CHAPITRE PREMIER Les faits
§ i. La « neutralité » turque depuis le commencement de la guerre européenne jusqu'à l'attaque des ports russes de la mer Noire (ier août-30 octobre 19 14) est certainement un des épisodes les plus tragi-comiques de l'histoire turque. Tragique, parce qu'elle préludait à la ruine certaine d'un empire. Comique, parce que jamais et nulle part encore on n'avait vu des politiciens mettre une aussi grande dose de mauvaise foi, de fourberie, d'insolence au service d'une cause qui non seulement n'était pas la leur, mais dont le triomphe devait fatalement amener le plein assujettissement de leur patrie au vainqueur. Aussi cette conduite des Jeunes-Turcs ne saurait-elle être expliquée que par le phénomène d'une suggestion allemande exploitant habilement tous les côtés naïfs e1 grossiers du caractère turc, resté aussi primitif que du temps «le la première apparition des hordes ottomanes dans les plaines européennes.
Dès les premiers jours d'août, la Sublime-Porte décréta la mobilisation générale de l'armée ottomane. Dans ses entretiens avec l<s ambassadeurs de l'Entente, le Grand-Vézir la motiva, principalement, par la crainte d'une agression de la Bulgarie, mais aussi par les bruiis courants d'une concentration de troupes russes sur K-s frontières du Caucase. Il déclara en même temps l'intention de la Turquie d'observer, pendant le conflit, la plus
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stricte neutralité, déclaration qu'il renouvela dans la suite avec chaleur toutes les fois que les manifestations bizarres de cette « stricte neutralité » lui attiraient les protestations de l'Entente 1.
Voyons donc en quoi consistait cette neutralité turque, style allemand.
Le premier point qui provoqua le mécontentement naturel des Alliés fut le maintien de la mission militaire allemande en Turquie. Le Grand Vézir prétendait ingénument, il est vrai, que la mission allemande n'avait aucune portée politique ; que les officiers allemands n'étaient que des « employés » turcs, faisant de la bonne besogne, qui avaient offert de rester et qu'il eût été peu gracieux de renvoyer2. Ces explications savoureuses n'eurent cependant pas le don de tranquilliser les diplomates de l'Entente, qui s'obstinaient à voir dans les officiers allemands « un élément nullement désirable », excitant la Turquie contre l'Entente et s'efforçant de provoquer des malentendus entre elles3. Du reste, Enver Pacha lui-même, au cours d'une conversation avec l' attaché militaire russe, ne nia pas, dans un élan de sincérité, qu'en laissant ses officiers en Turquie, le gouvernement allemand ne poursuivît un but, qui était précisément d'entraîner la Turquie dans son orbite ; il affirma seulement que ce but ne serait pas atteint, la Turquie ne recherchant que ses propres intérêts4.
Dans ces circonstances, il était bien naturel que le Gouvernement anglais ne se crût pas obligé de contribuer, de son côté, à l'augmentation des forces militaires de la Turquie. Il réquisitionna donc pour son compte les deux navires de guerre turcs en construction dans les chantiers d'Angleterre. Ce séquestre produisit en Turquie un très vif mécontentement contre le Gouvernement britannique, malgré la déclaration de ce dernier que dans cette crise il devait garder pour ses propres besoins tous les navires de guerre utilisables, et qu'il prendrait en considération les dommages causés à la Turquie5. Le Grand Vézir déclara même à l'ambassadeur d'Angleterre « que la saisie des navires turcs en Angleterre, faite par le Gouvernement de Sa Majesté, a été cause de toute la crise, et, comme presque tout sujet turc a souscrit à leur achat,
1 Livre orange russe relatif à la rupture avec la Turquie, nos i, 2, 3, 5 ; Livre bleu anglais relatif à la rupture avec la Turquie, nos 3, 6.
2 Livre bleu, n° 3.
a Livre orange, n° 6.
4 Livre orange, n° 7.,
6 Livre orange, n° 10 ; Livre bleu, nos i, 2, 4, 6, 20.
ce fait a produit une terrible impression dans toute la Turquie, où l'attitude de l'Angleterre laisse présumer de sa part l'intention d'aider la Grèce dans ses projets d'agression contre la Turquie. La population turque aurait compris que la Grande-Bretagne remboursât les navires ou qu'elle promît de les renvoyer à la fin de la guerre ; mais on considérait le fait tel qu'il était comme un vol (robbery). Les Allemands se sont hâtés d'exploiter la situation dont ils ont tiré tous profits 1. » En effet, l'Allemagne profita habilement de cet incident et introduisit deux de ses bâtiments de guerre, le Gœbcn et le Breslau, dans les eaux neutres de la Turquie.
