GERTRUDE, GIANINO
GÏANINO, timidement.
On m'a dit , madame , que monseigneur le cardinal de Trivoglio était sorti.
Gm.TKVY}^, brusquement. Oui, signor. . . Il vous prie de l'attendre , et de déje?l~ ner ici avec son neveu. . . Voilà ma commission faite. . . Adieu. {^Elle va pour sortir. )
GIANINO, timidement.
Un mot , de grâce , signora.
GERTRUDE
Quelle VOIX douce I . . . Que ces gens-là ont un air câlin !
i6 LE SOPRANO,
GÎANINO.
Je suis si heureux de rencontrer ici une personne telJe que vous. . . une femme î . . .
GERTRUDE
Qu'est-ce que cela lui fait , je vous le demande ? GIANINO , de même.
Une personne , enfin , de qui je puisse recevoir des renseignemens et des conseils.
GERTRUDE, avec aigreur.
Des conseils ! . . . vous n'en avez pas besoin. Protégé par le prince, reçu par son oncle. . . vous voilà déjà de la maison.
GIANINO
C'est que justement je voudrais ne pas en être. GERTRUDE.
Est-il possible !
GIANINO
Et je ne sais comment refuser.
GERTRUDE , avec affection.
Parlez , mon enfant , parlez sans crainte . . . car il est vraiment gentil ce petit signor ; et malgré soi on s'intéresse à lui . . . Vous disiez donc , mon bel enfant . . .
GIANINO
Que seul , sans amis , sans protection dans cette ville, je suis trop heureux d'avoir celle du cardinal de Trivoglio , qui m'arrive je ne sais comment, et que je tiendrais beaucoup à conserver . . . Mais , d uîi autre côté , il m'offre dés aujourd'hui un appartement ici , près de lui , dans son palais. . . et il m'est impossible d'accepter.
GERTRUDE
Et pourquoi donc?
GIANINO
Faut-il tout vous dire ?
GERTRUDE
Certainement.
Et vous ne me trahirez pas? . . . Ce serait bien maL GERTRUDE.
Je n'ai jamais trahi personne... je vous prie de le croire. GIAMÏNO.
C'est qu'il y va de mon sort. . . de mon repos.
GERTRUDE, Soyez tranquille . . . Eh bien i GIANWO.
Eh bien ! signora . . . c'est que je suis une femme. GERT[\UDE.
Bonté de Dieu I
GlANETTA , à mi-voix. Silenre , je vous prie.
GERTRUDE
Et que signifie un pareil mystère ?
GÏANETTA.
Oh î je vais tout vous raconter. . . Pauvre villageoise , orpheline, je n'avais de ressource qu'une assez belle voix, à ce que tout le monde disait.. .Un musicien qui m'avait donné des leçons , me proposa de m'épouser ; et le matin même de notre mariage , nous quittâmes le pays , et nous partîmes ensemble dans un petit voiturin qu'il avait loué . . . Nous traversions les campagnes de Naples , le jour tombait , et nous approchions de l'endroit où nous devions coucher... Mon mari et le conducteur montaient une côte à pied, en s'entretenant d'histoires de brigands, lorsque près de nous partent deux coups de fusil . . .Le conducteur se précipite à travers champs j mon mari en fait autant, sans réfléchir, sans penser à moi , qui étais restée dans la voiture I . . . et le cheval , effrayé par le bruit et suirtout par mes cris , m'emporte au grand galop , et sans s'arrêter, à plus d'une demi-lieue.
GERTRUDE
Dieu ! que j'aurais eu peur !
GIANETÏA.
Pas plus que moi. . . Et ce qui rcdoublail: encore mon effroi, c'est que j'entendais derrière !a voilure les pas de plusieurs personnes qui me poursuivaient, et qui saisirent enfin la bride du cheval. . . Ils étaient deux. . . à pied. . « et armés de fusils.
GERTKUDE.
Ah ! les infâmes brigands î
GIÂNETTA.
Du tout, c'étaient des jeunes gens... de très-jolies figures. , . des manières très-distinguées. . • Ils furent rejoints un instant après par une meute et par des piqueurs , car c'était en chassant dans la montagne qu'ils avaient tiré ces deux coups de fusil , qui avaient fait prendre le mors aux dents à mon cheval.
GERTRUDË.
Et à votre mari.
GIANOTA.
