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82 I,E SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
temps de se débarrasser des équipages allemands, ce qu'il promet de faire graduellement ; il ajoute que jusqu'à l'arrivée des transports turcs avec équipages de Londres, le gouvernement n'a pas d'équipages pour remplacer les Allemands. Le Grand Vézir assure solennellement que ni le Goeben ni le Breslau n'entreront dans la mer Noire ou dans la Méditerranée. (Livre bleu, n° 20.)
Le 1 8 août, Sm Edward Grey déclare à Tewfik Pacha, ambassadeur de Turquie à Londres, que l'intégrité de la Turquie sera préservée pourvu qu'elle conserve une réelle neutralité, renvoie les équipages allemands du Goeben et du Breslau et facilite la circulation des navires de commerce anglais. (Livre bleu, n° 21.)
Le 22 août, Tewfik Pacha, ambassadeur de Turquie à Londres, adresse à Sir Edward Grey une note qui se réfère à la déclaration précitée du ministre anglais et dont le point 2 porte : « que le gouvernement impérial procédera au remplacement des officiers et équipages allemands par ceux du Sultan Osman, dès qu'ils seront arrivés à Constantinople. » (Livre bleu, n° 29.)
Le même jour, Sir Edward Grey, en répondant aux ouvertures faites par D Jémai, Pacha à Sir L. MaeIvET le 20 août (Livre bleu, n° 24), fait la célèbre proposition de garantir l'intégrité et l'indépendance de la Turquie et de consentir, après certaines réformes, à l'abolition des capitulations juridiques, si le gouvernement ottoman veut immédiatement rapatrier les équipages allemands des deux navires, garantir le passage paisible et ininterrompu des navires marchands par les Détroits et observer toutes les obligations de neutralité. (Livre bleu, n° 28.)
Le transport avec les marins turcs étant arrivé de Londres, Sir L. Maixet demande, le 22 août, au ministre de la marine quand seront rapatriés les équipages du Goeben et du Breslau ? Djémae Pacha se dit favorable au rapatriement, mais prétend que cela dépend du Grand Vézir (Livre bleu, n° 30).
Le 24 août, l'ambassadeur d'Angleterre déclare dans les termes les plus catégoriques que l'Angleterre ne tolérerait pas la germanisation de la flotte turque et que la flotte anglaise ne quitterait pas les Dardanelles tant que les équipages allemands ne seraient pas remplacés et la liberté de la navigation assurée. Le Grand Vézir nie l'intention de son gouvernement de germaniser la flotte (Livre bleu, n° 32).
Le 27 août, le Grand Vézir donne à l'ambassadeur de Russie sa parole que le Goeben ne sortira nulle part et promet d'insister de nouveau pour que l'on éloigne au plus vite l'équipage allemand de ces navires (Livre orange, n° 36) Le même jour, Sm L. Mai^ET télégraphie à Sir Edward Grey : «L'ambassadeur de Russie est actuellement avec le Grand Vézir, que je viens de voir. J 'ai de nouveau insisté auprès de Son Altesse sur mes appréhensions au sujet d'une incursion de la part du Goeben. J'exprimai ma conviction que si la Turquie était assez imprudente pour provoquer les puissances de la Triple Entente, cela signifierait la fin de l'Empire Ottoman. A ces observations, Son Altesse répondit que le Goeben, muni comme il l'était d'un équipage allemand, ne serait jamais autorisé par le gouvernement turc à entrer dans la mer Noire. Son langage sur ce point était des plus énergiques (emphatic), et je crois qu'il était sincère. Je ne manquai cependant pasd'attirer l'attention de Son Altesse sur ce fait que, si le ministre de la Manne, le ministre de la Guerre et l'ambassadeur d'Allemagne donnaient l'ordre au Goeben d'y aller, je ne voyais pas trop bien comment Son Altesse pourrait l'en empêcher. Si l'Empereur d'Allemagne donnait l'ordre à l'amiral allemand d'aller dans la mer Noire, il ne semblait pas que les deux ministres turcs pourraient, même si c'était leur désir, empêcher l'amiral d'exécuter ces ordres. Le Grand Vézir m'assura avec beaucoup d'emphase (most emphatically) que mes craintes n'avaient aucun fondement, mais il ne me donna aucune raison pour justifier cette opmion optimiste. Son Altesse fut bouleversée quand je répondis qu'aussi longtemps que les équipages allemands demeureraient, Son Altesse ne serait pas maîtresse de sa propre maison, mais bien à la merci des Allemands qui avaient complètement (to ail intents
and purposes) occupé Constantinople. Son Altesse reconnut que les Allemands pressaient la Turquie de renoncer à sa neutralité, et qu'ils désiraient la brouiller avec les Russes et avec nous-mêmes ; néanmoins elle m'assura solennellement que le gouvernement turc n'abandonnerait pas sa neutralité. Elle comprenait nettement le dessein de l'Allemagne dans cette affaire, et tout le gouvernement turc était déterminé à ne pas se laisser prendre au piège. Le Grand Vézir est, j'en suis certain, absolument sincère quant à lui. Néanmoins, la situation est telle que je l'ai décrite dans le paragraphe précédent. » (Livre bleu, n° 42.)
