CHAPITRE VIII
EN sortant de chez Phénime, j'entrai dans une maison où ne voyant que de ces choses qui, à force d'être ordinaires, ne valent la peine d'être ni regardées, ni racontées, je ne demeurai pas long-tems. Je fus encore quelques jours sans trouver dans les différens endroits où mon inquiétude et ma curiosité me conduisirent, rien qui m'amusât, ou qui dût me paroître nouveau. Ici l'on se rendoit par vanité: là, le caprice, l'intérêt, l'habitude,
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même l'indolence, étoient les seuls motifs des foiblesses dont on me faisoit le témoin. Je rencontrois assez souvent ce mouvement vif et passager que l'on honore du nom de goût, mais je ne trouvois nulle part cet amour, cette délicatesse, cette tendre volupté qui chez Phénime avoient fait si long-tems mon admiration et mes plaisirs.
Las de la vie errante que je menois, convaincu que le sentiment dont on veut sans cesse paroître rempli est cependant- ce que l'on éprouve le moins, je commençai à m'ennuyer de ma destinée, et à désirer vivement de trouver cette occasion qui devoit terminer le supplice auquel j'étois condamné.
Quelles mœurs! m'écriois-je quelquefois; non, Brama qui les connoît, m'a flatté d'une espérance vaine ; il n'a pas cru qu'avec ce goût effréné des plaisirs qui règne dans Agra, et ce mépris des principes qui y est si généralement répandu, je pusse jamais trouver deux personnes telles qu'il les demande, pour m'appeler à une autre vie.
Tout entier à ces chagrinantes réflexions, je me transportai dans une maison où tout avoit l'air paisible. Une fille âgée de quarante ans y logeoit seule. Quoiqu'elle fût encore assez bien pour pouvoir sans ridicule se
livrer à l'amour, elle étoit sage, luyoit les plaisirs bruyans, voyoit peu de monde, et sembloit même avoir moins cherché à se faire une société agréable, qu'à vivre avec des gens qui, soit par la nature de leurs emplois, pussent la mettre à l'abri de tout soupçon. Aussi y avoit-il dans Agra peu de maisons plus tristes que la sienne.
Entre les hommes qui alloient chez elle, celui qu'elle paroissoit voir avec le plus de plaisir, et qui aussi la quittoit le moins, étoit un homme déjà d'un certain âge, grave, froid réservé, plus encore par tempérament que par état, quoiqu'il fût chef d'un collège de bramines. Il étoit dur, haïssoit les plaisirs, et ne croyoit pas qu'il y en eût aucun dont l'âme du vrai sage pût n'être pas avilie.
A cette mauvaise humeur, à cet extérieur sombre, je le pris d'abord pour une de ces personnes plus farouches que vertueuses, inexorables pour les autres, indulgentes pour ellesmêmes, et blâmant en public avec aigreur les vices auxquels elles se livrent en secret; je le pris enfin pour un faux dévot. Fatmé m'avoit terriblement gâté l'esprit sur les gens dont l'extérieur étoit sage et réglé. Quoique je me sois rarement mépris en pensant mal d'eux, je me trompois sur
Moclès ; et lorsque je le connus, il méritoit que j'eusse de lui d'autres idées.
Son âme alors étoit droite, et sa vertu sincère. Tout Agra le croyoit plus sage même qu'il ne vouloit le paroître; personne ne doutoit que son aversion pour les plaisirs ne fût réelle, et que, quelques durs que fussent ses principes, il ne les eût toujours suivis. L'on avoit d'Almaïde, (c'est le nom de la fille chez quij'étois) des idées aussi favorables. L'étroite liaison qui étoit entre elle et Moclès, n'avoit donné aucun lieu à des soupçons qui leur fussent désavantageux, et quelle que soit sur les liaisons intimes la méchanceté du public, il n'y avoit personne qui ne respectât la leur, et qui ne la crût fondée sur le goût qu'ils avoient pour la vertu.
Moclès venoit tous les soirs chez Almaide, et, soit qu'ils fussent en compagnie, soit qu'ils fussent seuls, leurs actions étoient irréprochables, et leurs discours sages et mesurés. Communément ils agitoient quelques points de morale; Moclès dans ces discussions, faisoit toujours briller ses lumières et sa droiture. Une chose seule me déplaisoit ; c'étoit que deux personnes si supérieures aux autres et qui tenoient toutes deux leurs passions dans des bornes si resserrées, n'eussent
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point triomphé de l'orgueil, et que mutuellement elles se proposassent pour exemple.
