PRÉFACE
Ce livre est l'œuvre d'un libéral russe, d'un juriste qui aime le droit, et qui a passé seize ans dans un Empire qui a déclaré à l'idée du droit une guerre éternelle. Dès lors, tout homme de cœur comprendra pourquoi l'auteur s'attaque aujourd'hui à l'Empire Ottoman.
Dès notre arrivée en Turquie, en 1898, nous avons ressenti la haine que conçoit naturellement tout esprit libéral pour le Sultan Rouge, et cette haine n'a fait que croître durant les dix année3 au cours desquelles nous avons dû être le témoin indigné et impuissant de ses crimes. Mais cette haine ne s'étendait aucunement au peuple turc. Bien au contraire. Arrivé à Constantinople après les massacres arméniens de 1895-1896, et voyant les libéraux turcs souffrir non moins, peut-être, sous la griffe sanglante d'ABD-ux- Hamid, que les chrétiens, nous avons cru sans peine ce que nous avaient dit nos collègues turcs à l'Ecole des sciences politiques de Paris : que le peuple turc était foncièrement bon et noble, et que son gouvernement seul le déshonorait, en commettant en son nom des crimes dont l'horreur faisait frémir ses sujets turcs non moins que l'Europe.
C'est donc avec une joie sincère que nous avons accueilli, nous, libéral russe, le soleil levant de la révolution jeune-turque de 1908, dont les premiers rayons promettaient des temps meilleurs pour tous les peuples installés sur le vaste territoire de l'Empire Ottoman. D'autant plus — on pouvait l'espérer du moins, — que le rapprochement entre la Russie, la France et l'Angleterre, d'un
VI LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
côté, et la nouvelle Turquie de l'autre, permettrait d'opposer une digue aux plans pangermanistes qui se dessinaient avec une clarté chaque jour plus inquiétante.
Ces illusions, on le sait, étaient celles de la majeure partie des libéraux de l'Europe. Malheureusement, elles ne furent pas de longue durée. I,es Jeunes-Turcs, qui se flattaient au début de suivre l'idéal girondin, finirent par devenir de sinistres jacobins, chez lesquels un chauvinisme aigu et un panislamisme combatif, d'autant plus révoltant qu'il ne reposait sur aucune conviction religieuse, remplacèrent les grands principes de la Révolution.
Non pas que nous nous joignions à ceux qui proclament que les Jeunes-Turcs n'ont jamais été sincères. Les ayant beaucoup fréquentés pendant les premiers mois de leur révolution, nous avons conservé de nos entretiens amicaux de ce temps l'impression qu'ils caressaient, en effet, le rêve d'un Etat Ottoman où tous les citoyens seraient libres et égaux ; ils ne comprenaient cependant pas, même alors, qu'aucune des vieilles races non-turques de l'Empire ne consentirait à se laisser fondre dans un ottomanisme incolore, et que dans la reconnaissance des droits de l'homme, il faudrait comprendre celui au libre développement du génie de sa nationalité. Mais, du moins, les Jeunes-Turcs restèrent fidèles à cet « ottomanisme libéral » jusqu'au coup d'Etat réactionnaire du 31 mars /13 avril 1909, à leur exode à Salonique et à leur retour triomphal à Constantinople avec l'armée de Mahmoud Chefket Pacha.
C'est à partir de ce retour que se révéla toute la petitesse, toute la pusillanimité de ces hommes qui, s'ils avaient eu une attitude virile et conforme aux idéals proclamés par eux, auraient certainement donné une autre face à plusieurs des événements qui ont préludé à la guerre mondiale. En face de l'ignorance crasse et du fanatisme borné du peuple turc, qui avait éclaté à leurs yeux dans la journée du 31 mars, et qui avait coûté la vie à certains