Le 30 août et le ie septembre, le Grand Vézir déclare derechef à l'ambassadeur d'Angleterre que les marins allemands seront rapatriés. (Livre bleu, n08 48 et 50.) Le 31 août, DjÉMAi, Pacha, ministre de la Marine, donne à M. deGeers, ambassadeur de Russie, sa parole d'honneur qu'aucun marin allemand ne restera dans la flotte, le priant de lui donner un certain délai, approximativement deux semaines, pour éloigner petit à petit les Allemands. (Livre orange, n° 40.)
Le 3 septembre, Sir Edward Grey informe Sir Louis Maillet qu'aussi longtemps que les équipages allemands n'auront pas été renvoyés, le Goeben sera certainement traité comme un navire allemand s'il sort des Détroits. (Livre bleu, n° 56.) Le 6 septembre, Sir L. MAELET dit àTAEAAT Bey, ministre de l'Intérieur, que le gouvernement anglais considère la flotte turque comme annexe de la flotte allemande, et que si elle s'aventurait dans l'archipel, elle serait coulée. Taeaat Bey répond: que la flotte n'a aucunement l'intention de quitter les Dardanelles. (Livre bleu, n° 64.) L'ambassadeur prévient également le Grand Vézir. (Livre bleu, n° 65.)
Le 7 septembre, sir L. MAEEET communique à Sir Edward Grey une nouvelle preuve que le Goeben et le Breslau n'ont pas été vendus à la Turquie ; l'ambassadeur d'Allemagne a envoyé deux fois des ordres à la douane relativement à l'entrée en franchise de marchandises pour le navire de S. M, Impériale, le Goeben. (Livre bleu, n° 65.)
Sur l'ordre de M. Sazonow, M. DE GrERS prévient, le 1 3 septembre, le Grand Vézir que l'apparition du Goeben et du Breslau dans la mer Noire peut amener des complications. Le Grand Vézir répond : qu'il ne sait encore rien au sujet de la sortie des navires, et qu'il ne voit pas de raison à leur envoi dans la mer Noire. (Livre orange, n° 50.)
Le même Jour, l'ambassadeur d'Angleterre notifie au Grand Vézir le rappel de la mission navale anglaise. (Livre orange, n° 52.)
Le 1 5 septembre, Sir Maeeet télégraphie à Sir Edward Grey que, d'après
informations et celles de M. de Giers, les ambassadeurs d'Allemagne et d'Autriche font un effort décisif porir obliger le ministre de la guerre à envoyex le Goeben et le reste de la flotte dans la mer Noire. (Livre bleu, n° 76.)
J.< [6 septembre, le ministre de la Marine, sur les représentations de Sut Mai.i.k'i . promet d'empêcher l'envoi de la flotte turque à Trébizonde. Le Grand vé/.ir déclare à l'ambassadeur d'Angleterre qu'on n'a aucune intention d'envoyer le Goeben dans la mer Noire. (Livre bleu, n° 79.)