Souvent même ne s'en reposant pas sur l'estime qu'ils avoient l'un pour l'autre, chacun d'eux entreprenoit son panégyrique, et se louoit avec une complaisance, une chaleur, une vanité dont assurément leui" vertu n'auroit pas dû être contente. Quoiqu'une maison si triste m'ennuyât beaucoup, je résolus d'y demeurer quelque tems. Ce n'étoit pas que j'espérasse de m'y amuser un jour, ou d'y trouver ma délivrance. Plus je croyois Almaïde et Moclès assez parfaits pour l'opérer, moins j'osois attendre d'eux une foiblesse: mais las encore de mes courses, dégoûté du monde, sentant alors avec horreur à quel point il m'avoit perverti, je n'étois pas fâché d'entendre parler morale, soit que la nouveauté dont elle étoit pour moi, fût seulement ce qui la rendoit agréable, ou que dans les dispositions où j'étois, je la regardasse comme une chose qui pouvoit m'être salutaire.
Ah vraiment ! s'écria le sultan, je ne suis plus étonné que vous m'en ayez accablé, je vois où vous l'avez prise ; mais afin que vous ne soyez pas encore tenté de me montrer votre éloquence, ou votre mémoire, je réitère
les menaces que je vous ai faites avec tant de prudence au commencement de votre conte. Si j'étois moins clément, je vous laisserois faire, et avec le plaisir que vous avez à parler, sans doute vous iriez loin, mais je n'aime pas la supercherie, et je veux bien vous redire encore, que rien n'est moins salutaire que la morale.
Malgré la rare vertu dont Almaïde et Modes étoient doués, reprit Amanzéi ils mêloient quelquefois à la morale des peintures du vice un peu trop détaillées. Leurs intentions, sans doute, étoient bonnes ; mais il n'en étoit pas plus prudent à eux de s'arrêter sur des idées dont on ne sçauroit trop éloigner son imagination, si l'on veut échapper au trouble qu'elles portent ordinairement dans les sens.
Almaïde et Moclès qui n'y sentoient pas de danger, ou s'y croyoient supérieurs, ne craignoient point assez de disserter sur la volupté; il est bien vrai qu'après en avoir vivement étalé tous les charmes, ils en exagéroient la honte et les dangers. Ils convenoient même que la vraie félicité ne se trouve que dans le sein de la vertu, mais ils en convenoient sèchement, et comme d'une vérité trop généralement reconnue, pour avoir besoin d'être
discutée. Ce n'étoit pas avec la même rapidité qu'ils faisoient l'examen du plaisir; ils s'étendoient sur une matière si intéressante, et s'appesantissoient sur les détails les plus dangereux, avec une confiance dont enfin j'osai espérer qu'ils pourroient bien être la dupe.
Il y avoit au moins un mois que tous les soirs ils s'amusoient de ces peintures vives que je croyois si peu faites pour eux ; et quelque sujet qu'ils traitassent d'abord, ils retomboient toujours sur celui qu'ils auroient dû éviter. Moclès, de qui insensiblement ces discours avoient adouci l'humeur, venoit chez Almaïde plutôt qu'à son ordinaire, s'y amusoit davantage, et en sortoit plus tard. Almaïde, de son côté,rattendoit avec plus d'impatience, le voyoit avec plus de plaisir; l'écoutuit avec moins de distraction. Quand Moclès arrivoit chez elle, et qu'il y trouvoit du monde, il y avoit l'air contraint et embarrassé, et elle-même ne paroissoit pas être plus contente. Enfin les laissoit-on seuls, je remarquois sur leur visage cette joie que ressentent deux amans, qui, long-tems troublés par une visite importune, ont enfin le bonheur de pouvoir se livrer àleur tendresse.
r\lmaïde et Moclès s'approchoient l'un de
l'autre avec empressement, se plaignoient de ce qu'on ne les laissoit pas assez à eux-mêmes, et se regardoient mutuellement avec une extrême complaisance. C'étoit à peu près la même façon de se parler, mais ce n'étoit plus le même ton. Ils vivoient enfin avec une familiarité qui devoit les mener d'autant plus loin, qu'ils s'étourdissoient sur ce qui l'avoit fait naître, ou (ce que je croirois plus aisément) ne le pénétroient pas.
Moclès un jour louoit excessivement Almaïde sur sa vertu; pour moi, dit-elle, il n'est pas bien singulier que j'aie été sage : dans une femme, les préjugés aident la vertu, mais dans un homme, ils la corrompent.
