‹ Le Sopha, conte moral [par] De Crébillon le fils, d'apres les copies de l'édition de Londres 1779Chapitre 8 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Où l'on trouvera beaucoup à reprendre.

UN soir, en quittant Phénime, Zulma lui demanda quand il pourroit la revoir; quoiqu'elle craignît beaucoup sa présence, elle ne sçavoit pas s'en passer, ainsi après avoir rêvé quelque tems, elle lui répondit qu'il pourroit la voir le lendemain.

Phénime, qui sentoit bien tout le danger qu'il y avoit pour elle à être seule avec lui, avoit pensé avoir du monde, et pourtant fit dire, le jour du rendez-vous, qu'elle n'y étoit pour personne que pour Zulma. Il lui sembloit que quand il trouvoit quelqu'un chez elle, moins il avoit la liberté de lui parler de son amour, plus par mille choses qu'il imagi-

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noit, il tâchoit de lui faire comprendre qu'il en étoit perpétuellement occupé; et l'on est si clairvoyant dans le monde ! Elle entendoit si bien Zulma! La méchanceté des spectateurs ne pouvoit-elle pas leur donner cette pénétration qu'elle ne devoit qu'à l'amour ? Zulma étoit moins dangereux pour elle quand ils étoient seuls, puisqu'alors il sçavoit être respectueux, et que devant des témoins il n'étoit pas assez prudent : donc il ne falloit jamais le voir en compagnie que le moins qu'il seroit possible.

D'ailleurs, il étoit si triste quand il ne pouvoit pas lui parler ! N'y avoit-il pas trop d'inhumanité à le priver d'un plaisir que jusques alors elle avoit trouvé si peu de risque à lui accorder.

Toutes ces raisons avoient déterminé Phénime, ou du moins elle le croyoit, et elle fondoit toujours, soit sur les usages, soit sur des choses qui lui paroissoient aussi sensées, ce que l'amour seul lui faisoit faire en faveur de Zulma.

Ce jour même elle avoit été extrêmement tentée de faire son bonheur, elle s 'étoit dit tout ce que peut se dire une femme qui veut se vaincre elle-même, sur ce qu'elle oppose à son amour; elle s'étoit exagéré la constance

et les soins de Zulma, ce désir toujours si pressant qu'il avoit de lui plaire : elle se souvenoit même avec plaisir qu'il avoit toujours mieux aimé être trompé qu'infidèle. Zulma d'ailleurs étoit jeune, spirituel, bien fait, toutes choses sur lesquelles elle ne croyoit pas appuyer, mais qui n'en étoient pas moins celles qui l'avoient le plus touchée.

Qui diable l'arrêtoit donc? demanda le sultan; cette femme-là m'excède. Huit ans de vertu, répondit Amanzéi, huit ans dont une seule foiblesse alloit lui enlever tout le mérite; en effet, s'écria le sultan, voilà ce qui s'appelle une perte!

Elle est, pour une femme qui pense, plus considérable que votre, majesté ne le croit, répondit Amanzéi. La vertu est toujours accompagnée d'une paix profonde, elle n'amuse pas, mais elle satisfait. Une femme assez heureuse pour la posséder, toujours contente d'elle-même, peut ne se regarder jamais qu'avec complaisance : l'estime qu'elle a pour elle est toujours justifiée par celle des autres, et les plaisirs qu'elle sacrifie ne valent pas ceux que le sacrifice lui procure.

Dites-moi un peu, dit le sultan, croyezvous que, si j'avois été femme, j'eusse été vertueuse? En vérité. Sire, répondit Aman-

zéi, stupéfait de la question, je n'en sçais rien. Pourquoi n'en sçavez-vous rien, demanda le sultan? Mais est-il croyable que l'on fasse de pareilles questions, dit la sultane? Ce n'est pas vous que j'interroge, répliqua-t-il, je veux seulement qu'Amanzéi me dise si j'aurois été vertueuse. Sire, je crois qu'oui, répartit Amanzéi. Hé bien, mon cher, vous vous trompez, reprit Schah-Baham, j'aurois été tout le contraire. Ce que j'en dis, au reste, ajouta-t-il en s'adressant à la sultane, ce n'est pas pour vous dégoûter d'être vertueuse, vous; ce que je pense là-dessus n'est que pour moi, et peut-être bien que si j'étois femme je changerois d'avis : sur ces sortes de choses chacun pense comme il veut, et je ne contrains personne. Votre maître s'embarrasse, dit en souriant la sultane à Amanzéi, et je vous réponds qu'il vous sera fort obligé si vous poursuivez votre conte. Ce que j'entends n'est pas mauvais, répliqua le sultan, ne diroit-on pas que c'est moi qui interromps?