1/ [g septembre, iiw.i.n, Bey, président de la Chambre, déclare à Sis l,. Mw.i.i.t que la Turquie n'entrera pas en guerre avec la Russie, qu'il esl personnellement contraire à l'entrée de la Hotte dans la mer Noire, que le Cabinet s<- tend compte des projets allemands et qu'il veut rester neutre. il.i\ n- bleu, n 1
Le i'; septembre, M. Bompard, ambassadeur de France, a une couver sation avec le ministre de la Marine, qui lui déclare que l>- Conseil des ministres s'est opposé à l'ordre donné par Enver Pacha à la flotte turque de pénétrer dans la nn-r Noire, [/ambassadeui d' Angleterre annonce cependant, en sou lignant L'absence absolue <1<- contrôle «lu Cabinet sur le ministre de la Guerre et sur les A1K mands, qu'en dépit d.- cette assurance au ministre de la Marine, le i;>, tau et trois autri 9 ua> ires plus petits sont entres le matin du .■< 1 sep
tembre dans la dut Noire. 1 l.n re l.leu. n" 83.)
i,e même joui, Sih !.. Mai.i.it attire l'attention du Grand Vézir sure*
fait. Saïd Halim Pacha dit maintenant que le gouvernement turc aie droit d'envoyer sa flotte dans la mer Noire, mais nie avec véhémence toute intention d'attaquer la Russie. 1/ ambassadeur d'Angleterre lui fait observer que la sortie du Breslau démontre le degré d'autorité exercé par le Grand Vézir, et prouve que Constantinople n'est maintenant qu'un camp armé allemand. (Livre bleu, n° 84.)
Le 2 1 septembre, Sir Maixet, reçu en audience par le Sultan, lui transmet les regrets du Roi d'Angleterre pour la détention des deux vaisseaux turcs au début de la guerre, détention nécessitée par les «exigences d'une situation imprévue », et confirme la décision du gouvernement anglais de les rendre à la Turquie à la fin de la guerre actuelle. — L'ambassadeur d'Angletrre exprime en même temps l'espoir de son souverain « que la Turquie ne fera rien qui puisse empêcher son gouvernement de donner suite à cette décision, qu'elle gardera une neutralité stricte et absolue pendant la guerre actuelle, et qu'on ne tardera pas à mettre fin à quelques faits contraires à la neutralité qui ont provoqué quelque inquiétude au sujet de l'attitude du gouvernement ottoman ». Le Sultan nie avec vivacité toute conduite contraire à la neutralité de la part de la Turquie, et déclare que les équipages allemands du Gceben et du Breslau retenus pour former les équipages turcs seront renvoyés dans cinq ou dix jours. (Livre bleu, n° 112.)
Le 21 septembre, l'ambassadeur de Russie attire l'attention du Grand Vézir sur l'entrée dans la mer Noire du Gœben, entrée qui ne correspond pas aux déclarations antérieures de Son Altesse, insiste de nouveau sur la position internationale du Gœben et du Breslau, qui malgré le pavillon turc ne peut pas être reconnue comme correcte. Saïd Haum Pacha s'efforce de se justifier, disant que la sortie d'un gros navire pour les exercices de tir, dangereux dans la mer de Marmara, n'est pas la sortie de la flotte et qu'il ne peut que confirmer ses affirmations qu'il n'y aura pas de sortie générale de toute la flotte turque. (Livre orange, n° 57.)
Le 25 septembre, l'ambassadeur d'Angleterre, sur les instructions spéciales de SiR Edward Grey, montre au Grand Vézir « le résultat fatal à l'Empire turc s'il persiste dans une série d'hostilités cachées et d'intrigues mesquines contre l'Empire britannique, r. — Sir L. Maixet lui rappelle que plus d'une fois il avait promis de renvoyer les équipages allemands du Gœben et du Breslau, et que non seulement ces promesses n'ont pas été tenues, mais que d'autres officiers et soldats allemands sont arrivés. — Saïd Halim Pacha prie de lui tenir compte du fait que pendant huit semaines il a maintenu la paix. (Livre bleu, n° 94.)
Le 12 octobre, toute la flotte turque fait son entrée dans la mer Noire. (Livre bleu n° 119.)
