerait à causer avec lui.

(Il s'assied près de John.)

MARIE , à John , après s'être placée à sa droite. Comme votre main tremble, mon père î

JOHN , bas à Marie.

Tu te trompes, enfant. [Â part.) Il me semble que je suis devant un juge.

LE JEUNE HOMME , à John,

Dites-moi , vous n'êtes pas aveugle de naissan-

JOHN

Non , monsieur.

LE JEUNE HOMME

Où perdites-vous la vue?

JOHN

En Ecosse.

LE JEUNE HOMME

Il y a combien de temps ?

JOHN

Dix-sept ans.

LE JEUNE HOMME

La perdites-vous tout-à-coup ?

JOHN

Non , lentement.

Dites-moi comment.

JOHN

Quelque temps avant ce malheur, je fus frappé d'une balle d'arquebuse à la tête, et comme ma destinée, ma vie dépendait d'un voyage que je devais faire en Amérique, je voulus partir avant mon entière guérison.. A mes premiers efforts , cette

blessure se rouvrit et après cinq mois de désespoir et de souffrances, elle fut enfin guérie ; mais, ma vue était devenue si faible qu'à peine à quelques pas je pouvais reconnaître ceux qui m'approchaient. Bientôt Sara Yorick, pauvre femme abandonnée par le plus infâme des hommes, Sara que j'aimais comme une sœur , mourut en mettant au monde Marie, sa fille, et quand je la veillais, le lendemain de sa mort, à peine pouvais-je lire à son chevet la prière des trépassés... et toujours le besoin de mon voyage me dévorait; j'attendais sans cesse que la vue me revînt pour l'enTrêprendre , etctequejour ma vue diminuait, s'éteignait... Enfin, je reçus une lettre, elle me venait d'Amérique. Oh! depuis quinze mois c'était ma première joie, joie qui passa comme un éclair, car il me fut impossible de déchiffrer un seul mot de l'écriture... Yorick, mon pauvre et seul compagnon , ne savait pas lire , et comme cette lette devait contenir le secret d'une femme, son honneur et toute sa destinée peut-être, je ne devais la confier à personne , et toujours je m'efforçais de lire et toujoursje ne le pouvais pas. Il me vint alors une de ces idées que le désespoir seul enfante : il n^g^ semblait que la lumière n'arrivait pas jusqu'à moi ; je sortis , je gravis une haute montagne; je croyais, insensé! aji^en me rapprochantdu ciel, j'aurais plus de clarté, et pourtant là , je fis de vains efforts jusqu'à ce que la nuit vînt me surprendre ;jeredescendis alors tristement à la cabane de mon pauvre ami , et je lui dis en entrant : Eh quoi ! frère , pas encore de lumière à cette heure? — Et qu'en ferais-je en plein jour, me dit-il ? — En plein jour , m'écrirai-je ! Puis je me tournai du côté du couchant, je sentis sur mon front la chaleur des rayons du soleil, mais je ne les voyaisplus.

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