‹ Le Sopha, conte moral [par] De Crébillon le fils, d'apres les copies de l'édition de Londres 1779Chapitre 4 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Qui contient des faits peu vraisemblables.

APRES le départ de son mari, Fatmé alloit reprendre sa lecture, lorsqu'un vieux bramine, suivi de deux vieilles femmes, dont il se disoit consolateur, et dont il étoit le tyran, entra. Fatmé se leva, et les reçut d'un air si modeste, si recueilli, qu'il étoit impossible de n'y pas être trompé. Il

fallut même que le vieux bramine l'empêchât de vse prosterner devant lui, mais ce fut d'un air d'orgueil qui me peignit si bien le cas qu'il faisoitde lui-même; il paroissoit si content de ce qu'elle faisoit pour lui, si persuadé même qu'il méritoit encore plus, qu'il me fut impossible de ne pas rire en moi-même de la sotte vanité de ce ridicule personnage.

Il étoit bien difficile qu'entre des personnes d'un si rare mérite, la conversation ne fût pas aux dépens d'autrui. Ce n'est point que les gens qui vivent dans la dissipation, ne médisent souvent; mais plus occupés des ridicules que des vices, la médisance n'est pour eux qu'un amusement, et ils ne sont point asse^ parfaits pour s'en faire un devoir. Ils nuisent quelquefois, mais Jils n'ont pas toujours l'intention de nuire, ou du moins leur légèreté et le goût des plaisirs ne leur permettent, ni de la conserver long-tems, ni de songer à la mettre à profit. Cette façon aigre et pesante de parler mal des autres, et qu'on trouve si nécessaire pour les corriger, qui sans cette vue même, paroîtroit si condamnable, leur

est inconnue; ils Aurez-vous bientôt

fait, interrompit le sultan en colère? Nevoilàt-il pas vos chiennes de réflexions qui reviennent encore sur le tapis? Mais, Sire, répondit

Amanzéi, il y a des occasions où elles sont indispensables. Et moi, je prétends, répliqua le sultan, que cela n'est pas vrai ; et quand cela seroit. . . . En un mot, puisque c'est à moi qu'on fait des contes, j'entends qu'on les fasse à ma fantaisie. Divertissez-moi , et trêve, s'il vous plaît, de toutes ces morales qui ne finissent point, et me donnent la migraine. Vous aimez à faire le beau parleur, mais parbleu, j'y mettrai bon ordre, et je jure, foi de sultan, que je tuerai le premier qui osera me faire une reflexion. Nous verrons à présent comment vous vous en tirerez.

En me préservant des réflexions, répondit Amanzéi, puisqu'elles n'ont pas le bonheur de plaire à votre majesté. Fort bien cela, dit le sultan ; allez.

Jamais on n'est sensible au plaisir de dire mal des autres, qu'on ne le soit aussi à celui de parler bien de soi-même. Fatmé et les personnes qui étoient chez elle, avoient trop de raison de s'estimer beaucoup, pour ne pas mépriser tous ceux qui ne leur ressembloient pas. En attendant qu'on apprêtât ce qui leur étoit nécessaire pour jouer, elles commencèrent une conversation qui ne démentit point leur caractère. Le vieux bramine cependant dit du bien d'une femme que Fatmé connois-

soit, et l'éloge lui déplut. Entre toutes les choses contre lesquelles elle se déchaînoit, l'amour étoit ce qui lui paroissoit le plus digne de blâme. Qu'une femme aimât, eûtelle d'ailleurs les qualités les plus estimables, rien ne pouvoit la sauver de la haine de Fatmé; mais qu'elle eût les vices les plus déshonorans et les plus odieux, et qu'on ne pût pas nommer son amant, c'étoit pour elle une personne respectable, et dont on ne pouvoit asse2 révérer la vertu.