Dès lors, les Puissances de l'Entente, toujours fidèles à leur résolution de laisser la responsabilité de la rupture à la Turquie, n'avaient plus qu'à attendre le résultat fatal des croisières de la flotte turque dans la mer Noire. Prévoyant son apparition dans la mer Egée également, le gouvernement anglais prit soin de prévenir la Porte que le Gœben et le Breslau seraient coulés comme navires allemands s'ils sortaient des Dardanelles1. Mais bientôt le cabinet de Londres ne jugea plus possible de laisser sortir les autres navires turcs, vu leur soumission au commandement allemand. Le 26 septembre, un torpilleur turc étant sorti des Détroits, l'ordre de rentrer lui fut intimé par un navire de guerre
1 Livre bleu, nos 56, 60, 84.
anglais. Là-dessus, le commandant allemand des Dardanelles ferma les Détroits. La Porte offrit de les rouvrir, à condition que la flotte britannique s'éloignât vers Lemnos. Mais le cabinet anglais répondit que la flotte britannique ne s'éloignerait que lorsque les officiers et équipages allemands seraient partis, et que la marine turque aurait cessé d'être sous le contrôle allemand. Les Détroits restèrent fermés 1.
Les navires « principalement allemands » bornaient donc leur activité à la mer Noire. Ils visitaient les ports roumains et bulgares et ramenaient à Constantinople les navires de commerce allemands que la guerre avait forcés de s'y réfugier. Et, détail édifiant, ces bateaux arboraient pendant la traversée le pavillon ottoman, qu'ils échangeaient contre l'allemand dès qu'ils entraient dans le Bosphore2.
§ 2. Le cas du Gœben et du Breslau était loin d'être la seule provocation à l'Entente pendant cette période d'avant-guerre. Bien d'autres violations, plus dangereuses encore, de la neutralité se produisaient chaque jour. Un flot continu de forces allemandes se déversait en Turquie par les canaux « neutres » de la Roumanie et de la Bulgarie : officiers, soldats, marins, techniciens, ouvriers, armes, canons, munitions, mines3. Bientôt les commandements allemands résonnèrent sur les fortifications du Bosphore et des Dardanelles, et Constantinople devint un camp allemand et une base pour les opérations navales allemandes. Les navires marchands allemands étaient armés à Constantinople. Au Bosphore, en face de l'ambassade d'Allemagne à Beicos, était mouillé le bateau allemand Corcovado, qui servait de station radiotélégral>hi<|ue au gouvernement de Berlin4. De même, étaient munis d'appareils de télégraphie sans fil les bateaux General et Lily Rickmers. E1 pour comble de cynisme, l'ambassade d'Allemagne organisa un office nommé « Btappen Kommando » qui se mit à réquisitionner ouvertement, en plein Bosphore m-utre, pour le compte de son gouvernement, les marchandises russes, françaises et anglaisesqui se trouvaient sur (Us bateaux allemands; cette
1 Livre bien, il'" 97, 98, 99, [02, 105, 107, 108. — Livre orinpc, 11" 67, 68, 6q, 70. 71.
2 Pat exemple : les bateaux /<r<>* et Eriuoti qui s'étaient réfugiés à Sulina, Livre bleu, n° 126.
'Livre orange, »"' j6, 4s. 76 ; Livre Lien, n0' 39, 40, 43, 47, 7-'. 94. 4 Note de protestation anglaise «lu l octobre 1014, Livre bleu, n° 144, encloturt.
institution était assez aimable pour délivrer des reçus aux propriétaires en vue sans doute de prouver le respect de l'Allemagne pour les accords de La Haye 1 !