Zulma entra, reprit Amanzéi ; et Phénime, quoiqu'il vînt plutôt qu'elle ne l'attendoit, ne laissa pas de lui dire qu'il venoit bien tard.

Que je suis heureux, Phénime, lui dit-il tendrement, que vous me trouviez coupable!

Phénime ne s'apperçut que dans cet instant de la force de ce qu'elle venoit de lui dire; elle voulut s'excuser, et ne sçut que répondre. Zulma sourit de l'embarras où il la voyoit, et elle rougit de l'avoir vu sourire. Il sejetta à ses genoux, et lui baisa la main avec une ardeur extrême ; elle fit un mouvement pour la retirer, mais comme il ne faisoit pas d'efforts pour la retenir, elle la lui rendit.

Zulma cependant lui disoit les choses les plus tendres, elle ne lui répondoit pas ; mais elle l'écoutoit avec une attention et une avidité qu'elle se seroit sûrement reprochée si elle avoit pu démêler ses mouvemens. Sa gorge étoit un peu découverte, elle s'apperçut qu'il y portoit ses yeux, et voulut rapprocher sa robe. Ah! cruelle, lui dit Zulma.

Cette exclamation sulfit pour arrêter la main de Phénime. Pour laisser jouir Zulma de la légère faveur qu'elle lui accordoit, sans qu'il pût rien en conclure contre elle, elle feignit d'avoir quelque chose à raccommoder à sa coëffure. Les yeux de Zulma ne purent, sans s'enflammer, s'attacher long-tems sur l'objet que Phénime lui avoit abandonné. Elle se livra d'abord au plaisir d'être admirée de ce qu'elle aimoit, ses yeux se troublèrent, elle regarda Zulma languissamment, et parut plongée dans la plus tendre rêverie.

Allons, Zulma, dit alors le sultan ; mais il ne voyoit pas cela lui ! Ah ! la cruelle béte !

Phénime, malgré le désordre qui s'emparoit d'elle, poursuivit Amanzéi, s'apperçut de celui de son amant, et craignant également l'émotion de Zulma et la sienne, elle se leva brusquement. Il fit quelques efforts pour la retenir, et n'ayant plus la force de lui parler, il tâcha, en arrosant sa main des pleurs qu'il répandoit, de lui faire comprendre combien il étoit touché de la cruelle résolution qu'elle prenoit. Tant de respect achevoit d'émouvoir Phénime, mais l'amour ne l'ayant pas encore absolument vaincue, elle triompha, et de ses propres désirs, et de ceux de son amant plus dangereux pour elle peut-être que les siens mêmes.

Aussi-tôt qu'elle se fut débarrassée des bras de Zulma, elle lui fit signe de se relever, il obéit. Ils se regardèrent quelque tems en gardant le silence. Phénime, enfin, lui dit qu'elle vouloit jouer. Quelque déplacée que cette envie parut à Zulma, il ne sçavoit pas résister aux volontés de Phénime, et il prépara tout lui-même avec autant de vivacité que si c'eût été lui qui eût désiré le jeu. Cette nouvelle preuve de sa soumission toucha

extrêmement Phénime, et je la vis prête à lui demander pardon d'une fantaisie qu'alors elle trouvoit ridicule.

Le repentir de Phénime ne dura pas autant qu'il l'auroit fallu pour le bonheur de Zulma, et plus elle se sentit émue, et plus elle crut devoir lui cacher son trouble. Elle se mit donc au jeu, mais il lui inspira un ennui qui lui fit bientôt connoître que ce qu'elle avoit imaginé contre Zulma. étoit pour elle d'une bien foible ressource. Elle ne voulut pourtant pas croire d'abord que les dispositions où elle étoit pour lui, causassent cette langueur dans laquelle elle se sentoit, et l'attribuant uniquement au jeu qu'elle avoit choisi, elle pressa son amant d'en prendre un autre, il obéit en soupirant, et elle n'en fut pas moins tourmentée. Ce désordre qu'elle-croyoit calmer, ces tendres idées dont elle cherchoit à se distraire, sembloient par la violence qu'elle se faisoit, s'accroître et prendre plus d'empire sur son âme. Abymée dans la rêverie, elle croyoit regarder son jeu, et ne s'occupoit que de Zulma.