La femme que le bramine louoit étoit malheureusement pour elle, dans le cas où l'on méritoit l'indignation de Fatmé. Une femme perdue, dit-elle d'un ton aigre, peut-elle mériter vos éloges .' Le bramine se défendit sur ce qu'il ignoroit qu'elle eût des mœurs si condamnables, et Fatmé l'instruisit charitablement des raisons qui la lui faisoient mépriser.

Je ne doute pas, Fatmé, lui dit alors une des femmes qui étoient chez elle, que généreuse et portée au bien comme vous l'êtes, vous ne soyez infiniment sensible à ce que je vais vous apprendre. Nahami, cette Nahami dont nous avons ensemble tant déploré la perte, Nahami lassée de ses erreurs, vient tout d'un coup de quitter le monde, elle ne met plus de rouge. Hélas ! s'écria Fatmé,

qu'elle est louable, si ce retour est sincère ! Mais, Madame, vous êtes bonne, et les personnes de votre caractère sont facilement trompéeSj je le sens par moi-même, quand on est née avec cette droiture de cœur, cette candeur que vous avez, on n'imagine pas que quelqu'un soit assez malheureux pour ne les avoir point. Après tout, c'est un beau défaut que déjuger trop bien des autres. Mais, pour revenir à Nahami, je ne sçaurois m'empêcher de craindre que dans le fond de l'âme, tout entière au monde, elle n'en ait pas abjuré sincèrement les erreurs. On quitte le rouge plus aisément que les vices, et souvent on prend un air plus réservé, plus modeste, moins pour commencer à entrer dans la vertu, que pour en imposer au monde sur des déréglemens auxquels on est encore attaché.

Mon cher ami, dit Schah-Baham en bâillant, cette conversation m'est mortelle; pour l'amour de moi, ne l'achevez pas. Ces gens-là m'excèdent à un point que je ne puis dire. En conscience, cela ne vous ennuie-t-il pas vous-même? En grâce, faites qu'ils s'en aillent. Très- volontiers, Sire, répondit Amanzéi. Après avoir poussé sur Nahami la conversation aussi loin qu'elle put aller, on revint aux médisances générales, et j'appris, en

moins d'un moment, toutes les aventures d'Agra. Ensuite on se loua, on se mit tristement au jeu, on le continua avec toute l'aigreur et toute l'avarice possible, et l'on sortit.

J'étois sur les épines, dit le sultan, vous venez de m'obliger considérablement. Me donnez-vous parole qu'ils ne rentreront pas, ces gens-là? Oui, Sire, répondit Amanzéi. Eh bien, reprit le sultan, pour vous prouver que je sçais récompenser les services qu'on me rend, je vous fais Emir; d'ailleurs, c'est que vous brodez bien, vous travaillez avec ardeur, je crois que vous sortirez bien de votre conte, enfin. . . . Tout cela me fait plaisir; et puis il faut encourager le mérite.

Le nouvel Emir, après avoir rendu grâces au sultan, poursuivit ainsi. Malgré l'air affable de Fatmé, je crus m'appercevoir que la visite de ces trois personnes avoit fait sur elle le même etïet que sur votre majesté, et que si elle en eût été la maîtresse, elle auroit employé sa journée à d'autres amusemens qu'à ceux qu'elles lui avoient procurés.

Aussi-tôt qu'elles furent sorties, Fatmé se mit à rêver profondément, mais sans tristesse : ses yeux s'attendrirent, ils errèrent lang^uissamment dans le cabinet, il sembloit

qu'elle désirât vivement quelque chose qu'elle n'avoit pas, ou dont elle craignoit de jouir. Enfin, elle appella.

A sa voix, un jeune esclave d'une figure plus fi-aîche qu'agréable, se présenta. Fatmé le fixant avec des yeux où régnoient l'amour et le désir, parut cependant irrésolue et craintive. Ferme la porte, Dahis, lui dit-elle enfin, viens, nous sommes seuls, tu peux sans danger te souvenir que je t'aime, et me prouver ta tendresse.