Mais le fait peut-être le plus extraordinaire dans ce chapitre si instructif de la « neutralité ottomane » est la note verbale par laquelle la Sublime-Porte, le 28 septembre, avisa les missions étrangères des règles qu'elles avait adoptées pour les navires belligérants se trouvant en eaux turques. A leur grand étonnement, les ambassadeurs de l'Entente y trouvèrent sanctionnés tous les principes que la Sublime-Porte avait si ouvertement violés pendant la crise. La règle des vingt-quatre heures pour le séjour des navires de guerre belligérants dans les ports turcs ; leur désarmement ce délai passé ; l'obligation pour les bâtiments de guerre de s'abstenir de tous actes contraires à la neutralité de l'Empire ottoman, et spécialement de l'exercice du droit de visite ; l'interdiction aux belligérants de faire des eaux et ports ottomans la base d'opérations navales contre leurs adversaires ; la défense notamment d'installer sur le sol et dans les eaux territoriales des stations radio-télégraphiques. Une disposition spéciale attestait même qu'il n'était en rien dérogé au régime des Détroits. A ce document extraordinaire, les puissances de l'Entente ne purent évidemment qu'opposer sa flagrante contradiction avec la réalité. « Les règles adoptées par la Porte — dit la note-réponse anglaise — indiquent une conception des devoirs de neutralité en liaison étroite avec les principes généraux observés par le gouvernement de Sa Majesté. Par conséquent, c'est une surprise d'autant plus grande pour l'ambassade de Sa Ma-
1 Nous transcrivons sans commentaires, et pour mémoire seulement, les articles suivants de la XIII me convention de La Haye de 1907 « concernant les droits et les devoirs des puissances neutres en cas de guerre maritime », convention signée par l'Allemagne et impudemment violée de pleine connivence avec la Turquie. Article Ier : Les belligérants sont tenus de respecter les droits souverains des Puissances neutres et de s'abstenir, dans le territoire ou les eaux neutres, de tous actes qui constitueraient de la part des Puissances qui les toléreraient un manquement à leur neutralité. — Art. 2 : Tous actes d'hostilité, y compris la capture et l'exercice du droit de visite, commis par des vaisseaux de guerre belligérants dans les eaux territoriales d'une Puissance neutre constituent une violation de la neutralité et sont strictement interdits. — Art. 8 : Un gouvernement neutre est tenu d'user des moyens dont il dispose pour empêcher dans sa juridiction l'équipement ou l'armement de tout navire, qu'il a des motifs raisonnables de croire destiné à croiser ou à concourir à des opérations hostiles contre une Puissance avec laquelle il est en paix. Il est aussi tenu d'user de la même surveillance pour empêcher le départ hors de sa juridiction de tout navire destiné à croiser ou à concourir à des opérations hostiles et qui aurait été, dans ladite juridiction, adapté en tout ou en partie à des usages de guerre.
EES FAITS
jesté que le gouvernement ottoman ait jusqu'à présent si complètement agi en désaccord avec ces principes l. »
§ 3. Aux griefs des Puissances de l'Entente contre la Turquie par suite des nombreuses violations de sa neutralité, s'en joignirent d'autres, basés sur des préparatifs manifestes de guerre. Des émissaires turco-allemands étaient envoyés aux Indes au Yémen, en Afghanistan, chez les Sénoussi, pour exciter le fanatisme musulman contre l'Angleterre2. Le ministre de Turquie à Sofia, Fethy Bey, se rendait à Berlin pour s'entendre sur les moyens de provoquer des révoltes en Egypte, aux Indes, au Maroc en Algérie et en Tunisie8. Et de tous les côtés le gouvernement britannique était informé des sources les plus sûres que la Turquie, aidée de l'Allemagne, préparait une expédition contre l'Egypte.
Le cabinet anglais avait averti la Porte, dès le début de la crise (7 août) que si la Turquie demeurait neutre et l'Egvpte tranquille il n'avait pas l'intention de modifier le régime de celle-ci * Malgré ces assurances amicales, les Turcs, excités par les Allemands commencèrent à se livrer à des intrigues en Egypte et à concentrer des troupes en Syrie, en Palestine et sur la frontière du Smai . Le Grand Vézir, mis au pied du mur par Sir L. Maixet finit par avouer la pression allemande •. Par deux notes, du 23 sep-
1 Livre bleu, n» 145, annexes I et II départ de cet navires de Mohammerah, pourtant port persan, sous le nréLTte âûe
I23«) *-**• comme disait Sm Edward Oh«v a q™ u.r, 1 "
ranime de Sm L. Uàwn -lu H leptembtc 1914. r.ivre bleu, * .„.
