‹ Le Sopha, conte moral [par] De Crébillon le fils, d'apres les copies de l'édition de Londres 1779Chapitre 5 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Où l'on verra des choses qu'il se pourrait bien qu'on n'eût pas prévues.

APRES la mort de Fatmé, mon âme prit son essor, et vola dans un palais voisin, où tout me parut à peu près réglé comme dans celui que j'abandonnois. Dans le fond pourtant, on y pensoit d'une façon bien différente.

Ce n'étoit pas que la dame qui l'habitoit, entrât dans cet âge où les femmes un peu

sensées^, quand elles ne condamneroient pas la galanterie comme un vice, la regardent au moins comme un ridicule.

Elle étoit jeune et belle, et Ton ne pouvoit pas dire qu'elle n'aimoit la vertu que parce qu'elle n'étoit point faite pour l'amour. A son air simple et modeste, au soin qu'elle prenoit de faire de bonnes actions et de les cacher, à la paix qui sembloit régner dans son cœur, on devoit croire qu'elle étoit née ce qu'elle paroissoit. Sage sans contrainte et sans vanité, elle ne se faisoit ni une peine, ni un mérite de suivre ses devoirs. Jamais je ne la vis un moment, ni triste, ni grondeuse : sa vertu étoit douce et paisible ; elle ne s'en faisoit pas un droit de tourmenter, ni de mépriser les autres, et elle étoit sur cet article beaucoup plus réservée que ne le sont ces femmes qui ayant tout à se reprocher, ne trouvent cependant personne exempt . de reproche. Son esprit étoit naturellement gai, et elle ne cherchoit pas à en diminuer l'enjouement. Elle ne croyoit pas sans doute, comme beaucoup d'autres, qu'on n'est jamais plus respectable que lorsqu'on est fort ennuyeux. Elle ne médisoit point et n'en sçavoit pas moins amuser. Persuadée qu'elle avoit autant de foiblesses que les autres, elle sça-

voit pardonner à celles qu'elle leur découvroit. Rien ne lui paroissoit vicieux ou criminel que ce qui l'est effectivement. Elle ne se défendoit pas les choses permises, pour ne se permettre, comme Fatmé, que celles qui sont défendues. Sa maison étoit sans faste, mais tenue noblement. Tous les honnêtes gens d'Agra se faisoient honneur d'y être admis, tous vouloient connoître une femme d'un aussi rare caractère, tous la respectoient, et malgré ma perversité naturelle, je me vis enfin forcé de penser comme eux.

J'étois, lorsque j'entrai chez cette dame, si rempli encore de la fausseté de Fatmé, que je ne doutai pas d'abord qu'elle ne fît les mêmes choses, et je confondis au premier coup-d'œil, la femme vertueuse avec l'hypocrite. Jamais je ne voyois entrer un esclave, ou un bramine, sans croire qu'on me mettroit de la conversation, et je fus longtems étonné d'y être toujours compté pour rien.

L'oisiveté à laquelle on me condamnoit dans cette maison, m'ennuya enfin, et persuadé que ce seroit en vain que j'attendrois qu'on m'y donnât matière à observations, je quittai le Sopha de cette dame, charmé d'être convaincu par moi-même qu'il y avoit

des femmes vertueuses^ mais désirant assez peu d'en retrouver de pareilles.

Mon âme, pour varier les spectacles que son état actuel pouvoit lui procurer, ne voulut pas, en quittant ce palais, rentrer dans un autre, et s'abattit dans une vilaine maison obscure, petite, et telle que je doutai d'abord s'il y auroit de quoi m'y donner retraite. Je pénétrai dans une chambre triste, meublée au dessous du médiocre, et dans laquelle pourtant je fus assez heureux pour rencontrer un Sopha, qui, terni, délabré, témoignoit assez que c'étoit à ses dépens qu'on avoit acquis les autres meubles qui l'accompagnoient. Ce fut, avant que je sçusse chez qui j'étois, la première idée qui me vint, et quand je l'appris, je ne changeai pas d'opinion.

Cette chambre en effet servoit de retraite à une fille assez jolie, et qui, par sa naissance et par elle-même, étant ce qu'on appelle mauvaise compagnie, voyoit cependant quelquefois les gens qui, dit-on, composent la bonne. C'étoit une jeune danseuse qui venoit d'être reçue parmi celles de l'empereur, et dont la fortune et la réputation n'étoient pas encore faites, quoiqu'elle connût particulièrement presque tous les jeunes seigneurs

d'Agra, qu'elle les comblât de ses bontés, et qu'ils l'assurassent de leur protection. Je doute même, quelque chose qu'ils lui promissent, que sans un intendant des domaines de l'empereur qui pril du goût pour elle, sa fortune eût si-tôt changé de face.