C'est une espèce de sottise à vous de n'être pas galans, en nous c'est un vice de l'être. Vous avez dû vous, par exemple, qui me louez, en ne pensant que comme moi, mériter pouitant plus d'estime. A ne pas examiner les choses avec cette exactitude de raisonnement qui les montre telles qu'elles sont, répondit-il gravement, on imagineroit que je suis en effet plus estimable que vous, et l'on se tromperoit. Il est aisé à un homme de résister à l'amour, et tout y livre les femmes. Si ce n'est pas la tendresse qui les y porte, ce sont les sens. Au défaut de ces deux mou-
vemens qui causent tous les jours tant de désordres, elles ont la vanité qui, pour être la source de leurs foiblesses que l'on doit excuser le moins, n'en est peut-être pas la moins ordinaire; et ce qui, ajouta-t-il en soupirant et en levant les yeux au ciel, est encore plus terrible pour elles^ c'est le désœuvrement perpétuel dans lequel elles languissent. Cette nonchalance fatale livre l'esprit aux idées les plus dangereuses; l'imagination naturellement vicieuse les adopte et les étend : la passion déjà née, en prend plus d'empire sur le cœur; ou s'il est encore exempt de trouble, ces fantômes de volupté que Ion se plaît à se présenter, le disposent à la foiblesse. Quand, seule et abandonnée à toute la vivacité de son imagination, une femme poursuit une chimère que son désœuvrement l'a forcée d'enfanter, pour n'être pas troublée dans cette jouissance imaginaire, elle écarte toutes ces idées de vertu qui la feroient rougir des illusions qu'elle se forme; moins l'objet qui la séduit est réel, plus elle croit inutile de lui résister; c'est dans le silence, c'est vis-à-vis elle-même qu'elle est foible, qu'a-t-elle à craindre? Mais ce cœur qu'elle nourrit de tendresse, ces sens qu'elle plie à l'habitude de la volupté se contenteront-ils toujours d'illu-
sions? Supposé même qu'elle ne cherche pas ce qui blesse plus réellement la vertu, peutelle se flatter que dans un moment, (et qui sera peut-être un de ceux où intérieurement elle s'égare) où un amant tendre, ardent, empressé viendra gémir à ses genoux, et y porter en même tems ses larmes et ses transports, elle trouvera dans un cœur qu'elle a tant de fois livré volontairement aux charmes de la mollesse, ces principes qui seuls pouvoient la faire triompher d'une si dangereuse occasion !
Ah Moclès, s'écria Almaïde en rougissant, que la vertu est. difficile à pratiquer! Vous êtes moins faite qu'une autre pour le croire, répondit-il, vous qui, avec tous les agrémens possibles, née pour vivre au milieu des plaisirs, avez tout sacrifié à cette même vertu, qu'aujourd'hui l'on sacrifie aux choses mêmes qui sembleroient devoir le moins l'emporter sur elle. Je ne me flatte point, répliqua-telle modestement, d'être arrivée à la perfection; mais il est vrai que j'ai tout craint, sur tout ce désœuvrement dont vous venez de parler, et ces livres, et ces spectacles pernicieux qui ne peuvent qu'amollir l'âme. Oui, je le sçais, reprit-il, et c'est à ce soin continuel de vous occuper que vous devez princi-
paiement votre sagesse, car (et je le vois par nous-mêmes) rien ne nous livre plus aux passions que l'oisiveté; et si elle prend tout sur nous qui sommes nés moins fragiler-, jugez de ce qu'elle peut sur vous. Il est vrai, réponditelle, que nous avons tout à combattre. Infiniment plus que nous ne pensons, répliqua-t-il, et c'étoit ce que je vous disois. Il faut de plus, que vous considériez que les femmes sont toujours attaquées, et que (si vous en exceptez quelques-unes sans pudeur et sans principes^ qui même sans aimer, osent les premières dire qu'elles aiment) il n'arrive pas, quelque corrompu que l'on soit aujourd'hui, que nous ayons à combattre ces soins, ces pleurs, et cette obstination que nous employons tous les jours contre les femmes avec tant de succès. D'ailleurs, si vous ajoutez aux hommages qu'on leur rend, l'exemple ... A cet égard, interrompit-elle, nous n'avons point d'avantage sur vous; l'exemple doit même d'autant plus vous entraîner, que vous êtes gai-ans par état. Cela n'est pas exactement vrai pour tous les hommes, reprit-il, puisqu'il y en a beaucoup à qui leur état même interdit cette frénésie de l'âme, que l'on appelle le plaisir d'aimer : moi, par exemple, je suis dans ce cas-là. Quand cela ne seroit pas, ré-
pliqua-t-clle, né assez heureux pour être inaccessible aux passions, vous aurez toujours ... Ici, Moclès leva les yeux au ciel en soupirant. Quoi ! continua Almaïde, vous reprocheriez-vous quelque chose ? Ah Moclès ! si vous n'êtes pas content de vous-même, qui peut oser l'être de soi? Quoi! vous auriez voulu connoître l'amour? Oui, répondit-il tristement; cet aveu m'humilie, mais je le dois à la vérité. Il est vrai aussi que je n'ai pas cédé à cette funeste tentation. En vous avouant que j'ai quelquefois été obligé de combattre, je me montre sans doute à vos yeux avec des foiblesses dont, à votre étonnement, je vois bien que vous ne me croyez pas capable ; mais en vous tirant d'une erreur qui m'étoit avantageuse, je crains de vous faire trop bien penser de moi. Il est moins humiliant d'être tenté, qu'il n'est glorieux de résister à la tentation. En vous confiant mes foiblesses, je suis forcé de vous parler de mes triomphes; ce que je perds d'un côté, il semble que je veuille le regagner de l'autre, et je ne sçais si je ne dois pas craindre que vour; n'attribuyez à orgueil un aveu que je ne vous fais que pour éviter le mensonge.