L'air pénétré qu'elle lui voyoit, les profonds soupirs qu'il poussoit, ses larmes qu'elle voyoit prêtes de couler, et que son respect pour elle semblait seul retenir encore, ache-

vèrent d'attendrir Phénime. Toute entière aux tendres mouvemens qu'il lui inspiroit, elle s'attacha uniquement à le regarder ; soit qu'enfin elle fût confuse de l'état où elle se trouvoit, soit qu'elle ne pût plus soutenir les regards de Zulma, elle appuya sa tête sur sa main. Zulma ne la vit pas plutôt dans cette attitude qu'il alla se jettera ses pieds; ou Phénime trop occupée ne le vit pas, ou elle ne voulut pas l'en empêcher. Il profita de ce moment de foiblesse pour lui baiser la main qu'elle avoit libre, et il la baisa avec plus de transport qu'un amant ordinaire n'en éprouve en jouissant de tout ce qui peut le rendre heureux.

Comblé d'une faveur que dans les termes mêmes où ils en étoient ensemble, il n'osoit pas encore espérer, il voulut chercher dans les yeux de Phénime quel devoit être son dessin. Elle avoit toujours la tête appuyée sur sa main, il s'en empara doucement, et Phénime en se découvrant le visage, le laissa voir couvert de ses larmes. Ce spectacle émut Zulma au point d'en verser lui-même. Ah Phénime ! s'écria-t-il, en poussant un profond soupir. Ah Zulma ! répondit-elle tendrement. En achevant ces paroles ils se regardèrent, mais avec cette tendresse, ce

feu, cette volupté, cet égarement que l'amour seul, et l'amour le plus vrai peut faire sentir.

Zulma enfin, d'une voix entrecoupée par les soupirs, reprit la parole : Phénime, dit-il avec transport, ah ! s'il est vrai qu'enfin mon amour vous touche, et que vous craigniez encore de me le dire, laissez du moins à ces yeux charmans, à ces yeux que j'adore, la liberté de s'expliquer en ma faveur. Non, Zulma, répondit-elle, je vous aime, et je ne me pardonnerois pas de vous retrancher rien d'un triomphe que vous avez si bien mérité. Je vous aime, Zulma; ma bouche, mon cœur, mes yeux, tout doit vous le dire, et tout vous

ledit Zulma! mon cher Zulma! je ne

suis heureuse que depuis que je peux vous apprendre tout ce que je sens pour vous. A des paroles si douces, et si peu attendues, Zulma pensa mourir de joie.

Dans quelque égarement qu'elle le plongeât, il n'oublia pas que Phénime pouvoit le rendre encore plus heureux. Quoiqu'il n'ignorât pas que l'aveu qu'elle lui faisoit, l'autorisoit à mille choses qu'à peine jusqu'à ce moment il avoit osé imaginer, le respect qu'il avoit pour elle l'emportant sur ses désirs, il voulut attendre qu'elle achevât de décider de son sort.

Phénime connoissoit trop Zulma, pour se méprendre au motif qui suspendoit ses empressemens; elle le regarda encore avec une extrême tendresse, et cédant enfin aux doux mouvemens dont elle étoit agitée, elle se précipita sur lui avec une ardeur que les termes les plus forts et l'imagination la plus ardente ne pourroient jamais bien peindre.

Que de vérité! que de sentiment dans leurs transports ! non ! jamais spectacle plus attendrissant ne s'étoit offert à mes yeux. Tous deux enivrés, sembloient avoir perdu tout usage de leurs sens. Ce n'étoit point ces mouvemens momentanés que donne le désir; c'étoit ce vrai délire, cette douce fureur de l'amour toujours cherchés, et si rarement sentis. O dieux! dieux! disoit de tems en tems Zulma, sans pouvoir en dire davantage ; Phénime, de son côté, abandonnée à tout son trouble, serroit tendrement Zulma dans ses bras, s'en arrachoit pour le regarder, s'y rejettoit, le regardoit encore. Zulma, lui disoit-elle avec transport, ah Zulma! que j'ai connu tard le bonheur!

Ces paroles étoient suivies de ce silence délicieux auquel l'âme se plaît à se livrer, lorsque les expressions manquent au sentiment qui la pénètre.