Ces navires, échappés à la poursuite de l'escadre anglaise, franchirent les Dardanelles le n août-29 juillet. Ils débutèrent par des réquisitions sur les navires de commerce français, anglais et grecs mouillés dans le port et enlevèrent les appareils de télégraphie sans fil du vapeur français Saghalien2. Aux protestations énergiques des ambassades de l'Entente, exigeant le départ ou le désarmement des cuirassés allemands3, le Grand Vézir opposait la déclaration formelle que ces deux navires avaient été achetés par la Turquie à l'Allemagne pour remplacer ceux qu'avait retenula Grande-Bretagne4. Or, en vertu des règles universellement res connues du droit international, un tel transfert, sous pavillon neutre, d'un navire ennemi était absolument irrégulier 5.
Au surplus, cette excuse n'était pas de bonne foi. Les allégations de Saïd Halim Pacha reçurent un démenti catégorique du ministre des affaires étrangères allemand, M. de Jagow lui-même,
1 I.i\ r«j bleu, n° 20.
* Livre orange, a0 j".
■ Livre bien, n" 8 ; Livre orange, a" -•-•.
4 Livre bien, n° g ; Livre orange, n° j:.
'aration navale de Loutres de 1909, laquelle, il est vrai,
n. lis <|ui, .111 début «le la guerre mondiale, et. lit considérée
... 111111e L'expression du droit maritime coutumier, dit : « Le transfert sons pavillon
d'un navire ennemi, effectué après L'ouverture des hostilités, est nul. à
■. oins qu'il s.iit établi que ce transfert n'a ]. effectué en vue d'éluder Les
. onséqueni es qu'entraîne le caractère 'le navire ennemi. Toutefois, il y .1 présomp-
olue 'le aulliti 1 -1 le transfert a été effectué pendant que le navire est
en voyage, on dans un port bloqué » La vente du Goeben et du Breslau était
donc nulle a tous les points de vue. Comme le fait remarquer avec justesse M. Sa
ZONOW, dans smi télégramme du 2<> juillet il août à M. de GlBRS: l'art. 56 qui
a en vue les navires >ie comm plique, ■ < forti ri, aux navires de guerre.
i\ pat La Turquie d'un navire de guerre qui se trouvait en danger direcl
d.uis le bassin de la Méditerranée a pont but de venir en aille à L'Allemagne, et la
considération des avantages d< La Turquie n'a aucune force juridique.') (Livre orange, n° 18.)
lequel déclara au ministre de Grèce à Berlin que « cette vente, en réalité, n'avait jamais eu lieu 1. »
Les puissances de l'Entente n'ignoraient pas cette déclaration de Berlin. Cependant, désireuses de laisser à la Turquie l'entière responsabilité de la rupture, elles n'insistèrent pas sur le départ ou le désarmement des cuirassés, et se montrèrent disposées à reconnaître la vente, à condition qu'elle fût opérée bona fide et que les équipages allemands fussent rapatriés et remplacés par •des équipages turcs2.
La condition ne fut pas remplie. Les navires « achetés » et devenus « turcs » gardèrent leurs équipages allemands, coiffés, il est vrai, du fez. On ne débarqua que deux cents matelots du Gœben pour les employer ailleurs. Sans cesse, pendant les mois d'août et de septembre, les ambassadeurs de l'Entente renouvelaient leurs protestations devant le Grand Vézir et les différents membres du Gouvernement. Chaque fois ils recevaient la déclaration la plus formelle et la plus solennelle qu'on ne gardait les Allemands que pour l'instruction des équipages indigènes et qu'ils seraient remplacés dès qu'arriveraient de Londres les marins turcs des navires retenus en Angleterre. Cette arrivée ne changea cependant rien à l'état de choses. Et quand les ambassadeurs prévenaient la Turquie des conséquences de la germanisation de la flotte turque et de la mainmise de l'Allemagne sur Constantinople, le Grand- Vézir affirmait avec énergie sa résolution de maintenir sa neutralité ; le ministre de la Marine engageait sa parole d'honneur qu'aucun marin allemand ne resterait dans la flotte ; le Sultan lui-même promettait à l'ambassadeur anglais leur départ « dans cinq ou dix jours ». Et les Allemands ne quittaient ni le Gœben ni le Breslau.
