SCÈNE ym
LesPrécéd., GUiMBARDINl, amené pa, GElVmUUE.
( Le cardinal est au milieu de la table, Gianetta à sa gauche y et tournant le dus à Guimbardini qui entre.)
GEBTRUDE , à Guimbardini, Approchez . . . monseignenr est bien disposé ... et cela
durera tant qu'il sera à table.
GUIMBABDINI.
Alors j'ai le tems.
GERTRUDE , bas à Gianetta.
Redoublez de prudence. . . je vais parler à Scaramella et je reviens. . . [S^ approchant du cardinal et lui présentant Guimbardini.) Monseigneur, voilà... {^Elle fait signe à Guimbardini de s'approcher, et sort.)
LE CARDINAL, à Guimbardini.
Asseyez-vous, signar. . . là. . . {lui m outrant un fauteuil du
côté opposé à la table.) Nous sommes à vous tout-à-
rheure.
GUIMBARDINI s^indine , et va s'asseoir ^ pendant que les trois autres continuent à manger.
{A part.) J'ai cru qu'il allait m'inviter . . . (Le regardant. ) Sont- ils heureux, ces gens-là !.. se voir dans un bon fauteuil, près d'une bonne table. . . toutes les douceurs de la vie. . . il n'est pas difficile comme cela, d'avoir du génie... (Montrant une bouteille qui est sur la petite table à gauche.) Je suis sûr qu'il y en a dans cette bouteille de lacryma Christi! J'y puiserais deux ou trois cavatines , et autant de requiem . . . [Regardant l'autre table.) El dans cet immense pâté. . . que de choses j'y trouverais ! . . Mais le génie qui est à jeun est bientôt à sec. . . Dieu ! comme ils mangent !.. Je crois qu'ils m'ont oublié.
LE CARDINAL , tendant son verre.
A boire.
GUIMBARDINI , prenant vivement ta bouteille qui est près de lui, va et verse à boire au cardinal.
Voici.
LE CARDINAL Quoi! vous-même, maestro!., c'est trop de bonté..- Quel est votre nomi^
GOMÉDIE-VAUDEVILLE. 27
GUIMBARDÏNL Signor Guimbardini. (// pa remettre la bouteille sur la table.^
GIANETTA, à part.
Mon mari î et devant le prince . . . devant le cardinal . . . Comment faire ?
LE PRINCE
Qu'avez- vous donc ?
GIANETTA
Rien. . . [A part.) Attendons, et tâchons de ne pas nous trahir.
Guimbardini. , . j'ai quelque idée. . . attendez-donc . . . n'est-ce pas vous qui m'avez présente plusieurs pétitions? GUIMBARDINI, s' inclinant.
Deux par jour , régulièrement , depuis une semaine , éminence.
LE CARDINAL
Belle écriture. .. une main remarquable.
GUIMBARDINI.
Le doigté est assez agréable.
LE CARDINAL
Vous êtes, dites-vous, pianiste ^ organiste?
LE PRINCE
Et vous avez du talent?
GUIMBARDINI.
Du talent, monseigneur , du talent! . . . j'en ai, j'ose le dire, plein mes poches. . , (tirant vliisieurs rouleaux de papiers, ) car j'ai là des messes , des opéras, qui parlent. . . qui crient pour moi. . . et qui ne peuvent pas se faire entendre. . . le siècle est sourd.
LE PRINCE
Et vous avez quelque antécédent , quelque recommandation ?
GUIMBARDÏNL Elève de Pergolèse... et je puis dire que Cimarosa m'a dû ses plus beaux ouvrages.
Comment cela ?
GUIMBARDINI.
J'étais son accordeur de piano.
LE CARDINAL
Voilà des titres.
GUIMBÂRDINI.
J'arrivais chez ce grand maître , et je lui disais : u Eh » bien! mon cher 5 » car nous nous traitions sans façon.., la familiarité du talent, « Eh bien! mon cher, comment >> cela va-t-il? — Cela ne va pas. .. je n'ai pas de chant... '> pas d'inspiration. . . Yoilà un air del Matnmonio que je » ne peux pas achever. . . » Je regardais le clavecin.. . je crois bien. . . trois cordes cassées. . . je retroussais mes manches {faisant le geste d' accorder un clavecin.) la, la, la , la, — allez , maintenant ; il s'y remettait, et trouvait son air. . . il en a dix comme cela , qu'il a composés à nous deux. . . mais j'en ai d'autres à moi tout seul. . . et si monseigneur voulait seulement en entendre un petit... uu piccolo.
LE CARDINAL
Volontiers.
GUIMBAKEINI, tout ému.
Est-il possible! c'est la première fois... (^Cherchant dans ses papiers.) On va donc enfin me connaître et écowter un de mes airs jusqu'au bout. . . moi qui n'ai jamais pu en achever un.
LE PPvINCE , tirant sa montre.
Qu'il ne soit pas long, car à midi nous avons une répe tition... Du reste, donnez-nous ce que vous avez de mieux.
GUIMBARDINI.
Tout ce que j'ai est ce qu'il y a de mieux. . . Mais j'aurais entre autres un morceau qui , malheureusement, est à deux voix . . . basse-taille et haute-contre ; sans cela. . . je vous garantis que c'est un morceau délirant ! . . . c'est à en
perdre la tête Rien que la ritournelle vous met dans
un état...
LE PRINCE
N'est-ce que cela:*.. . Voici un artiste distingué la
plus belle voix dllalie. . . notre premier soprano.
COMÉDIE-VAUDEYÎLLE, 29
GUIMBÂRDÏNL Un soprano!. . . c'est flifférent. . . Quel honneur pour moi et pour ma musique.'. . . C'est un duo de mon opéra à'Ahvfar.
LE PRINCE, se levant.
Abufar !
GUIMBARDINI.
Abufar épris de sa sœur... C'est moi qui fais Abufar..,,. LE CARDINAL, man<reani.
Abufar, je connais...
guimbardïm.
Et voici la partie du seigneur soprano.
LE PRINCE
Donnez... donnez.
GUIMBARDINI , chantant la ritournelle.
La , la , la , la , la, la.
( Pendant la ritournelle ^ le cardinal et le prince vont s'asseoir sur le devant du théâtre^ tandis que les domestiques enlèvent la table.) Ah ! quelle douce ivresse !
Quel trouble pour mon cœur!
Objet (le ma tendresse, C'est elle! c^est ma sœur!
{Levant les yeux sur Gianetta).
Que vois- je ! ô ciel ! est-ce une erreur ?
LE PRINCE
Que dit-il donc ?
GUIMBARDINI.
Moi , rien, si fait. .. c'est-à-dire. . . pardon...
Ses yeux, . . sa voix. . . ses traits. . . Oh ! non ! , .
C'est ma sœur. . . c'est ma femme !..
Je ne saurais m'y retrouver! . .
Encore un morceau , sur mon ame , Que je ne saurais achever.