SCÈNE IX
OSEPHINE , ANATOLE ( il entre le chapeau enfoncé sur la tête et les bras croisés ) .
C'est toi... ah! mon dieu! quelle figure allongée !... eh bien? I reviens de chez ton notaire?.. . il t'a donné la place?
ANiTOLE, d'une voix sombre. j Il m'a donné mon compte.
JOSÉPHINE
Comment?
ANATOLE j avec ironie.
Sous prétexte que je ne suis capable de rien.
JOSÉPmNE.
Et qu'est-ce que tu lui as répondu?
ANATOLE, fièrement.
«Je suis capable d'aimer, Monsieur, et cela me suffît. »
JOSÉPHINE
Très-bien !
ANATOLE
« D'ailleurs, vous avez une âme étroite... une âme de notaire. » vous ne pouvez pas me comprendre... allez vous promener î.. Il se Test tenu pour dit, et il m'a mis à la porte.
JOSÉPHINE
Tu as bien fait : il ne faut jamais se laisser manquer.
Aia du Vaudeville de Partie et Revanche.
Te repentir s'rait une honte :
Ses douz' cents francs nous avaient éblouis,
Mais qu'est-ce donc, au bout du compte?, . .
ANATOLE , avec mépris Ce n'est jamais que cinquante louis, (bis)
JOSÉPHINE, Cessons toute plainte importune, Et du destin sachons braver les coups ; Il faut s'moquer de la fortune. . .
V'ià trop long-temps qu'ell' se moque de nous*
Ça ne nous empêchera pas de nous marier, . . et aussitôt la r( ponse de mon oncle arrivée.. . .
ANATOLE, tirant une lettre de sa poche. A propos... une lettre, que Mad. Gibelet m'a remise.
JOSÉPHINE , regardant (^adresse.
C'est de lui !... cher oncle! moi qui l'accusais... il m'a envoji ça par une occasion.
ANATOLE
Lis donc vite.
JOSÉPHINE , ouvrant la lettre.
« Chère et bonne petite nièce... (s' interrompant) Comme c'e^ amical!
ANATOLE
C'est qu'il consent!
JOSÉPHINE, Usant, «J'ai reçu votre aimable lettre...
ANATOLE. j
Plus de doute I
JOSÉPHINE
Quel bonheur! (ils s'embrassent ens'essuyant les y eux. Continuant)
» Yotre aimable lettre, , à laquelle je n'ai rien compris c'est
» un véritable galimatias ( ils se regardent d'un air interdit, ) » Voire Anatole n'est qu'un drôle...
AKATOLE.
Merci !
JOSÉPHINE, lisant.
« Et votre amour un caprice... j'arriverai presqu'aussitôt que a ma lettre; ce soir même je vous présente à votre futur, » Pierre Goulard , marchand de vins ù Bercy... » Ah! Pierre Goulard!
ANATOLE , levant les épaules.
Marchand de vins!... pourquoi pas brasseur?
JOSEPHINE, continuant.
\ « Pas de jérémiades; rien ne peut vous soustraire à mon autorité, et dussiez-vous en mourir de chagrin , je veux faire votre bonheur*
ANATOLE
Quel coup de foudre !
JOSÉPHINE
^ Quelle tuile sur la tête !
ANATOLE, marchant à grands pas.
Ayez donc des parens!
JOSÉPHINE, s'animant.
Des despotes !
ANATOLE
Des autocrates !
JOSÉPHINE
Qui n*ont jamais aimé.
Oncle tartare , va !.. Et dire qu'il arrive ce soir !
JOSÉPHINE
Pour nous opprimer!. .. nous séparer î
ANATOLE
Nous séparer !... jamais!
JOSÉPHINE
Non, jamais !. . . mais comment faire ?
ANATOLE
Sauvons-nous... au bout du monde.
JOSÉPHINE
Sans argent ?
ANATOLE
C'est vrai. . . je n'ai plus que la monnaie de quinze sous,
JOSÉPHINE
Cachons-nous dans Paris.
ANATOLE
Le sergent-de-Yille nous trouvera bien vite. . . révolte-toi !
Je n'ai pas l'âge.
ANATOLE, furieux.
Comment! pas un moyen de braver son pouvoir ?
JOSÉPHINE
De disposer de nous?
ANATOLE
A la fin de tout ça.. . nous appartenons-nous?.. . oui ou non?. .
et la liberté individuelle ne commence-t-elle pour les malheureux humains que dans le... [silence) au fait, elle ne commence que là. [Frappé d'une idée et se donnant un coup au front ) Oh !. ..
JOSÉPHINE
Qu'est-ce donc?.. . tu t'es fait mal?
ANATOLE
Au contraire, une idée.
JOSÉPHINE
. P ourrester unis.. . toute la vie?...
ANATOLE
Bien plus long-temps!
JOSÉPHINE
Que veux-tu dire ?
ANATOLE, d'an ton solennel.
Ecoute. . . quandun roman ennuie, on saute les feuillets et l'on court au dernier chapitre... osons sauter les feuillets de notre existence !
JOSÉPHINE, un peu émue.
Que dis-tu?
ANATOLE
Aia : Je n'ai point vu ces bosquets de lauriers.
Des préjugés n'écoutons point la voix :
Lh! pourquoi donc se gêner, chère amie ?
Quand ici-bas on est mal, moi, je crois
Qu'il est permis d'quitter la compagnie.
(le mond' n'est qu'un hôtel brillant,
Dont tout homm', simple locataire,
Peut, à toute heur', quand il n'est pas content,
Donner congé de fion appartement
Et changer de propriétaire.
JOSÉPHINE, vivement.
Alors, donnons congé et déménageons avant le terme!. .. au fait, ce n^est pas vivre que d'exister.
ANATOLE
Là-haut, du moins, plus de Pierre Goulard.
JOSÉPHINE
Plus de notaire imbécille.
i ANATOLE
Plus d'oncle abruti ... et quelle gloire !. . . on ne parlera que de nous pendant trois jours.. . nous serons dans le journal!
I Dans le journal?... ah! quel bonheur!... dis-donc, faudra mettre aussi mon adresse pour les fleurs... ah! qu'est ce que je jdis donc?..
AïK du Baiser au Porteur.
Dieu ! quelle route noble et belle
Devant nous va bientôt s'ouvrir I
Pour notre demeure éternelle
Ne balançons plus h partir.
Et dans le ciel allons nous réunir.
Mieux que d'autres, pour ee voyage.
Nous sommes placés en effet.. .
Car, en partant de mon sixième étage,
Voilà déjà bien du chemin de fait.
ANATOLE
Ehl non! ne partons pas d'ici... il y a trop de monde... on ipourrait nous surprendre, nous empêcher... je ne te demande que dix minutes, je cours tout préparer, et ensuite... ensemble pour l'éternité !. .. adieu ! (// sort précipitamment.)