‹ Le sort de l'Empire ottomanChapitre 2 sur 43 · PRÉFACE VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE VII

d'entre eux, et mis en péril celle des autres, les « réformateurs » turcs sentirent leur rêve se dissiper. Au lieu de profiter de la victoire de Mahmoud Chefket Pacha pour imposer, par la force, le respect du droit, ils abdiquèrent tous leurs idéals ; et au lieu de tirer le peuple turc de l'ignorance où il croupissait, ils résolurent de flatter dorénavant ses plus vils instincts pour pouvoir l'exploiter à leur aise. Tout ce que ce peuple gagna au change, ce fut d'avoir plusieurs Abd-ul-Hamid au lieu d'un. Les révolutionnaires d'hier devinrent des aventuriers.

C'est en vain que les Représentants des pays de l'Entente, et, parmi eux, en première ligne les ambassadeurs Tcharykow et Bompard, tâchèrent d'arrêter les nouveaux tyranneaux dans leur course à l'abîme. Les conseils de sagesse et de tolérance prodigués par ces diplomates étaient attribués aux visées égoïstes de leurs pays. Les voix amicales françaises, comme celle de René Moulin, indiquant à côté de la force la faiblesse de la Jeune-Turquie, ou criant casse-cou, comme celle de René Pinon, dès le premier réveil du fanatisme, ne furent pas écoutées 1. Les avertissements d'un Miuoukoff, ami éprouvé de la liberté, ne provoquèrent que la suspicion, les remontrances du Times que la haine. Les services des dévoués collaborateurs européens de la première heure, des Charles Laurent, des Ostrorog, furent dédaignés, leurs efforts contrecarrés. En un mot, les Jeunes-Turcs oublièrent complètement que si l'Europe civilisée avait fait crédit à leur révolution, c'était à la condition qu'ils fissent de la Turquie un Etat civilisé. Il n'est que juste, cependant, de dire dès à présent que la rapidité vertigineuse avec laquelle les meneurs jeunes- turcs déclinaient dans l'estime de tous les élé rients honnêtes du monde, n'était pas seulement la conséquence de leur faillite morale depuis la catastrophe du 31 mars. La grande adoratrice de la Force, le

1 René Moulin, Force et faiblesse de la Jeune-Turquie. 1910. — Ren* Pinon, L'Europe et la Jeune-Turquie, 1913.

grand apôtre du matérialisme, la grande initiatrice du Mal, l'Allemagne moderne, se dressait à côté de ces renégats de la liberté. Elle flattait leurs ambitions secrètes, encourageait leurs instinct9 ataviques, les poussait aux excès irréparables, et, ce faisant, elle couvrait tout le pays d'un filet d'acier dont l'indolence orientale ne pouvait le dégager. Jamais encore un peuple n'en a subjugué un autre par de si vilains moyens. Et jamais encore l'élève n'a mis tant de zèle à surpasser le maître dans sa vilenie.

Ta'limi allemân (leçon allemande), voilà, de l'aveu des Allemands eux-mêmes, les paroles que murmurent déjà les lèvres turques qui osent exprimer les pensées que la guerre a fini par faire naître dans les âmes les plus simples. Ta'limi allemân, chuchotent les Turcs, quand on leur demande pourquoi la Turquie est entrée en guerre contre les puissances qui lui garantissaient son intégrité. Ta'limi allemân ! répètent-ils quand on leur demande pourquoi ils font, eux musulmans, de concert avec des chrétiens, la « guerre sainte » à d'autres chrétiens, alliés ceux-ci au descendant du Prophète, le Chérif de la Mecque. Ta'limi allemân ! répondentils quand on leur reproche le massacre des Arméniens et des Nestoriens, la mise à mort par la famine des habitants de la Syrie et du Liban, la pendaison des patriotes arabes. Ta'limi allemân ! Ta'limi allemân! Ce cri, aujourd'hui encore sourd murmure d'esclaves craintifs, grossira à chaque coup que les victoires de l'Entente porteront aux armures de leurs maîtres, et le jour où, enfin, la grande prêtresse de la Force tombera vaincue auprès de son autel, le peuple turc, conscient de ses abominables crimes, éclaboussé de honte et de sang, se voyant livré aux bras des peuples vengeurs du Droit, poussera une immense clameur : Ta'limi allemân ! T ali' mi allemân !