Zulma cependant avoit bien des choses encore à désirer; et Phénime, à qui son ardeur les rendoit en ce moment presque aussi nécessaires qu'à lui-même, loin de vouloir rien opposer à ses désirs, s'y livra aveuglément. Il sembloit même qu'il fît encore plus pour elle qu'elle ne faisoit pour lui; plus elle s'étoit défendue contre son amour, plus elle croyoit devoir lui prouver combien sa résistance lui avoit coûté, et lui faire une sorte de satisfaction sur les tourmens qu'elle lui avoit fait éprouver si long-tems. Elle auroit rougi de s'armer de cette fausse décence qui si souvent gène et corrompt les plaisirs, et qui paroissant mettre sans cesse le repentir à côté de l'amour, laisse au milieu du bonheur même, un bonheur encore plus doux à désirer. La tendre, la sincère Phénime se seroit crue coupable envers Zulma, si elle lui avoit dérobé quelque chose de l'ardeur extrême qu'il lui inspiroit; elle voloit avec empressement au devant de ses caresses, et comme quelques momens auparavant, elle s'estimoit de lui résister, elle mettoit alors toute sa gloire à le bien convaincre de sa tendresse.

Dans un de ces intervalles que, tout courts qu'ils étoient, ils remplissoient par mille tendres transports : Phénime ! lui dit Zulma de

go LE SOPHA

l'air le plus passionné, vous mettiez trop de vérité dans tous vos mouvemens pour que je n'aie pas dû croire quelquefois que vous m'aimiez; pourquoi avez-vous retardé si longtems cet aveu !

Mon cœur s'est déterminé promptement pour vous, répondit Phénime, mais ma raison s'est long-tems opposée à mes sentimens. Plus je me sentois capable de la passion la plus sincère, plus je craignois de m'engager sans avoir aimé, je sentois que j'exigerois plus de tendresse que je ne pourrois en inspirer. Vous seul m'avez fait connoître qu'il y a encore des hommes capables d'aimer; vous m'aviez touchée, mais vous ne m'aviez pas vaincue. Vous l'avouerai-je Zulma? cette vertu que je vous sacrifie aujourd'hui avec tant de plaisir, a long-tems combattu contre vous. Je n'imaginois pas sans désespoir, qu'une seule foiblesse alloit me ravir, et la douce certitude que j'étois estimable, et le bonheur d'être estimée. Ah Zulma! ajouta-telle en le serrant dans ses bras, que tu me rends odieux tous les momens que je n'ai point passés à te prouver ma tendresse ! Qui moi! Zulma, j'ai pu te résister! je t'ai fait répandre des larmes, et ce n'a pas toujours été celles que tu répands aujourd'hui ! par-

donne-le moi, j'étois plus malheureuse que toi-même ! Oui Zulma, je me reprocherai toujours d'avoir pu croire qu'être à toi ne dût pas remplir tous mes vœux, et me tenir lieu de tout. Tu m'aimois, et je pouvois songer à l'estime des autres ! Ah, puis-je encore mériter la tienne !

Votre majesté devine sans doute, continua Amanzéï, quelle fut la suite d'une pareille conversation; quelque plaisir qu'elle m'ait donné, il me seroit impossible de me.rappel- 1er les discours des deux amans qui, enivrés d'eux-mêmes, s'interrogeoient, et ne se donnoient jamais le tems de se répondre, et dont les idées n'ayant alors entre elles aucune liaison, ne peignoient que le désordre de leur âme, et ne dévoient pas avoir pour un tiers le même charme que pour eux. J'étois surpris, et de la vivacité de leur passion et des ressources qu'ils y trouvoient. Ils ne se séparèrent que fort tard, et Zulma fut à peine sorti, que Phénime, qui lui avoit consacré tous ses momens, se mit à lui écrire. Zulma revint le lendemain de fort bonne heure, toujours plus amoureux, toujours plus tendrement aimé, jouir aux genoux, ou dans les bras de Phénime des plus délicieux momens.

Malgré le penchant qui me portoit à chan-

ger souvent de demeure, je ne pus résister au désir de sçavoir si Zulma et Phénime s'aimeroient longtemps, et cette curiosité m'arrêta chez elle près d'un an ; mais voyant enfin que leur amour, loin de diminuer, sembloit tous les jours prendre de nouvelles forces, et qu'ils avoient même joint à toutes les délicatesses, à toute la vivacité de la passion la plus ardente, la confiance et l'égalité de l'amitié la plus tendre, j'allai chercher ailleurs ma délivrance, ou de nouveaux plaisirs.

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