En achevant ce modeste discours, Moclès baissa les yeux. Oh! vous ne risquez rien
avec moi, lui dit vivement Almaïde, je vous connois. Eh bien ! vous avez donc été quelquefois tenté de succomber; vous ne m'étonnezpas; on a beau marcher d'un pas constant à la perfection, on n'y arrive jamais. Ce que vous dites n'est malheureusement que trop prouvé, répondit-il. Hélas! s'écria-t-ellc douloureusement, pensez-vous donc que j'aie tant à me louer de moi-même, et que je sois exempte de ces foiblesses que vous vous reprochez ! Quoi, lui dit-il, vous aussi, Almaïde! j'ai trop de confiance en vous pour vouloir rien vous cacher, reprit-elle, et je vous avouerai que j'ai eu cruellement à combattre. Ce qui m'a long-tems étonnée, et qu'encore aujourd'hui je ne conçois pas, c'est que ce trouble qui s'empare des sens et les confond, soit indépendant de nous-mêmes : cent fois il m'a surprise dans les occupations les plus sérieuses, et qui naturellement dévoient y rendre mon âme moins accessible. Quelquefois je le combattois avec assez de succès, dans d'autres tems, moins forte contre lui, malgré moi-même, il m'asservissoit, entraînoit mon imagination, se soumettoit toutes mes facultés. Que ces honteux mouvemens subjuguent une âme qui se plaît à les nourrir, et qui ne se trouve heureuse qu'au-
tant qu'elle y est en proie, je n'en suis pas surprise; mais pourquoi y est-on exposé, quand on fait le plus grand et le plus continu de ses soins, de les anéantir?
Ce que l'on appelle sagesse, répondit Modes, consiste beaucoup moins à n'être pas tenté, qu'à sçavoir triompher de la tentation, et il y auroit trop peu de mérite à être vertueux, si pour l'être l'on n'avoit pas d'obstacles à surmonter. Mais, puisque nous en sommes sur ce chapitre, dites-moi de grâce, depuis que vous êtes dans cet âge où le sang coulant dans les veines avec moins d'impétuosité, vous rend moinssusceptiblede désirs, sentez-vous encore ces mouvemens affreux ? Ils sont beaucoup moins fréquens, répartitelle, mais j'y suis encore sujette. Je suis aussi dans le même cas, répondit-il en soupirant.
Mais nous sommes fols de parler comme nous faisons, dit Almaïde en rougissant, et cette conversation n'est pas faite pour nous. Je doute, toutes réflexions faites, que nous devions beaucoup la craindre, répondit Modes en souriant d'un air vain : il est bon de se défier de soi-même, mais ce seroit aussi avoir trop mauvaise opinion de nous que de nous croire si susceptibles. Je conviens que
le sujet que nous traitons, ramène nécessairement à de certaines idées; mais il est bien différent de le discuter dans la vue de s'éclairer, ou dans celle de se séduire ; et nous pouvons, je crois, sans nous tromper, nous répondre de nos motifs et nous reposer sur eux de notre tranquillité. Il ne faut pas, d'ailleurs, que vous croyez que ces sortes d'objets, si dangereux pour les gens qui vivent dans le désordre, puissent faire la même impression sur nous : par eux-mêmes ils ne sont rien; des personnes de la vertu la plus pure sont quelquefois forcées de s'y arrêter, sans que la discussion la plus exacte de ces matières prenne sur l'innocence de leurs mœurs. Tout est mal et corruption pour les cœurs corrompus, comme les choses qui paroissent le plus contraires à la sagesse, sont sans pouvoir sur ceux qui ne cherchent point à s'y complaire. Cela n'est pas douteux, puisque vous le croyez, répondit-elle; et je n'ai garde de me faire des scrupules, quand il vous paroît que je n'en dois pas avoir.
