CHAPITRE L
Le moins ennuyeux du livre.
SIRE; votre majesté n'ignore pas que, quoique je sois son sujet, je ne suis pas la même loi qu'elle et que je ne reconnois pour dieu que Brama.
Quand je le sçaurois, dit le sultan, qu'estce que cela feroit à votre conte? Au reste, ce sont vos affaires : tant pis pour vous si vous croyez Brama, il vaudroit mieux cent fois que vous fussiez mahométan. Je vous le dis en ami, n'allez pas croire au moins que ce soit pour faire le docteur? car, au fonds, cela ne m'importe guère. Après.
Nous autres sectateurs de Brama, nous croyons la métempsycose, continua Amanzéi, (c'est le nom du conteur) c'est-à-dire, pour ne point embarrasser mal à-propos votre majesté, que nous croyons qu'au sortir d'un corps notre âme passe dans un autre, et ainsi successivement, tant qu'il plaît à Brama, ou que notre âme soit devenue assez pure pour être mise au nombre de celles qu'enfin il juge dignes d'être éternellement heureuses.
Quoique le dogme de la métempsycose soit parmi nous généralement établi, nous n'avons pas tous les mêmes raisons pour le croire certain, puisqu'il y a fort peu de gens à qui il soit accordé de se souvenir des différentes transmigrations de leur âme. Il arrive ordinairement qu'au sortir du corps où une âme étoit emprisonnée, elle entre dans un autre, sans conserver aucune idée, soit des connoissances qu'elle avoit acquises, soit des choses auxquelles elle a eu part.
Ainsi, nos fautes sont perpétuellement perdues pour nous, et nous recommençons une nouvelle carrière avec une âme aussi neuve et aussi susceptible d'erreurs et de vices, que lorsque Brama la tira, pour la première fois, de cet immense tourbillon de feu dont, en attendant sa destination, elle fait partie.
Beaucoup d'entre nous se plaignent de cette disposition de Brama, et je doute qu'ils aient raison. Nos âmes destinées pendant une longue suite de siècles, à passer de corps en corps, seroient presque toujours malheureuses, si elles se souvenoient de ce qu'elles ont été. Telle, par exemple, qui après avoir animé le corps d'un roi, se trouve dans celui d'un reptile, ou dans le corps d'un de ces mortels obscurs que la grandeur de leur misère rend plus à plaindre encore, que les animaux les plus vils ne soutiendroient pas, sans désespoir, sa nouvelle condition.
J'avoue qu'un homme qui se voit dans le sein des richesses, ou élevé au rang suprême, s'il se souvenoit de n'avoir été qu'un insecte, pourroit abuser moins de l'état heureux ou brillant, où la bonté de Brama l'a mis. A considérer cependant l'orgueil, la dureté, l'insolence de ces gens nés dans la bassesse,
et élevés par la fortune, on peut croire, à la promptitude avec laquelle ils perdent le souvenir de leur premier état, que d'un corps à un autre leur humiliation se déroberoit plus rapidement encore n leurs 3-eux, etn'influeroit en rien sur leur conduite.
L'âme d'ailleurs se trouveroit nécessairement surchargée d'un grand nombre d'idées qui lui resteroient de ces vies précédentes; et plus affectée peut-être de ce qu'elle auroit été, que de ce qu'elle seroit, négligeroit les devoirs que le corps qu'elle occupe lui prescrit, et troubleroit enfin l'ordre de l'univers, au lieu d'y contribuer.
Mon cher am,i, dit alors le sultan, Mahomet me pardonne, si ce n'est pas de la morale que ce que vous vene2 de me dire. Sire, répondit Amanzéi, ce sont des réflexions préliminaires qui, je crois, ne sont pas inutiles. Fort inutiles, c'est moi qui le dis, répliqua Schah-Baham. C'est que tel que vous me voyez^ je n'aime pas la morale, et que vous m'obligerez beaucoup de la laisser là.
J'exécuterai vos ordres, répondit Amanzéi ; il me reste cependant à dire à votre majesté, que Drama permet quelquefois que nous nous souvenions de ce que nous avons été, sur-tout quand il nous a infligé quelque peine singu-
lière; et ce qui le prouve, c'est que je me souviens parfaitement d'avoir été Sopha.
Un Sopha! s'écria le sultan, allons; cela ne se peut pas. Me prenez-vous pour un autruche, de me faire de ces contes-là? J'ai envie de vous faire un peu brûler, pour vous apprendre à me dire, et affirmativement, de pareilles balivernes.
Votre clémente majesté a de l'humeur aujourd'hui, dit la sultane : il est dans son auguste caractère de ne douter de rien, et elle ne veut pas croire qu'un homme ait pu être Sopha. Cela n'est pas relatif à ses idées ordinaires.
Croyez-vous, répliqua le sultan, terrassé par l'objection? Il me semble pourtant que je n'ai pas tort. Ce n'est pas cependant que je ne pusse... Mais, parbleu, j'ai raison. Je ne sçaurois en conscience croire ce que dit Amanzéi : est-ce donc pour rien que je suis musulman?
A merveille, répondit la sultane : hé bien ! écoutez Amanzéi, et ne le croyez pas. Ah ! oui, reprit le sultan, ce ne sera point parce que la chose est incroyable, qu'il faudra que je ne la croie pas, mais parce que, fût-elle vraie, je ne dois pas la croire. Je comprends bien, cela fait une différence. Vous avez donc
l6 LE SOPHA
été Sopha, mon enfant? Cela fait une terrible aventure! Hé, dites-moi, étiez- vous brodé?
