LA BARONNE , PAOLINA , ERNEST
PAOLINA, entrant.
Borfjour, Ernest... C'est vous , madame deBlumenthal...
LA BARONNE
J'attendais , pour entrer, le grand lever de Son Altesse.
PAOLINA , riant.
Mon grand lever!., vraiment, il y a long-temps que je me promène dans le parc.
LA BARONNE
Seule ?
PAOLINA
Ohl rassurez-vous... j'avais pris, comme en Italie, mon masque de velours ; et si quelqu'un m'avait rencontrée , on lie se serait pas douté que c'était la princesse qui s'oubliait
au point de se piomener... elle-même : ainsi Tétiquette est sauvée.
Air des JLmazones.
Mais je voulais , c'est un si beau spectacle , Voir le soleil se lever ce malin.
LA BARONNE^ gravement.
Vous le pouviez, et sans aucun obtacle ; Mais il fallait me prévenir soudain , Faire avertir l'intendant du jardin ; Attendre aussi, pour suivre la coutume , Dames d'honneur, d'atours... et caetera,
PAOLINA
Mais il fallait encor, je le présume, \ (i- \ Que le soleil attendît tout cela. \ ^ ^^'^ Qu'il voulût attendre tout cela, {bis.)
Et entre puissances, on se doit plus d*égards... J'étais la première au rendez-vous.
LA BAUONKE.
Mais , madame...
PAOLINA
C'est inconvenant , je le sais... mais que voulez-vous? je suis comme cela : je ne puis rester un moment en place... il faut que je m'occupe, fût-ce d'extravagances... Tout-àl'heure , par exemple , pour me distraire , je me suis mis à bouleverser l'appartement du grand-duc.
LA BAUOISWE.
Comment ?
PAOLINA
Une sui'prise que je veux lui faire ; je veux remplacer cet ameublement gothique par quelque cliose de plus nouveau, déplus élégant. Car je ne songe qu'à lui... je l'aime tant î lui aussi , il n'a jamais aimé que moi ; il me l'a bien juré. Sans cela... et voyez comme une bonne femme est recompensée de ses attentions pour son mari ! Une découverte charmante : en faisant détacher un grand vilain portrait de famille, qu'est-ce que j'aperçois derrière?., une petite porte qu'il masquait entièrement.
LA BARONNE
Une porte secrète I. .
ERNEST, souriant.
C'est comme le début d'un conte de fées.
PAOLINA
N'est-ce pas?.. Aussi j'ai rappelé toute l'érudition de mon
enfance, et il me semble voir déjà les trésors d'Aladin... A l'entrée une galerie immense, avec des colonnes d'or massif, des statues en or, des vases où Ton puise For à pleines mains!.. Ca , je le cède au grand-duc ; et alors , suppression totale des impôts... plus de budgets... Hein? quelle joie pour le peuple, d'autant qu'il n'y est pas habitué.
ERKESTy rîant.
Ce désintéressement ..
PÂOLIKA.
Oh! j'ai ma part... Au bout de la première galerie, en voyez-vous cinq ou six autres toutes resplendissantes... Ici , la salle des diamans là , celle des émeraudes , les rubis , les topazes. . .
Air du Baiser au Porteur.
Oui , par sea rêves fantastiques ,
Mon esprit gaîment excité.
Se composait des richesses magiques .
Dont j'entrevois d'ailleurs Tutilité ; Car cet éclat ajoute à ia beauté.
Paraît-on laide ?.. on en double les doses.
ERNEST
Votre Altesse le disait bien :
Elle aime à s'occuper de choses ^ Qui ne lui serviront à rien.
PAOLINA
Vous pensez à votre cliére Emmeline... On assure que c'est la plus jolie personne de la principauté.
ERNEST
Je le croyais il y a quinze jours , madame.
PAOLINA
Et vous le croyez bien encore , courtisan... vous soupirez après sa présence , comme moi après la clef de ce cabinet mystérieux. ( Aç>ec impatience et regardant à droite. ) Mais qu'est-ce que le grand-duc peut donc faire si long-temps avec ses ministres?., les êtres les plus ennuyeux, les plus insupportables... Ah! Ernest ! le nom du grand-père de votre fiancée... hier on le prononçait devant moi, et j'ai oublié...
Friedman, madame.
PAOLINA , comme frappée d'un souvenir vague,
Friedman!.. attendez donc... n'a-t-il pas séjourné en Italie, où il donnait des leçons?..
ERNEST
De violon... oui, madame. D'abord, professeur de pïiiW sopbie en Allemagne , des malheurs le firent clianger de pays» et d'état ; et pour conserver son indépendance de pliilosoplie, il se fit musicien, artiste... Il faut croire qu'il avait une vocation décidée, car il est d'une fierté , d'une origi-nalité... du reste , le meilleur des hommes , grondant tout le monde, excepté son Emmeline, qu'il adore , et à qui il sacrifierait tout... jusqu'à son bon violon de Crémone.
PAOLîNA , réfléchissant.
Eh! mais, plus je me rappelle... il serait bien singulier... Ernest, vous me le présenterez en même temps que madame de Lowenstein
ERWEST, embarrassé.
Votre Altesse est trop bonne ; mais...
PAOLINA
Eh bien ?
LA BARONNE
Ce pauvre jeune homme n'ose dire à Son Altesse que cette famille n'est pas d'un rang qui lui permette...
PAOLTNA, en s^éloignant avec humeur.
Ohl oui... l'étiquette... toujours cette barrière ridicule... et puis soyez heureux , si c'est possible I oh ! je changerai tout cela, bien certainement... Ernest, je verrai votre nouvelle famille : je le veux... je l'ai mis dans ma tête ; et s'il faut me fâcher pour cela... {Elle s'est approchée de la fenêtre , et part d'un éclat de rire. ) Ah 1 ah ! ah î
LA BARONNE
D'où vient cette gajté soudaine?
pAOLîna, sans lui répondre , criant de la fenêtre.
Laissez passer... Oui, oui, sentinelle , \e prends tout sur moi.
ERNEST
Qu'est-ce donc , madame ?
PAOLINA
Ohî comme elle monte!., quatre marches à la fois... Imaginez-vous la plus drôle de petite paysanne !..
(Elle revient sur le devant de la scène (i). )
(i) Paolina , la Baronne , Ernest.
f^r Air : Vaudeville du Piège,
l Sans doute elle vient apporter
A mon époux une requête ;
Et moi , de la lui présenter ,
Je me fais d'avance une fête.
Car il faut , pour fuir le chagrin , Et les ennuis du rang où je suis née»
Faire des heureux le matin :
C'est du bonheur pour toute la journée.
CUETTLE , avant de paraître.
A gauche?., bien , votre servante, mon capitaine. PAOLIKA , courant au fond.
La voilà.
ERNEST , à part.
Ahî mon Dieu! cette voix !.. c'est pour moi,
PAOLINA
Par ici... entrez, entrez , mon enfant.
( Elle fait entrer Crettle ; Ernest se place de façon à faire des signes à Crettle sans être vu de la princesse et de la baronne.