Vous ne devineriez jamais, lui dit-il, la curiosité qui m'occupe ; je n'ose vous la découvrir, parce que je la crois indiscrète, et je ne puis cependant y résister ; je voudrois sçavoir si jamais on ne vous a fait de proposi-
tions d'un certain genre, si jamais enfin (pour vous montrer ma curiosité toute entière) vous n'avez essuyé les transports d'aucun homme, soit volontairement, soit malgré vous ?
A cette question qu'Almaïde n'avoit pas prévue, elle demeura étonnée, rougit, et parut rêver: enfin, prenant son parti; mais oui, répondit-elle avec embarras, et puisque vous voulez le sçavoir, je vous avouerai naturellement qu'un jour un jeune étourdi qui (car je ne veux rien vous dissimuler) malgré mon aversion pour les hommes, me paroissoit assez aimable, me trouvant seule, me dit de ces galanteries que les hommes croient nous devoir, quand nous ne sommes pas encore parvenues à cet âge heureux qui ne leur inspire pour nous que du respect, ou que nous sommes assez à plaindre pour avoir une figure qui nous expose à leurs désirs. Nous étions seuls; je lui répondis selon les principes que je m'étois faits. Loin que ma réponse lui imposât, il crut que je cherchois moins à lui dérober sa conquête, qu'à lui faire valoir; il osa même m'assurer que je l'aimerois ; vous imaginez bien que je lui soutins fortement le contraire. Je ne sçais avec quelles femmes vivoit ordinairement cet étourdi ; mais assu-
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rément elles ne l'avoient pas accoutumé au respect. Il s'approcha de moi, et me prenant brusquement enti'e ses bras, il me renversa sur un Sopha. Dispensez-moi de grâce du reste d'un récit qui blesseroit ma pudeur, et qui peut-être troubleroit encore mes sens. Qu'il vous suffise de sçavoir... Non, interrompit Moclès, vous me direz tout : c'est moins, je le vois, (et ne le vois pas sans frémir pour vous) la crainte d'émouvoir vos sens, ou de blesser la pudeur qui vous ferme la bouche, que la honte d'avouer que vous avez été trop sensible, et ce motif, loin d'être louable, ne sçaurait être trop blâmé. Je puis, je crois même devoir ajouter à ce que je vous dis, que s'il est vrai que vous craignez que le récit que j'exige de vous, ne vous jette dans une émotion dangereuse, vous ne pouvez le supprimer ou l'adoucir, sans être coupable. N'est-il donc pour vous d'aucune conséquence d'ignorer ce que peuvent sur vous de certaines idées? Oserez-vous compter sur vous-même, quand vous ne vous serez pas éprouvée? Ainsi donc, ménageant toujours votre âme, vous ignorez toujours quelles sont ses forces ! Almaïde, croyez-moi, l'on ne craint jamais assez un danger que l'on ne connoît pas, et l'on ne tombe ordinairement
que pour avoir trop compté sur soi-même. Vous ne pouvez donc peser trop sur toutes les circonstances de votre histoire ; ce n'est que par l'effet qu'elles feront aujourd'hui sur vous que vous pourrez apprendre jusques où vont les progrès que vous avez faits dans le chemin de la vertu, ou (ce qui est encore plus essentiel) ce qu'il vous reste encore à détruire pour parvenir à cette aversion totale des plaisirs, qui seule fait les vertueux.
Ce conseil me surprit dans la bouche de Moclès : je lui connoissois de la droiture et des lumières, et je ne concevois pas ce qui dans cet instant le faisoit raisonner d'une façon si contraire à ses principes. Quoi, me dis-je avec étonnement, c'est Moclès qui conseille à Almaïde de peser sur des détails qui peuvent blesser la pudeur, et porter à la corruption? L'envie que j'avois de m'éclaircir des motifs de Moclès, me le fit regarder avec attention, et je lui trouvai tant d'égarement dans les yeux, que je commençai à croire que je pourrois bien trouver ma délivrance dans le lieu du monde où j'aurois le moins osé l'attendre.
Pendant que je fondois de si douces espérances, autant sur l'idée que j'avois de la vertu d'Almaïde et de Moclès, que sur le
trouble où tous deux commençoient à se mettre, Almaïde continua son histoire.
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