Dahis à cet ordre, quittant l'air respectueux d'un esclave, prit celui d'un homme que l'on rend heureux. Il me parut peu délicat, peu tendre, mais vif et ardent, dévoré de désirs, ne connoissant point l'art de les satisfaire par degrés, ignorant la galanterie, ne sentant point de certaines choses, ne détaillant rien, mais s'occupant essentiellement de tout. Ce n'étoit pas un amant, et pour Fatmé, qui ne cherchoit pas l'amusement, c'étoit quelque chose de plus nécessaire. Dahis louoit grossièrement; mais le peu de finesse de ses éloges ne déplaisoit pas à Fatmé, qui, pourvu qu'on lui prouvât fortement qu'elle inspiroit des désirs, croyoit toujours être louée assez bien.

Fatmé se dédomma<:"ea avec Dahis de la

réserve avec laquelle elle s'étoit forcée avec son mari. Moins fidelle aux sévères loix de la décence, ses yeux brillèrent du feu le plus vif; elle prodigua à Dahis les noms les plus tendres, et les plus ardentes caresses; loin de lui rien dérober de tout ce qu'elle sentoit, elle se livroit à tout son trouble. Plus tranquille, elle faisoit remarquer à Dahis toutes les beautés qu'elle lui abandonnoit, et le forçoit même à lui demander de nouvelles preuves de sa complaisance, et que de luimême il n'auroit pas désirées.

Dahis cependant paroissoit peu touché; ses yeux s'arrétoient stupidement sur les objets que la Facile Fatmé lui présentoit, c'étoit machinalement qu'ils faisoient impression sur lui, son âme grossière ne sentoit rien, le plaisir ne pénétroit même pas jusqu'à elle, pourtant Fatmé étoit contente. Le silence de Dahis et sa stupidité ne choquoient point son amour-propre, et elle avoit de trop bonnes raisons pour croire qu'il étoit sensible à ses charmes, pour ne pas préférer son air indifférent aux éloges les plus outrés, et aux plus fougueux transports d'un petitmaître.

Fatmé, en s'abandonnant aux désirs de Dahis, annonçoit assez qu'elle avoit aussi

peu de délicatesse que de vertu, et n'exigeoit pas de lui cette vivacité dans les transports, ces tendres riens que la finesse de l'âme et la politesse des manières rend supérieurs aux plaisirs, ou qui, pour mieux dire, les sont eux-mêmes.

Dahis sortit enfin après avoir bâillé plus d'une fois. Il étoit du nombre de ces personnes malheureuses, qui ne pensant jamais rien, n'ont jamais aussi rien à dire, et qui sont meilleurs à occuper qu'à entendre.

Quelque idée que les amusemens de Fatmé m'eussent donnée d'elle, j'avouerai qu'après la retraite de Dahis, je crus que ne lui restant plus rien sur quoi elle pût méditer dans ce cabinet, elle en sortiroit bientôt, je me trompois: c'étoit sur ce genre de méditation, une femme infatigable. Il n'y avoit pas longtemps qu'elle étoit toute aux réflexions dont Dahis lui avoit fourni si ample matière, lorsqu'il lui arriva de quoi en faire de nouvelles.

Un bramine sérieux, mais jeune, frais, et avec une de ces physionomies dont l'air composé ne détruit pas la vivacité, entra dans le cabinet. Malgré son habit de bramine, peu fait pour les grâces, il étoit aisé de remarquer qu'il étoit tourné de façon à

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donner des idées à plus d'une prude, aussi étoit-il le bramine d'Agra le plus recherché, le plus consolant et le plus employé. Il parloit si bien, disoit-on, c'étoit avec tant de douceur qu'il insinuoit dans les âmes le goût de la vertu; le moyen sans lui de ne pas s'égarer ! Voilà ce qu'en public on disoit de lui; on verra bientôt sur quoi en particulier on lui devoit des éloges, et si ceux qu'on lui donnoit le plus haut étoient ceux qu'il méritoit le mieux.