Abdalathif, cest le nom de cet intendant, par sa naissance et par son mérite pei^sonnel, ne faisoit pas une conquête brillante. Il étoit naturellement rustre et brutal, et depuis sa fortune, il avoit joint l'insolence à ses autres défauts. Ce n'étoit pas qu'il ne voulût être poli ; mais persuadé qu'un homme comme lui, honore quelqu'un quand il lui marque des égards, il avoit pris cette politesse froide et sèche des gens d'un certain rang, qu'en eux on veut bien appeler dignité, mais qui dans Abdalathif étoit le comble de la sottise et de l'impertinence. Né dans l'obscurité la plus profonde, non-seulement il l'avoit oublié, mais même, il n'y avoit rien qu'il ne fît pour se donner une origine illustre ; il couronnoit ses travers en jouant perpétuellement le seigneur ; vain et insolent, sa familiarité outrageoit autant que sa hauteur ; ignoble et sans goût dans sa magnificence, elle n'étoit en lui qu'un ridicule de plus. Avec peu d'esprit et moins encore

d'éducation, il n'y avoit rien à quoi il ne crut se connoître, et dont il ne voulut décider. Tel qu'il étoit cependant, on le ménageoit, non qu'il pût nuire, mais il sçavoit obliger. Les plus grands d'Agra étoient assidûment ses complaisans et ses flatteurs, et leurs femmes même étoient sur le pied de lui pardonner des impertinences qu'avec elles il poussoit à l'excès, ou de ne rien refuser à ses désirs. Quelque couru qu'il fût dans Agra, il étoit quelquefois bien aise de se délasser des trop grands empressemens des femmes de qualité, et de chercher des plaisirs, qui, pour être moins brillans, n'en étoient pas moins vifs, et (selon ce qu'il avoit l'insolence de dire,) souvent guère plus dangereux.

Ce fut un soir en sortant de chez l'empereur, devant qui Aminé avoit dansé, que ce nouveau protecteur la ramena chez elle. Il promena dans son triste et obscur logement des regards orgueilleux et distraits, puis en daignant à peine lever les yeux sur elle ; vous n"êtes pas bien ici, lui dit-il, il faut vous en tirer. C'est autant pour moi que pour vous, que je veux que vous soyez plus convenablement logée. On se moqueroit de moi, si une fille de qui je me mêle, n'étoit pas d'une façon à se faire respecter. Après ces paroles,

il s'assit sur moi, et la tirant sur lui brusquement, il prit avec elle toutes les libertés qu'il voulut ; mais comme il avoit plus de libertinage que de désirs, elles ne furent pas excessives.

Aminé que j'avois vu haute et capricieuse avec les seigneurs qui alloient chez elle, loin de prendre avec Abdalathif des airs familiers, le traitoit avec un extrême respect, et n'osoit même le regarder que quand il paroissoit désirer qu'elle le fît. Vous me plaisez assez, lui dit-il enfin, mais je veux qu'on soit sage. Point déjeunes gens ; des mœurs, une conduite réglée : sans tout cela, nous ne serions pas longtems bons amis. Adieu, petite, ajouta-t-il en se levant, demain vous entendrez parler de moi : vous n'êtes point meublée de façon qu'on puisse aujourd'hui souper avec vous, j'y vais pourvoir, bonjour.

En achevant ces mots, il sortit ; Aminé le reconduisit respectueusement, et revint sur moi, se livrer à toute la joie que lui causoit sa bonne fortune, et compter avec sa mère les diamans et les autres richesses qu'elle attendoit le lendemain de la générosité d'Abdalathif.

Cette mère qui, quoique femme d'honneur, étoit la plus complaisante des mères, exhor-

toit sa fille à se conduire sagement dans le bonheur qu'il plaisoit à Brama de lui envoyer, et comparant l'état où elles étoient à celui dans lequel elles alloient se trouver, faisoit raille réflexions sur la providence des dieux qui n'abandonnent jamais ceux qui le méritent,

•Elle fit après cela une longue énumération des seigneurs qui avoient été amis de sa fille. Combien peu leur amitié vous a-t-elle été utile ! mon enfant, lui disoit-elle ; aussi, c'est bien votre faute. Je vous l'ai dit mille fois, vous êtes née trop douce : ou vous vous donnez par pure indolence, ce qui est un grand vice, ou ce qui ne vaut pas mieux, et vous a donné de grands ridicules, vous vous prenez de fantaisie. Je ne dis pas qu'on ne se satisfasse quelquefois, à Dieu ne plaise ! mais il ne faut pas tellement se sacrifier à ses plaisirs, qu'on en néglige sa fortune ; il faut sur-tout éviter qu'on ne puisse dire qu'une fille comme vous, peut se livrer quelquefois à l'amour, et malheureusement vous avez donné là-dessus matière à bien des propos. Enfin, vous êtes encore bien jeune, et j'espère que cela ne vous fera pas grand tort. Rien ne perd tant les personnes de votre condition que ces étourderies que j'ai entendu

nommer des complaisances gratuites. Quand on sçait qu'une fille est dans la malheureuse habitude de se donner quelquefois pour rien, tout le monde croit être fait pour l'avoir au même prix, ou du moins, à bon marché.

