Le Sopha, conte moral [par] De Crébillon le fils, d'apres les copies de l'édition de Londres 1779
de qui l'on a lu les grandes actions dans les Mille et une Nuits, et qui, entre autres choses, seplaisoittantà étrangler les femmes et à entendre des contes : celui-là même, qui ne fit grâce à l'incomparable Schéhérazade qu'en faveur de toutes les belles histoires qu'elle sçavoit.
Soit que Schah-Baham ne fut pas extrêmement délicat sur l'honneur, soit que ses femmes ne couchassent point avec leurs nègres, ou (ce qui est pour le moins aussi vraisemblable) qu'il n'en sçut rien, il étoit bon et commode mari, et n'avoit hérité de
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Schah-Riar que ses vertus et son goût pour les contes. On assure même que le recueil des contes de Schchérazade que son auguste grand- pèie avoit fait écrire en lettres d'or, étoit le seul livre qu'il eût jamais daigné lire.
A quelque point que les contes ornent l'esprit, et quelque agréables, ou quelque sublimes que soient les connoissances et les idées qu'on y puise, il est dangereux de ne lire que des livres de cette espèce. Il n'y a que les personnes vraiment éclairées, au dessus des préjugés, et qui connoissent le vuide des sciences, qui sçachent combien ces sortes d'ouvrages sont utiles à la société, et combien l'on doit d'estime et même de vénération aux gens qui ont assez de génie pour en faire, et assez de force dans l'esprit pour s'y dévouer, malgré l'idée de frivolité que l'orgueil et l'ignorance ont attachée à ce genre. Les importantes leçons que les contes renferment, les grands traits d'imagination qu'on y rencontre si fréquemment, et les idées riantes dont ils sont toujours remplis, ne prennent point sur le vulgaire, de qui l'on ne peut acquérir l'estime qu'en lui donnant des choses qu'il n'entende jamais, mais qu'il puisse se faire honneur d'entendre.
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Schah-Baham est un exemple bien mémorable de l'injustice des hommes à cet égard. Quoiqu'il sçùt l'origine de la féerie, aussibien que s'il eût été de ces tems-là ; que personne ne connût plus particulièrement le célèbre pays du Ginnistan, ne fût plus instruit sur les fameuses dynasties des premiers rois de Perse, et qu'il fût sans contredit l'homme de son siècle qui possédât le mieux l'histoire de tous les événemens qui ne sont jamais arrivés, on le faisoit passer pour le prince du monde le plus ignorant.
Il est vrai qu'il narroit avec si peu de grâces, (chose d'autant plus désagréable qu'il narroit toujours) qu'il étoit impossible qu'il n'ennuyât pas un peu, sur-tout n'ayant jamais pour auditeurs que des femmes et des courtisans ; personnes qui, communément aussi délicates que superficielles, s'attachent plus à l'élégance des tours, qu'elles ne sont frappées de la grandeur et de la justesse des idées. C'est sans doute d'après ce que l'on pensoit de Schah-Baham dans sa propre cour, que Scheik-Ebn-Taher-Abou-Faraïki, auteur contemporain de ce prince, nous l'a dépeint dans sa grande histoire des Indes tel qu'on va le voir ci-dessous ; c'est à l'endroit où il parle des contes.
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Schah-Baham, premier du nom, étoit un prince ignorant et d'une mollesse achevée. On ne pouvoit pas avoir moins d'esprit ; et, (ce qui est assez ordinaire à ceux qui par cet endroit lui ressemblent) on ne pouvoit pas s'en croire davantage. Il s'étonnoit toujours de ce qui est commun, et ne comprenoit jamais bien que les choses absurdes et hors de toute vraisemblance. Quoiqu'en tout un an, il ne lui arrivât pas une seule fois de penser ; à peine en tout un jour lui arrivoitil de se taire une minute. Il disoit pourtant de lui modestement, qu'à l'égard de la vivacité d'esprit, il n'y prétendoit pas ; mais que pour la réflexion, il ne croyoit pas avoir son pareil.