Oui, sire, répondit Amanzéi, le premier Sopha dans lequel mon âme entra, étoit couleur de rose, bordé d'argent. Tant mieux, dit le sultan, vous deviez être un assez beau meuble. Enfin, pourquoi votre Brama vous fit-il Sopha plutôt qu'autre chose? quel étoit le fin de cette plaisanterie? Sopha! Cela me passe.
C'étoit, répondit Amanzéi, pour punir mon âme de ses déréglemens. Dans quelque corps qu'il l'eût mise, il n'avoit pas eu lieu d'en être content; et sans doute il crut m'humilier plus en me faisant Sopha, qu'en me faisant reptile.
Je me souviens qu'au sortir du corps d'une femme, mon âme entra dans celui d'un jeune homme. Comme il étoit minaudier, coquet, tracassier, médisant, grand connoisseur en bagatelles, uniquement occupé de ses habits, de sa toilette, et de mille autres petits riens, à peine s'apperçut-elle qu'elle eût changé de demeure.
Je voudrois bien, interrompit Schah- Baham, sçavoir un peu ce que vous faisiez pendant que vous étiez femme; cela doit faire un détail fort curieux. J'ai toujours cru que les femmes avoient de singulières idées. Je
ne sçais si je me fais bien entendre, mais je veux dire qu'on a de la peine à deviner ce qu'elles pensent.
Peut-être, répondit Amanzéi, serions-nous plus éclairés là-dessus, si nous leur croyions moins de finesse. Il me semble que lorsque j'étois femme, je me moquois beaucoup de ceux qui m'attribuoient des idées réfléchies, pendant que le moment seul me les faisoit naître, qui cherchoient des raisons où je n'avois pris de loix que du caprice, et qui pour vouloir trop m'approfondir, ne me pénétroicnt jamais. J'étois vraie, dans le tems que je passois pour fausse : on me croyoit coquette, dans l'instant que j'étois tendre; j'élois sensible, l'on imaginoit que j'étois indifférente. On me donnoit presque toujours un caractère qui n'étoit pas le mien, ou qui venoit de cesser de l'être. Les gens intéressés à me connoître le plus, avec qui jedissimulois l,e moins, à qui même, emportée par mon indiscrétion naturelle, ou par la violence de mes mouvemens, je découvrois les secrets les plus cachés de ma vie, ou les sentimens les plus vrais de mon cœur, n'étoient pas ceux qui me croyoient le plus, ou qui me saisissoient le mieux; ils ne vouloient juger de moi que suivant le plan qu'ils s'en étoient fait, s'y
trompoient sans cesse, et croyoient m'avoir bien connue, quand ils m'avoient définie à leur gré.
Oh! je le sçavois, dit le sultan, on ne connoît jamais bien les femmes, et comme vous dites, il y a longtems, pour moi, que j'y ai renoncé, mais laissons là cette matière, elle aiguise trop l'esprit, et elle est cause que vous m'avez fait un grand préambule dont je n'avois que faire, et que vous n'avez pas répondu à ce que je vous demandois. Il me semble que je voulois sçavoir ce que vous faisiez pendant que vous étiez femme.
Il ne m'est resté de ce que je faisois alors, qu'une idée fort imparfaite, répondit Amanzéi. Ce dont je me souviens le plus, c'est que j'étois galante dans ma jeunesse, que je ne sçavois ni haïr ni aimer; que née sans caractère, j'étois tour à tour ce qu'on vouloit que je fusse, ou ce que mes intérêts et mes plaisirs meforçoient d'être; qu'après une vie fort dérangée, je finis par me faire hypocrite, et qu'enfin je mourus en m'occupant, malgré mon air prude, de ce qui, dans le cours de ma vie, m'avoit amusé le plus.
Ce fut apparemment du goût que j'avois eu pour les Sopha que Brama prit l'idée d'enfermer mon âme dans un meuble de cette
CONTE MORAL ig
espèce. Il voulut qu'elle conservât dans cette prison toutes ses facultés, moins sans doute pour adoucir l'horreur de mon sort que pour me la faire mieux sentir. Il ajouta que mon, âme ne commenceroit une nouvelle carrière que quand deux personnes se donneroient mutuellement et sur moi leurs prémices.
"Voilà, s'écria le sultan, bien du galimathias, pour dire que... N'allez-vous pas avoir la bonté de nous expliquer cela.'' demanda la sultane. Pourquoi pas.'' reprit-il, j'aime assez les choses claires. Cependant si vous n'êtes pas de mon avis, je consens qu'Amanzéi soit aussi obscur qu'il le voudra. Grâces au prophète! il ne le sera jamais pour moi.
Il me restoit assez d'idées, et de ce que j'avois fait, et de ce que j'avois vu, continua Amanzéi, pour sentir que la condition à laquelle Brama vouloit bien m'accorder une nouvelle vie, me retenoit pour long-tems dans le meuble qu'il m'avoit choisi pour prison; mais la permission qu'il me donna de me transporter quand je le voudrois de Sopha en Sopha, calma un peu ma douleur. Cette liberté mettoit dans ma vie une variété qui devoit me la rendre moins ennuyeuse; d'ailleurs, mon âme étoit aussi sensible aux ridicules d'autrui que lorsqu'elle animoit une
femme, et le plaisir d'être à portée d'entrer dans les lieux les plus secrets, et d'être entier dans les choses que l'on croiroit les plus cachées, la dédommagea de son supplice.
Après que Brama m'eut prononcé mon arrêt, il transporta lui-même mon âme dans un Sopha que l'ouvrier alloit livrer à une femme de qualité, qui passoiL pour être extrêmement sage : mais s'il est vrai qu'il y ait peu de héros pour les gens qui les voient de près, je puis dire aussi qu'il y a pour leur sopha bien peu de femmes vertueuses.