tembre et du 2 octobre, et par deux lettres des 25 et 26 septembre, l'ambassadeur d'Angleterre attira encore l'attention du Grand Vézir sur l'inquiétude que lui inspiraient les nouvelles de Syrie au sujet des préparatifs militaires dirigés, sans l'ombre d'un doute, contre l'Egypte. « Votre Altesse et d'autres membres du gouvernement ottoman — écrit l'ambassadeur d'Angleterre le 2 octobre 1914 — m'ont à plusieurs reprises assuré que la Turquie est fermement déterminée à conserver une attitude de stricte neutralité pendant la guerre européenne. J'ai été malheureusement obligé de répondre à ces assurances que le gouvernement ottoman a, par plusieurs particularités des plus importantes, manqué à sa promesse, et j'aimerais maintenant vous signaler, avec toute l'énergie dont je suis capable, que si ces préparatifs continuent, on ne peut en déduire qu'une conclusion, à savoir : que le gouvernement ottoman prend des mesures préliminaires pour envoyer une expédition contre l'Egypte et qu'il est de connivence dans la préparation d'un complot ourdi contre le canal de Suez par des sujets allemands au service de la Turquie, ou agissant pour leur propre compte. Je ne puis trop sérieusement faire sentir à Votre Altesse l'absolue nécessité de mettre fin, le plus tôt possible, à cette situation d'incertitude afin que les relations de confiance et de sincérité que j'ai toujours voulu encourager, puissent être rétablies entre les deux gouvernements 1. »
I*a Porte répondit par une note qui ne contenait que des subterfuges, déclarant que l'activité militaire en Syrie était commune à toutes les provinces de l'Empire, et que la Turquie ne pouvait songer à attaquer l'Egypte, qui était une province turque. L,a note se plaignait en même temps de la proclamation de l'état de guerre en Egypte, du renvoi des agents diplomatiques allemands et autrichiens qui recevaient leur exequatur de la Porte, et même de l'arrivée de troupes indiennes en Egypte 2.
L,es préparatifs turco-allemands allaient toujours leur train, et, le 22 octobre, Djemal Pacha, ministre de la Marine, fit à M. Bompard, ambassadeur de France, de curieuses déclarations, au cours desquelles il nia la participation officielle du gouvernement turc, mais avoua que la Porte fermerait les yeux sur toute
1 Livre bleu, n° 143, Annexe 2.
a Livre bleu, n° 118.. Cependant l'ambassadeur d'Angleterre avait antérieurement expliqué aux membres du cabinet que les troupes indiennes en Egypte remplaçaient les garnisons anglaises envoyées en France. (Livre bleu, n° 90.)
agitation dirigée contre l'occupation anglaise en Egypte, parce que l'Egypte était une Alsace-Lorraine turque. Djémal proposa même une convention prévoyant l'évacuation de l'Egypte par les troupes britanniques à la fin de la guerre 1.
Les Turcs ne croyaient donc plus avoir besoin de cacher leur jeu. Et, malgré de nouveaux avertissements de l'ambassadeur d'Angleterre, le 28 octobre, deux mille Bédouins armés passèrent la frontière égyptienne 2, pendant que la flotte « principalement allemande » bombardait les ports russes de la mer Noire, au nom du gouvernement ottoman.
§ 4. L'histoire impartiale dira qu'en présence des infractions inouïes faites presque journellement par le gouvernement turc aux règles les plus élémentaires de la neutralité, les Puissances de l'Entente ont fait preuve d'un remarquable sang-froid et d'une patience sans exemple, qu'on pourrait même taxer de faiblesse. Cette attitude leur était cependant dictée par une très juste et très saine appréciation de l'état des choses en Turquie. Il était clair que l'Allemagne s'implantait chaque jour davantage dans le malheureux pays, que lui avaient livré les aventuriers jeunesturcs. Il était clair qu'elle faisait tout pour compromettre définitivement le gouvernement turc vis-à-vis des Alliés et le forcer à entrer en guerre. Le devoir des Puissances de l'Entente était donc, tant qu'il y avait encore quelques éléments modérés dans le cabinet turc, d'aller au-devant de leurs désirs raisonnables et de les aider à empêcher un conflit qui, tout en créant aux Alliés un adversaire de plus, ne pouvait qu'entraîner la Turquie dans la pire des catastrophes. La Russie, la France et la Grande-Bretagne avaient, en 1908, fait le plus chaleureux accueil à la Jeune-Turquie parce qu'elle paraissait désireuse d'entrer dans la famille des nations civilisées, tandis que l'Austro-Allemagne avait profité de son évolution pour la dépouiller. En 1914, au moment où la griffe allemande s'enfonçait profondément dans la chair turque, les mêmes puissances, quoique revenues de bien des illusions, tendirent une dernière fois la main à la Turquie pour lui assurer la liberté et l'indépendance. Cette main fut repoussée.