Aucun des plaisirs qui sont dépendans de l'esprit, ne touchoit le sultan : tout exercice, quel qu'il fût, lui déplaisoit ; et cependant il n'étoit pas désœuvré. Il avoit des oiseaux, qui ne laissoient pas de l'amuser beaucoup ; des perroquets qui, grâces aux soins qu'il prenoit de leur éducation, étoient les plus bétes perroquets des Indes, sans compter des singes auxquels il donnoit une assez grande partie de son tems ; et ses femmes, qui après tous les animaux de sa ménagerie, lui paroissoient fort propres à le divertir.
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Malgré de si grandes occupations, et des plaisirs aussi variés, il fut impossible au sultan d'éviter l'ennui. Il n'y eut pas jusqu'à ces contes fameux, objets perpétuels de son étonnement et de sa vénération, et dont il étoit défendu sur peine de la vie de faire la critique, qui, à force de lui être connus, ne lui fussent devenus insipides. Il les admiroit toujours, mais il bâilloit en les admirant. L'ennui enfin le suivoit jusques dans l'appartement de ses femmes, où il passoit une partie de sa vie à les voir broder et faire des découpures ; arts pour lesquels il avoit une estime singulière, dont il regardoit l'invention comme le chef-d'œuvre de l'esprit humain, et auxquels il voulut enfin que tous ses courtisans s'appliquassent.
Il récompensoit trop bien ceux qui y excelloient, pour qu'il y eût dans tout l'empire quelqu'un qui les négligeât. Broder ou découper étoient alors dans les Indes, les seuls moyens d'arriver aux honneurs. Le sultan ne connoissoit aucune autre espèce de mérite, ou du moins ne doutoit pas qu'un homme qui avoit de pareils talens, n'eût à bien plus forte raison tous ceux qu'il faut pour être un bon général, ou un excellent ministre. Pour prouver à quel point il en étoit persuadé, il
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avoit élevé à la place de premier visir un de ces courtisans désœuvrés, de ceux qui ne sçachant à quoi employer leur lems, le passent à ennuyer les rois de la leur. Celui-ci, qui avoit été lon,<;-tems confondu cans la foule, se trouva heureusement pour lui un des premiers découpeurs du royaume, lorsqu'il plut à Schah-Baham de révérer la découpure ; et sans être comme beaucoup d'autres, obligé de faire des brigues, il ne dut qu'à la supériorité" de ses talens l'honneur éclatant de découper auprès de son maître et la première place de l'empire.
Entre toutes les femmes du sultan, on distinguoit la sultane-reine, qui par son esprit, faisoit les délices de ceux qui, dans une cour aussi frivole, avoient encore le courage de penser et de s'instruire. Elle seule y connoissoit et y soutenoit le mérite, et le sultan luimême osoit rarement n'être point de son avis, quoiqu'elle n'approuvât ni ses goûts ni ses plaisirs : il se contentoit, lorsqu'elle le railloit sur ses singes et sur ses autres occupations, de lui dire qu'elle ttoit caustique, défaut que les sots ne manquent jamais de trouver aux gens d'esprit.
Un jour Schah-Î3aham étant avec toute sa cour dans l'appartement de ses femmes, où
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il regardoit découper avec une attention incroyable, et ne pouvant cependant vaincre l'ennui qui l'accabloit : Je ne m'étonne point, dit-il en bâillant, si je m'endors; nous ne disons mot. Oh ! je voudrois de la conversation, moi !
Eh ! de quoi voulez-vous qu'on vous parle, demanda la sultane ? Que sçais-je, reprit-il, suis-je fait pour deviner cela ? Ne suffit-il pas que je veuille qu'on me parle de quelque chose, sans que je sois encore obligé de dire ce que je voudrois qu'on me dît ? Sçavez-vous bien que vous n'avez pas, à beaucoup près, tant d'esprit que vous vous en croyez ; que vous rêvez plus que vous ne parlez, et, qu'à cela près, de quelques bons mots, que les trois quarts du tems je n'entends seulement pas, je vous trouve on ne peut pas plus stérile ? Pensez-vous, par exemple, que si la sultane Schéhérazade vivoit encore, et qu'elle fût ici, elle ne nous fît pas d'ellemême et sans en être priée par ma tante Dinarzade, les plus beaux contes du monde ?