Gardons-nous alors d'une trop grande rigueur. Considérons que le peuple turc est un peuple ignorant et primitif, qui a été livré par des aventuriers à l'Allemagne. Mettons-le au bénéfice

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du Ta'limi alternât! ! Accordons-lui Les circonstances atténuai que nous ne refusons pas aux grands criminels. Mais n'oubli pas ses crimes. Nous n'en avons pas le droit. Connue l'ont proclamé 1rs chefs des gouvernements de l'Entente, il doit réparer, il doit restituer, et surtout donner des garanties contre la répétition de semblables méfaits...

Dans le grand procès de l'Empire Ottoman, qui se déroule devant le Tribunal de l'humanité, procès que le Comité Union et Progrès appelle lui-même dans ses récentes déclarations, personne n'a le droit de se taire, car le silence serait la complicité. Qui tacuit ubi loqui potuit ac debuii conseniire videtur. < )r, nous ne consentons point. Notre conscience rejette les horribles théories allemandes et se refuse à proclamer le triomphe de la force sur ledroit. Notre conception de la justice 1 as la souveraineté ab-

solue, illimitée, de l'Etat, ce moloch moderne piétinant les droits des nations et des hommes. Nous croyons a une seule souveraineté, à celle qu'a proclamée Mirabeau, la souveraineté du droit. Nous croyons qu'au-dessus du droit de l'Etat s'élève le droit international, et au-dessus de tous les deux, le droit humain.

Dès lors c'a été pour nous un devoir impérieux d'écrire ce livre. Devoir d'homme qui a consacré une grande partie de son activité à l'étude du droit, devoir d'homme qui a passé une partie de sa vie à l'étude de l'Empire Ottoman, où il est resté pendant seize ans, à un poste d'où il pouvait observer et juger 1. Comme juriste russe, comme Associé de l'Institut de Droit international, comme Secrétaire de la seconde Conférence de la Paix, comme fils enfin de la grande Russie libre, nous avons voulu dire notre opinion intime sur le cas : Civilisation contre Empire Ottoman, engagé pour la dernière fois devant le Tribunal de l'histoire.

Dès lors, le plan du livre s'est imposé de lui-même. Dans la

1 L'auteur a été de 1898 à 1914 Drogman de l'Ambassade de Russie à Constantiuople.

première partie, nous présentons une histoire succincte du régime jeune-turc, tel que nous l'avons vu en témoin oculaire x. Quant à nos appréciations, nous déclarons n'avoir voulu blesser intentionnellement qui que ce soit. Nous n'avons dit que ce que nous croyions indispensable à l'intelligence des événements. Nous n'avons aucune animosité personnelle contre aucun des chefs jeunes-turcs, si ce n'est celle d'avoir à porter un jugement sévère sur des hommes en la sincérité, la loyauté et la générosité desquels nous avons cru trop longtemps, et que nous devons flétrir aujourd'hui comme des renégats. Mais nous ne regrettons pas notre confiance d'alors. D'ailleurs, l'Europe entière n'a pas à se repentir d'avoir donné aux Jeunes-Turcs un délai pour faire la preuve de leur droit à l'Empire. C'est mieux ainsi. Car l'histoire ne pourra pas dire que les crimes de ses sultans ont empêché le peuple turc de montrer à l'univers son âme véritable.

La seconde partie de ce livre analyse la neutralité turque et réfute les arguments par lesquels la Turquie tâche d'expliquer son entrée en guerre 2.

La troisième partie décrit, aussi exactement que nos moyens d'information nous le permettaient, la Turquie sous l'Allemagne, la Turquie sous le Califat de Berlin, selon le mot de M. Sazonow.

La quatrième partie établit le droit à l'intervention d'humanité, en théorie d'abord, dans les consciences juridiques des peuples de l'Entente, ensuite. Et le livre finit par l'application du principe de l'intervention au criminel convaincu de lèse-humanité —

1 Cette partie a paru, en russe, en 1915 dans la revue russe Rousskaya Mystl.

8 La traduction des documents turcs cités dans la première partie de cet ouvrage a été faite par nous personnellement ; la traduction des documents turcs de la seconde et de la troisième partie est due à la plume aussi compétente qu'élégante de M. Louis FEUILLET, ancien Secrétaire-Interprète particulier du Sultan, ancien Directeur du Lycée Galata-Sérail, à Constantinople. Nous exprimons à M. L. Feutij.et, toute notre reconnaissance.

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