Vers le 18 août 1914, Sir Edward Grey avait informé l'ambassadeur de Turquie à Londres que l'intégrité de l'Empire otto-
1 Livre bleu, n° 164.
' Livre bleu, n° 173.
man serait sauvegardée dans n'importe quelles conditions de paix relatives à l'Orient, pourvu qu'il conservât une réelle neutralité pendant la guerre, renvoyât les équipages allemands du Gœbenetdu. Breslau, et facilitât la circulation des navires de commerce anglais 1. Peu après, le 20 août, Djémal Pacha, ministre de la Marine, fit à Sir Iy. Mali^et, ambassadeur d'Angleterre, des propositions d'entente où, à côté de l'abolition des capitulations et du retour des deux navires turcs retenus par l'Angleterre, il revendiquait la renonciation à toute intervention dans les affaires intérieures de la Turquie, le règlement de la question des îles grecques et la restitution de la Thrace de l'ouest en cas d'une attaque de l'Entente par la Bulgarie 2. En même temps, Djavid Bey, ministre des Finances, confiait à M. de Giers que les Allemands se « répandaient en promesses tellement séduisantes qu'il était très difficile d'y résister » ; l'honorable ministre conseillait donc aux Puissances de l'Entente « de proposer aux Turcs des avantages, sinon supérieurs à ceux qui leur étaient promis par les Allemands, du moins suffisamment séiieux pour empêcher le Gouvernement de prendre une décision imprudente et pour donner aux membres modérés du cabinet des armes leur permettant de résister à leurs collègues qui, sous la pression des Allemands, opinaient pour la guerre ». Au nombre des avantages souhaités, le ministre indiquait l'octroi à la Turquie d'une indépendance économique complète et l'annulation du régime des capitulations. Et sur une demande de l'ambassadeur de Russie, il ajouta que l'on pourrait faire dépendre des immunités accordées à la Turquie l'éloignement de la mission allemande3. Enfin, le Grand Vézir Said Halim Pacha lui-même informa, le 21 août, l'ambassadeur d'Angleterre qu'il avait besoin de tout « l'appui que pouvait lui donner la Triple- Entente, et que plus elle se hâterait de donner une déclaration écrite au sujet de l'indépendance et de l'intégrité de la Turquie, mieux cela vaudrait4. »
Les Puissances de l'Entente, tout en jugeant les propositions turques excessives, y virent cependant matière à discussion6.
1 Livre bleu anglais, n°2i.
2 Livre bleu, n° 24.
3 Livre orange russe, n° 30.
* Livre bleu anglais, n° 27.