Par contre, l'ambassadeur d'Allemagne et son fidèle acolyte Enver Pacha se mirent à pousser le cabinet à ordonner le départ des navires pour la mer Noire à l'effet de provoquer un conflit avec la flotte russe. Mis au courant de ces intrigues, les ambassadeurs des Alliés unirent leurs efforts pouf empêcher la catas-
1 Télégramme de M. Demidoff, ministre de Russie à Athènes, du 6 (19) août 1914. Livre orange, n° 27.
2 Télégramme de Sir Edward Grey à M. Beatjmont du 12 août 1914: «If the erews of the Goeben and Breslau are returned to Germany at once and if the transfer of those vessels to Turkey is bona fide, so that they can only reappear as Turkish ships with Turkish erews, there seems no reason that the British naval mission should be withdrawn. » (Livre bleu, n° 11.)
LES FAITS 8l
trophe. Ils trouvèrent le même aecueil auprès du cabinet turc. Le Grand Vézir prenait de grands airs, se fâchait et affirmait qu'étant le maître de la maison, il saurait maintenir la neutralité. Le 16 septembre, il déclara qu'on n'avait pas l'intention d'envoyer la flotte dans la mer Noire. Le 19, le ministre de la Marine annonça même que le cabinet avait révoqué un ordre contraire donné par Enver Pacha. Et le 20, le Breslau, escorté par trois autres navires, fit une randonnée dans la mer Noire. Le 21, ce fut le tour du Gœben. Aux protestations des ambassadeurs, le Grand Vézir répondit que la sortie d'un navire pour des exercices de tir, « dangereux dans la mer de Marmara », n'était pas la sortie générale de la flotte, laquelle n'aurait pas lieu, conformément à ses déclarations. La vérité était que l'ambassadeur d'Allemagne, baron Wangenhetm, se souciant fort peu de la décision du conseil des ministres, avait lui-même donné l'ordre aux navires de faire des croisières dans la mer Noire. De plus, le baron, dont le lourd « humor » allemand ne se démentait jamais, avait cru, lui aussi, bon de placer un mot dans la longue discussion diplomatique engagée entre les Alliés et la Porte, sur la véritable situation des deux navires. Il communiqua au Grand Vézir « que les navires allemands n'étaient que jusqu'à un certain point soumis aux Turcs ; qu'ils étaient destinés non seulement à servir les intérêts ottomans, mais principalement ceux de l'Allemagne ». Décidément, le baron se rangeait à la thèse des diplomates de l'Entente. Il poussa la plaisanterie jusqu'à ajouter « que les officiers allemands ne provoqueraient pas la flotte russe ».
Voici l'exposé plus détaillé, d'après le Livre bleu et le Livre orange, des pourparlers entre le gouvernement turc et l'Entente au sujet du Gœben et «lu Breslau :
!.• ' 1 août, hji.mai. Pacha, ministre de la marine, promet au chef de la mission navale anglaise, amiral i.imhs. qu'il remplacera Les équipages allemands du Gœben et <lu Breslau par des équipages turcs et < jia * il soumettra
..ins ans ordres de l'amiral anglais : il ajoute que, jusqu'à la fin de
rre, on n'avait pas l'intention de 1rs faire sortir delà mer de Marmara.
(Lrvn bleu, n" 15.) ue 15 août, L'amiral [jmptjs et les autres officiers de la
s.- mu. nt retirer leurs commandements et sont invités ;i
travailler au Ministère (Livre bleu, n° [6). Le to août Le Grand Vézir fait an
d'affairi 1 d tagletern de nouvelles déclarations de neutralité et
affirme, lui aussi, «pie [es navire, resteront dans la mer de Marmara fLivre
lileu, n" 18). l-e même jour • o matelots allemands sont débarqués du
>■ > t du 1 I remplacés par des Turcs. Le ministre de la Marine
et le Grand Vérir promettent que Les aul L'arrivée
'■•s na\ iri \iu'l< ten
i.' -Mit. Le Grand Vérir déclare .'1 L'ambassadeur d'Angleterre qu'il
déplore profondément La violation de La neutralité dans l'affaire <Ks navires
illeiuamls, fait <|u'il m- pouvait niet il prieSntL m.m 1.1. r de lui donner Le