Voyez Rozane, Atalis, Elizire, elles n'ont pas une foiblesse à se reprocher; aussi Brama à béni leur conduite. Moins jolies que vous, voyez comme elles sont riches ! profitez bien de leur exemple, ce sont des filles bien raisonnables !

Hé oui ! ma mère, oui, répondit Aminé, que cette exhortation impatientoit, j'y songerai ; mais me conseilleriez-vous pourtant de n'être qu'au monstre que j'ai actuellement ! cela est impossible, je vous en avertis.

Vraiment non, reprit la mère, à l'égard de son cœur, on n'en est pas la maîtresse ; je dis simplement qu'il faut que vous renonciez aux seigneurs de la cour, à moins que vous ne les voyiez incognito, et qu'ils n'aient pour vous de meilleures façons qu'ils n'en ont eues jusques ici. Si vous voulez je leur parlerai, moi. Vous avez Massoud que vous aimez, c'est un bon choix, il n'est connu de personne, il se prête à tout, vous le faites passer pour votre parent, on le prend pour cela, il n'y a rien à dire. Ce Monsieur qui

VOUS veut du bien s'y trompera comme les autres, en vous conduisant avec prudence, il ne se doutera de rien, et Croyezvous, ma mère, interrompit Aminé, qu'il me donne des diamans ? Ah ! Oui, il m'en donnera. Ce n'est pas, ajoutoit-elle, que j'ai de la vanité, mais quand on tient un certain rang, on est bien aise d'être comme tout le monde. Là-dessus elle se mit à compter toutes les filles qui seroient désespérées, et des diamans et des belles robes qu'elle auroit. Idée qui la flattoit plus que la fortune même. Le lendemain d'assez bonne heure, un char vint la prendre, et mon âme curieuse de voir l'usage qu'Aminé feroit des conseils de sa mère, la suivit. On la conduisit dans une jolie maison toute meublée, qu'Abdalathif avoit dans une rue détournée. Je me plaçai en y arrivant, dans un Sopha superbe que l'on avoit mis dans un cabinet extrêmement orné. Jamais je n'ai vu personne dans une aussi sotte admiration que celle qu'Aminé témoignoit pour tout ce qui s'y offroit à ses yeux. Après avoir examiné tout, elle vint se mettre à sa toilette. Les vases précieux dont elle la vit couverte, un écrin rempli de diamans, des esclaves bien vêtus, qui d'un air respectueux s'empressoient à la servir.

des marchands et des ouvriers qui attendoient s.es ordres, tout la transportoit et augmentoit son ivresse.

Quand elle en fut un peu revenue, elle songea au rôle qu'elle, devoit jouer devant tant de spectateurs. Elle parla à ses esclaves avec hauteur, aux marchands et aux ouvriers avec impertinence, choisit ce qu'elle voulut, ordonna que tout ce qu'elle commandoit fut prêt pour le lendemain au plus tard, se remit à sa toilette, y resta long-tems, et en attendant les magnificences qui lui étoient destinées, se revêtit d'un déshabillé superbe qui avoit été fait pour une princesse d'Agra, et qu'elle trouva à peiiie assez beau pour elle.

Elle passa la plus grande partie de la journée à s'occuper de tout ce qu'elle voyoit, et à attendre Abdalathif. Vers le soir enfin, il parut. Hé bien, petite, lui dit-il, comment vous trouvez-vous de tout ceci ? Aminé se précipita à ses pieds, et dans les termes les plus ignobles, le remercia de tout ce qu'il faisoit pour elle; iiipâjJuui luoq Jiurr^.ioaùjj

J'étois étonné, 'mbi' qui jusquesalorfe avoitété en bonne compagnie, de tout ce qui frappoit mes oreilles. Ce n'étoit pas que je n'eusse jamais entendu des sottises, mais du moins elles étoient élégantes, et de ce

ton noble avec lequel il semble presque qu'on n'en dit pas.

onoq ;;I ,!K;i; 'P. o'J

i nu iBib

. îu-iiiq V

Page 1