Cet heureux bram.ine s'approcha de Fatmé d"un air doucereux et empesé, plus fade que galant. Ce n'étoit pas qu'il ne cherchât des airs légers, mais il copioit mal ceux qu'il prenoit pour modèles, et le bramine perçoit au travers du masque qu'il empruntoit.

Reine des cœurs, dit-il à Fatmé, en minaudant, vous êtes aujourd'hui plus belle que les êtres heureux destinés au service de Brama. Vous élevez mon âme à un extase qui a quelque chose de céleste, et que je voudrois bien vous voir partager. Fatmé, d'un air languissant, lui répondit sur le même ton, et le bramine n'en changeant point, il s'établit entre eux une conversation fort tendre, mais où l'amour parloit une langue bien étrangère, et en apparence bien peu

faite pour lui. Sans leurs actions, je doute que j'eusse jamais compris leurs discours.

Fatmé, qui naturellement faisoit assez peu de cas de l'éloquence, et qui, quoiqu'elle en dît, n'estimoit pas beaucoup celle du bramine même, fui la première à s'ennuyer du sentiment. Le bramine, à qui il ne plaisoit pas plus qu'à elle, le quitta bientôt aussi, et cette conversation si fade, si doucereuse, finit comme celle de Dahis avoit commencé.

Il est vrai cependant que Fatmé, en faisant les mêmes choses, étoit plus soigneuse des dehors. Elle vouloit et paroître délicate, et que le bramine pût croire qu'elle ne cédoit qu'à l'amour.

Le bramine, qui pour le caractère et la figure ressembloit assez à Dahis, ne lui fut inférieur en rien, et mérita tous les complimens que lui prodiguoit sans cesse la complaisante Fatmé. Après qu'ils eurent donné à leur tendresse ce qu'elle avoit exigé d'eux, ils tournèrent la vertu en ridicule, s'entretinrent ensemble du plaisir qu'il y a à tromper les autres, et se firent mutuellement des leçons d'hypocrisie. Ces deux odieuses personnes se séparèrent enfin ; Fatmé alla désespérer son mari, et faire parade de ses mortifications.

Pendant que je fus chez elle, je ne lui connus point d'autres façons d'amuser ses loisirs que celles que j'ai racontées à votre toujours auguste Majesté.

Fatmé, toute prudente qu'elle étoit, s'oublioit quelquefois. Un jour que seule avec son bramine, elle se livroit à ses transports, son mari que le hasard conduisit à la porte du cabinet, entendit des soupirs et de certains termes qui l'étonnèrent. Les occupations publiques de Fatmé laissoient si peu imaginer ces amusemens particuliers, que je doute que son mari devinât d'abord de qui partoient les soupirs et les étranges paroles qui venoient de frapper ses oreilles.

Soit enfin qu'il crut reconnoître la voix de Fatmé, soit que la curiosité seule lui fit désirer de s'éclaircir de cette aventure, il voulut entrer dans le cabinet. Malheureusement pour Fatmé, la porte n'étoit pas bien fermée, et il l'enfonça d'un seul coup.

Le spectacle qui frappa ses yeux, le surprit au point que sa fureur demeurant suspendue, il sembla pendant quelques instans douter de ce qu'il voyoit, et ne sçavoir à quoi se déterminer. Perfides ! s'écria-t-il enfin, recevez le châtiment dû à vos vices et à votre hypocrisie.

A ces mots, sans écouter ni Fatmé ni le bramine qui s'étoient précipités à ses pieds, il les fit expirer sous ses coups. Quelqu'affreux que fut ce spectacle, il ne me toucha pas. Ils avoient tous deux trop mérité la mort pour qu'ils pussent être plaints, et je fus charmé qu'une aussi terrible catastrophe apprît à tout Agra ce qu'avoient été deux personnes qu'on y avoit si long-tems regardées comme des modèles de vertu.

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