‹ Le sonneur de Saint-Paul [microforme]Chapitre 16 sur 60 · TS · texte numérisé non relu

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JoHn.—Oh! ne crains rien, mon enfant ! va!

rendre la vue à un aveugle, ce serait tirer un cadavre de sa tombe et lui rendre son âme exhalée.… Oh ! malheur aux hommes vains et hardis qui osent se vanter de pétrir des miracles de leurs mains ! Il n’y a que Dieu, mon enfant, qui puisse ressusciter les morts.

ALFRED.—Mais il vaut mieux douter que nier, mon père ; la science a ses miracles aussi.

JoHN.—Oh ! ne me dis pas cela, mon enfant, ne me dis jamais cela; car, malgré moi, un fol espoir tue ma résignation, et je souffre horriblement alors... n’y songeons plus, Alfred.

ALFRED (à parf).—Comme cela le fait toujours souffrir ! (4 John.) Non, n’y songeons plus, mon père. (Cherchant à changer de conversation. ) Quel est donc ce livre que vous teniez à la main ?

JOHN.—Un livre.., Ah! oui, c’est un livre oublié dans le clocher de l'église, par un étranger qui est venu le visiter ce matin ; il ne tardera pas sans doute à venir le réclamer ; serre-le soigneusement.

ALFRED (prenant le livre).—Oui, mon père. (77 traverse la scène en regardant le livre) Que voisje ?

JOHN.—Qu’as-tu donc ?

ALFRED. —Vous ne savez pas, mon père, ce que c’est que ce livre ?

JoHN.— Quoi donc ?

ALFRED.—Oh ! pardon ! j'oubliais .… Je ne dois pas vous le dire.

JOHN.—Mais qu’est-ce donc ?

ALFRED.—Rien, mon père.

JOHN.—Mais dis-moi, cela ce

a ! Azerep.—Non, je ne dois pas... vous auriez le da- droit de me gronder.

. Jonn.—Non, je devrais blâmer seulement ma do curiosité.

ss ALFRED.— Vous le voulez ?

cd | Jonx.—Je t'en prie.

ALrrED.—C'est un ouvrage du docteur Jérôme

prochons. (77 descend la scène.)

ALFRED (/e voyant).—Quelqu'un, mon père. (Bas à Albinus.) Merci, monsieur, d’être venu... Ne Jui disons pas d’abord qui vous êtes,

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sd Albinus sur la perte et le recouvrement de la \ vue. | 18

at, Joun.—Un ouvrage ? Un livre imprimé ? { fol ALFRED.—Oui, mon père, sans doute rempli | A le- d’impostures. | Jonn.—Oui. (4 part.) C'est imprimé ! (ZZaut.) | (a TS Alfred ! tu me liras ce livre. LE M ALrFRED.—Volontiers. | ji el JoHn.—Bientôt, n'est-ce pas ? | ALFRED.—Quand vous voudrez. | ji

+5 Jonn.—Tout de suite... veux-tu ? | LE ALFRED.—Oui, mon père. 4 su Jonn.—Non pas que je croie... (77 va s'asseoir.) | ee ALrRED.—Oh ! si cela pouvait vous convaincre | 1 | que Dieu ne donne pas une seule fois la vue. | lS 17 (Pendant qu'il prend un siège pour s'asseoir auprès 4 si de John, Albinus, richement et sévèrement vêtu, | paraît au fond et observe.) |

“ SCÈNE IV. | 1 LES MÊMES, ALBINUS. l

L ALBINUS (à part).—Ils tiennent mon livre. Ap- l

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ALBINUS.—Excusez-moi. .. je viens d'apprendre la demeure du sonneur de Saint-Paul et j'arrive pour lui demander un livre précieux que j'oubliai ce matin dans le clocher de l’église.

JoHN (à part).—Déijà ! (Æaut.) Mon fils va vous le donner, monsieur ; et me permettrez-vous de vous faire une question ?

ALBINUS.—TJe suis À vos ordres.

JoHN.—Avez-vous lu ce livre ?

ALBINUS.—Je l'ai lu.

JOHN.—Vous ne croyez pas sans doute aux prodiges qu’il raconte ? :

ALBINUS.—Lorsque j'étudiais la médecine à Francfort sous le célèbre Jérôme Albinus, mon professeur, j'ai vu moi-même se passer tous les faits qu’il annonce, et je puis les affirmer.

ALFRED.—N'est-ce pas, monsieur, que mon père peut espérer revoir un jour la lumière ? :

ALBINUS.—Avant de pouvoir répondre, il me faut bien des éclaircissements : toutes les cécités ne sont pas guérissables ; pour juger le mal, il faut en connaître les effets et les causes. Le devoir d’un médecin est d'interroger, d'écouter ceux qui souffrent, et je suis prêt à vous entendre.