Précisément!... Et jugez de leur surprise, en me voyant la nuit , seule , dans cette voiture , et en habit de mariée ... A ma prière , on alluma des flambeaux , on parcourut la montagne , on battit les bois dans tous les sens . . . Point de nouvelles de mon mari! . . . impossible de le retrouver ; et l'un de ces jeunes gens qu'on appelait monseigneur, et qui avait l'air de commander aux autres , m'offrit de me conduire jusqu'à la prochaine oilla. . . Il était minuit ... et dans ce bois j'avais froid , j'avais peur . . . et j'acceptai. . . Nous arrivâmes à une maison de campagne délicieuse. . . C'était la sienne î
GEKTRUDE.
Ahlahl...
GIANETTA
On me donna l'appartement de sa sœur... Des tentures , des tableaux magnifiques !.. Moi qui sortais de mon village, je n'avais jamais rien vu de si beau. . Des femmes s'empressèrent de me servir. . . de prévenir tous mes vœux. . , et puis le prince . . • c'était un prince itaiien,
COMÉDIE- VAUDEVILLE. ig
était pour moi si soumis ... si respecîuewx , que je ne pensais plus à avoir peur - . • je pensais plus à rien.
GERTRUDE
Qu'à votre mari.
GIANEÏTA.
Oh ! toujours I . . . Mais le prince devenait si aimable . . . si galant , que je voulus absolument partir ... Il ne le vou lait pas . . et il avait un air si malheureux ; il me suppliait avec tant d'instance de rester encore un jour, que cela me faisait de la peine. . . Un pauvre jeune homme qui est à vos pieds , et qui pleure ! . . . si vous saviez comme c'est terrible.
GERTRUDE
Je le sais, signora... {Se reprenant) Je l'ai su du moins.
GIANETTA
Et ne sachant comment faire pour lui résister, craignasiêt de ne pas en avoir le courage. . . je oi'échappai la nuit, et sans Ten prévenir, par une petite porle du parc dont j'avais pris la clé. . . Mais , en arrivant à Rome , j'avais épuisé ma dernière pièce de monnaie. . . ei je me trouvai seule , sans ressource , et ne connaissant personne.
GERTRUDE
Pauvre jeune fille l
GUNETTA.
L'hôtesse chez laquelle j'étais entrée , sans savoir comment je la paierais, me demanda ce que je complais faire . . . Je lui répondis que j'avais une belle voix , que j'étais musicienne , et qu'en m'adressant au maîlre de chapelle de sa sainteté , peut être m'adme^rait-il dans la musique par ticulière. . . Mais , jugez de mon désespoir I . . . elle m'apprit qu'aucune cantatrice ne pouvait se faire entendre devant le pape et les car«3inaux.
C'est vrai.
GIANETTA
Ce fut alors , et voyant ma misère , qu'il vint une idée
à mon hôtesse. . . Elle me conseilla de prendre des habits d'homme, et de me présenter comme soprano... Moi je ne savais pas ce que c'était ; et je craignais de ne pas réussir.
GERTRUDE
Rien de plus facile. . .il n'y a rien à faire. . .qu'à chanter. GIANETTA.
C'est ce qu'elle me dit. . . et je l'ai Lien vu. . . car hier soir, où j'ai été admise pour la première fois à me faire entendre au Vatican , devant la plus brillante société de Kome , j'ai eu un succès fou. . . des appîaudissemens , des transports , un enthousiasme ... et j'étais tellement émue , que, voulant les remercier, j'ai manqué faire la révérence.
GERTRUDE
Quelle imprudence !
GIANETTA
Et les directeurs de Rome et de Maples qui m'offraient chacun dix mille écus. . . enfin, le cardinal de Trivoglio qui se déclare mon patron , mon protecteur ^ et qui veut , qui exige absolument que j'accepte on appartement dans son palais. . . Voilà ou j'en suis... et maintenant que vous savez tout.,, qu'est-ce qu'il faut faire ?
Ce qu'il faut faire? Avant tout, ma chère enfant, gardez avec soin un secret d'où dépend votre fortune ... et acceptez d'abord la protection et le déjeûner de monsei gneur : cela n'engage à rien.
GlAI^ETTA.
Vous croyez !
GERTRUDE
Pour le reste , cela me regarde. . . Je vais en causer avec
le majordome de monseigneur le signor Scaramella ,
qui m'est dévoué.
GIANETTA
Vous êtes bien sûre de lui?
GERTRUDE
Comme de moi même et quand tous les deux nous
voulons quelque chose, monseigneur le veut aussi
Nous le ferons renoncer à cette idée de vous loger au palais . . . d'autant qu'elle ne vient pas de lui . . . Mais du silence ! car s'il y avait le moindre éclat, tout serait perdu... et Ton ne pourrait plus . . . Voici son émineace et le prince son neveu.