Mais vraiment, à propos d'elle, je pense une chose! Quelque mémoire qu'elle eût, il est impossible qu'elle ait retenu tous les contes qu'elle avoit appris ; que quelqu'un ne sçache pas précisément ceux qu'elle avoit oubliés ;
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qu'on n'en ait pas fait depuis elle, ou qu'actuellement même on n'en fasse pas. Cela n'est pas douteux : Sire, dit le visir, et je puis assurer votre majesté que non-seulement j'en sçais, mais que j'ai même le talent d'en faire de si bizarres, que ceux de feu Madame votre grand-mère n'ont rien qui les puisse surpasser,
Visir, visir, dit le sultan, c'est beaucoup dire ! ma grand-mère étoit une personne d'un rare mérite.
En effet, s'écria la sultane, il en faut beaucoup pour faire des contes ! Ne diroit-on pas, à vous entendre, qu'un conte est le chefd'œuvre de l'esprit humain ? Et cependant quoi de plus absurde ? Qu'est-ce qu'un ouvrage (s'il est vrai toutefois qu'un conte mérite de porter ce nom) qu'est-ce, dis-je, qu'un ouvrage, oii la vraisemblance est toujours violée, et où les idées reçues sont perpétuellement renversées ; qui s'appuyant sur un faux et frivole merveilleux, n'emploie des extraordinaires, et la toute-puissance de la féerie ne bouleverse l'ordre de la nature et celui des élémens que pour créerdes objets ridicules, singulièrement imaginés : mais qui souvent n'ont rien qui rachète l'extravagance de leur création .'' Trop heureux encore si ces misé-
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rables fables ne gâtoient que l'esprit, et n'alloient point, par des peintures trop vives et qui blessent la pudeur, porter jusques au cœur des impressions dangereuses ?
Propos de Caillette, dit gravement le sultan, grands mots qui ne signifient rien; ce que vous venez de dire, a d'abord l'air d'être beau; il saisit, il faut l'avouer; mais avec le secours de la réflexion , il est impossible que. . . . Au fonds, il ne s'agit ici que de sçavoir si vous avez raison; et comme je voulois vous le dire, et que je viens de le prouver, c'est ce que je ne crois pas, car ce n'est pas pour faire le bel esprit, assurément; mais puisqu'un conte m'a toujours amusé, il est clair qu'il faut qu'un conte ne soit pas une chose frivole. Ce ne sera certainement pas à moi qu'on fera croire qu'un sultan peut-être une bête d'ailleurs, c'est-à-dire par parenthèse, il est tout aussi clair qu'une chose merveilleuse; j'entends par-là une de ces choses. . . . que je dirois bien, si c'étoit de cela qu'il fût question. . . . mais parlons de bonne foi; que nous importe, après tout.'' Je soutiens, moi, que j'aime les contes, et qu'au surplus je ne les trouve plaisans que quand ils sont ce qu'on appelle entre gens sensés, un peu gaillards. Cela y jette un intérêt d'une vivacité. ... si vive! au reste, j'entends, je com-
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prends bien : c'est comme si vous me disiez que vous sçavez des contes, et que vous en faites. Voilà véritablement ce qu'il me faut. Je pensois que pour rendre les jours moins longs, il faudroit que chacun de nous racontât des histoires; quand je dis des histoires, je m'entends bien! Je veux des événemens singuliers, des fées, des talismans; car ne vous y trompez pas, au moins, il n'y a que cela de vrai. Eh bien! nous convenons donc tous de faire de contes? Mahomet veuille m'assister ! mais je ne doute pas que même sans son secours, je n'en fasse de meilleurs que qui que ce soit; et la raison de cela, c'est que je sors d'une maison où l'on n'ignore pas que l'on en sçait faire, et sans vanité d'assez bons.
Au reste, comme je suis sans partialité quelconque, je déclare que l'on parlera chacun à son tour; que ce sera le sort qui décidera les places, et non ma volonté; que j'entends que tout le monde ait la liberté de me faire des contes, et chaque jour on parlera une demi-heure, plus ou moins, selon qu'il me conviendra.
En achevant ces paroles, il fit tirer au sort toute sa cour : malgré les vœux du visir, il tomba sur un jeune courtisan qui, après en avoir reçu la permission du sultan, commença ainsi.
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