ALFRED.—Asseyez-vous, monsieur, mon père va tout vous dire.

ALBINUS (à Alfred, se débarrassant de son manfeau).—Je vous avais promis, mon ami, de voir votre père, et c’est à dessein que j'ai laissé ce livre dans ses mains, pour arriver À causer avec lui. (Z | s'assted près de John.) |

ALFRED (à John, après s'être placé à sa droite). —

Comme votre main tremble, mon père.

JOHN (das à Alfred).—Tu te trompes, Alfred.

(4 part.) Il me semble que je suis devant un juge,

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ALBINUS (à /ohn).—Dites-moi, vous n'êtes pas

re js aveugle de naissance ?

pr JoHn.—Non, monsieur.

ALBINUS.—Où perdites-vous la vue ?

ik JoHn.—En Ecosse. à ALBINUS.—I1 y a combien de temps ?

JoHn.—Dix-sept ans.

ALBINUS.—La perdîtes-vous tout à coup ?

JoHN.—Non, lentement.

ALBINUS.—Dites-moi comment P hi JoHN.—Quelque temps avant ce malheur, je fus

frappé d’une balle d’arquebuse à la tête, et comme à j'avais promis de faire un voyage en Amérique, je voulus partir avant mon entière guérison. À mes

# premiers efforts cette blessure se rouvrit, et après cinq mois de désespoir et de souffrances, elle fut e enfin guérie ; mais ma vue était devenue si faible qu’à peine, à quelques pas, je pouvais reconnaître se | ceux qui m'approchaient. Bientôt Vorick que j'ai- . mais comme un frère perdit sa femme ; le len- ( t demain de sa mort à peine pouvais-je lire à son A # chevet la prière des trépassés... et toujours le il r besoin de mon voyage me dévorait, j'attendais À sans cesse que la vue me revint pour l’entreprendre à L et chaque jour ma vue diminuait, s’éteignait.… L! Enfin je reçus une lettre, elle me venait d’Améri- | 1 - que. Oh ! depuis quinze mois, c'était ma première ( ; À joie, joie qui passa comme un éclair, car il me fut d : | impossible de déchiffrer un seul mot de lécri- À J ture... Yorick, mon pauvre et seul compagnon, ne |: savait pas lire, et comme cette lettre devait con-

tenir le secret d’une famille noble exilée et proscrite, je ne devais la confier à personne, et toujours je m'efforçais de lire, et toujours je ne le pouvais

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Pas. Il me vint alors une de ces idées que le désespoir seul enfante : il me semblait que la lumière n'arrivait pas jusqu’à moi ; je sortis, je gravis une haute montagne : je croyais, insensé, qu’en me rapprochant du ciel, j'aurais plus de clarté, et Pourtant là, je fis de vains efforts jusqu'à ce que la nuit vint me surprendre : je redescendis alors tristement à la cabane de mon pauvre ami, et je lui dis en entrant: Eh quoi! frère, pas encore de lumière à cette heure ?—Et qu’en ferais-je en plein jour, me dit-il ?—En plein jour, m’écriai-je ! Puis, je me tournai du côté du couchant, je sentis sur mon front la chaleur des rayons du soleil, mais je ne les voyais plus.

ALBINUS.—Souffriez-vous alors violemment dans la tête ?

JOHN.--Non.

ALBINUS.—Et depuis ?

JOHN.—Jamais ; le cœur seul a souffert.

ALBINUS.—Eîûtes-vous quelque retour à la vue, plus tard, quand vous fûtes plus heureux ?

JOHN.—Quand je fus plus heureux, dites-vous, plus heureux ! A peine fus-je privé de la lumière que Yorick, mon seul ami, mon soutien, Yorick qui avait langui pendant plus d’une année après avoir été frappé d’un coup de poignard, mourut et me laissa seul avec mes souvenirs, la misère et mon infirmité,

ALFRED.—Et vous avez pu vivre après tant de malheurs ?

JOHN.—N'estce pas qu'il m’a fallu bien du courage ? Oh ! c’est qu’il m'a semblé que Dieu me parlait alors ; car lorsque je sentais sous mes doigts la tête froide et calme de mon ami, qu'on allait

ehsevelir, j'eus envie de ce calme, et comme je Songeais que la mort pouvait me le donner aussi, j'entendis un enfant pleurer dans son berceau : C'était mon bon Alfred, dont je père venait de suivre la mère ; je le pris aiors tristement dans mes bras, et ses larmes cessèrent ; il appuya sa jeune tête sur mon épaule et s’endormit profondément. Alors il me sembla que le pauvre orphelin me demandait protection et que c'était un ange que Dieu m’envoyait pour me dire: Le suicide est un crime, tu ne dois pas mourir. Et le lendemain, me Souvenant d'un bon prêtre que j'avais connu à Londres, je comptai sur sa charité, pris Alfred dans mes bras et me mis en route à la garde de Dieu.

ALFRED.—Et comment vous fût-il possible de faire ce voyage ?

JoHN.—Les muletiers m'ont pris dans leurs voitures ; les passants m’ont tendu la main. Hélas ! à voir un aveugle, le front cicatrisé et portant dans ses bras un enfant de deux ans à peine, qui n’en aurait pas eu pitié ? Enfin, je vins jusqu’à Londres, où le bon prêtre m'a fait sonneur de l’église de Saint-Paul, et m’a donné cette petite maison, où j'ai vécu depuis, près de mon Alfred ; pauvre confident de mes douleurs qui m'a pardonné de lui avoir fait une jeunesse aussi triste, et qui me pardonnera aussi de l’attrister aujourd’hui par mes pleurs : n'est-ce pas, mon Alfred ?

ALFRED (se Jefant dans ses bras).—Oh! mon père ! mon bon père !

JOHN.—Enfin, monsieur, pour tout vous dire, sitôt qu'Alfred put commencer à lire, je m’agenouillai près de lui, pour lui faire épeler la lettre

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que j'avais conservée ; et l’innocent enfant, en assemblant les mots, m'apprit que les nobles fugitifs que je voulais rejoindre, étaient en Amérique, et que l'enfant que, pendant deux ans, j'avais appelé mon fils, qui m’avait traité comme son père m'attendait toujours. Mais cinq années s'étaient écoulées depuis l’arrivée de cette lettre et je n'avais pu partir. J’envoyai, moi, depuis, plusieurs lettres qui restèrent sans réponse ; j'appris bientôt que des fièvres contagieuses avaient décimé la population de ce pays ; j’eus la crainte que ceux qui m'étaient chers n’en eussent été victimes, et quinze années d’un morne silence sont venues la confirmer tous les jours ; pardonnez-moi, monsieur, tout ce triste récit ; mais vous me demandiez tout à l'heure si j'avais eu quelque retour à la vue dans un jour de bonheur, et moi, je vous demande à MOn tour quel jour je fus heureux ?

ALBINUS.—Vous avez cruellement souffert !

JOHN.—Trop, n'est-ce Pas, pour jamais pouvoir espérer ?

ALBINUS.—Non, les chagrins seuls ont fait nattre en vos yeux nne cataracte qu'un Albinus pourrait détruire peut-être.

JOHN (se Zevant).—Que dites-vous ?

ALBINUS.—Je le crois; mais Dieu seul pourrait Vaffirmer. (4 A{fred.) Tenez, reprenez ce livre, et vous le lirez à votre père. Il y verra toutes les heureuses et fatales chances d’une opération que le temps seul rendra certaine ; il verra surtout que la force et la patience du malade sont aussi nécessaires que l’adresse et la prudence du médecin. ALFRED (Sortant le livre dans une bibliothèque au fond).—Nous le lirons le soir à la veillée.

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JOHN (à Albinus).—Vous ne serez pas longtemps, n'est-ce pas, sans venir me revoir ?

ALBINUS.—Non, monsieur... je vais étudier encore, tuer le doute, peser la science, et revenir confiant et sûr m'asseoir en face de vous, et l’aveugle verra poindre le jour et l'obscurité mourir.

ALFRED.—Quand reviendrez-vous ?

ALBINUS.—Dans huit jours, monsieur.

JoHN.—Dans huit jours !

ALFRED.—Permettez, mon père, que j'accompagne le docteur jusqu’à la grande place.

JOHN.—Va, mon enfant. (4/Hinus et Alfred sor-

lent par le fond, John prête l'oreille et jes écoute.

Partir.) Je les entends encore, ils s’éloignent.. (Zudlow paraît devant la porte du Jond.) Ils s’arrêteni... que veulent-ils ? (Zwd/ow, après avoir observé, semble apercevoir Alfred et Albinus sur la Place et prend le même chemin qu'eux.) Ils repartent... je ne les entends plus. Dans huit jours, disait-il, je pourrai voir le ciel, les arbres, le chemin... je pourrai, du haut de mon ciocher de Saint- Paul, voir s'étendre devant moi la ville tout entière ! Est-ce possible ? oh ! mon Dieu ! je n'ose y songer... voir c’est vivre... Je ne sais quelle sainte confiance s'empare de moi... si j’osais espérer... l'espoir... c’est la joie... laisse-moi, Seigneur, un jour, une heure d’espoir.… prolonge, Ô mon Dieu, mon trop fragile Lonheur..….

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