6 Ainsi, M. Sazonow télégraphia le 8-21 août aux ambassadeurs de Russie ea France et en Angleterre : « J'ai prié les ambassadeurs de France et d'Angleterre de recommander à leurs gouvernements de ne pas repousser en entier les propositions
Sur l'initiative de la Grande-Bretagne, elles s'entendirent pour faire au gouvenement turc la proposition suivante : « Si le gouvernement turc veut immédiatement rapatrier les officiers et les équipages allemands du Gœben et du Breslau et donner une garantie écrite que tout sera facilité pour le passage paisible et ininterrompu des vaisseaux marchands, et que toutes les obligations de neutralité seront observées par la Turquie durant la guerre actuelle, les trois Puissances alliées, à leur tour, s'entendront, au sujet des capitulations, pour retirer leur juridiction extra-territoriale, aussitôt qu'un plan d'administration judiciaire qui satisfera les conditions modernes sera établi. En outre, elles donneront une garantie collective écrite qu'elles respecteront l'indépendance et l'intégrité de la Turquie, et s'engageront à ce qu'aucune des conditions figurant dans les termes de la paix à la fin de la guerre, ne puisse porter préjudice à cette indépendance et à cette intégrité \ »
Le Cabinet ottoman tenait donc entre ses mains la possibilité de se défaire d'un trait de la tutelle séculaire des capitulations et de mettre, en plus, l'intégrité du pays sous la garantie des Puissances de l'Entente, de celles justement dont il redoutait les empiétements. Et tout cela au simple prix de sa neutralité. Et cependant ce Cabinet, dont trois membres avaient provoqué ces propositions, n'entra pas même en discussion à leur sujet. Le 6 septembre, Sir L. Mallet put dire au ministre de l'Intérieur, Talaat Bey, avec une terrible ironie : « J'avais été informé que le gouvernement turc n'attachait aucune importance aux déclarations écrites que moi-même et mes collègues français et russe lui avions faites au sujet de son intégrité. Et j'avais été très surpris de cette attitude, mais personnellement quelque peu soulagé, car garantir l'intégrité et l'indépendance de la Turquie, c'était comme si l'on garantissait la vie d'un homme qui serait décidé à se suicider2. »
de Djavid Bey. Quoique la probabilité d'une entente avec la Turquie soit douteuse, nous croyons cependant qu'il ne faut pas repousser les éléments modérés. » (T. ivre orange russe, n° 32.) — D'autre part, M. Isvolsky télégraphiait le 9-22 août à M. Sazonow: «M. DoumErgue est tout à fait d'accord avec votre point de vue. Dans la question des capitulations, l'avis de l'ambassadeur de France à Constantinople, qu'il a exprimé à Djavid Bey, est qu'il est nécessaire de prévoir certaines mesures de transition. M. Doumergue, d'accord avec cet avis, est prêt à examiner la formule qu'on pourrait proposer aux Turcs. » (Livre orange russe, n° 33.)
1 Livre bleu anglais, n° 28. — Comp. Livre orange russe, n01 34 et 35.
■ Livre bleu anglais, n° 64.
Aux propositions de l'Entente, les Jeunes- Turcs répondirent par un coup d'Etat. Par une note datée du 27 août-9 septembre 1914, la Porte annonça l'abrogation des capitulations par le gouvernement turc 1.
Mais cette provocation eut le curieux résultat d'amener une protestation de toutes les Puissances belligérantes. En effet, les ambassades d'Autriche-Hongrie et d'Allemagne informèrent la Porte, par des notes identiques à celles de leurs adversaires, que le régime capitulaire, basé sur des traités, accords et actes contractuels, ne pouvait être modifié ou supprimé par le gouvernement ottoman qu'à la suite d'une entente avec les Puissances, et que faute d'une telle entente réalisée avant le Ier octobre, celles-ci ne reconnaîtraient pas force exécutoire à la décision unilatérale de la Porte2.
Est-ce à dire que les Empires centraux étaient vraiment surpris de l'acte de la Porte et qu'ils le désapprouvaient ?
Le Grand Vézir et le ministre des Finances expliquèrent à M. de Giers « que pour éviter la guerre, il leur fallait donner une satisfaction quelconque à l'opinion publique, et que par l'annulation des capitulations ils avaient obtenu, croyaient-ils, un certain calme, au moins pour un mois. » « D'après leurs dires — écrit l'ambassadeur de Russie, — ils ont provoqué par !à le mécontentement de l'ambassadeur d'Allemagne. Il n'y a pas de doute que les Turcs continuent à jouer double jeu, et s'efforcent de tirer les plus grands avantages de la guerre européenne3. » Sir L. MallET pensait également que, pour une fois, l'ambassadeur d'Allemagne avait pu dire la vérité 4.
L,es événements subséquents ont donné raison aux diplomates de l'Entente, en ce sens qu'une abrogation réelle des capitulations, sans contre-partie, n'entrait nullement dans le jeu de l'Allemagne, qui s'apprêtait à augmenter et non à diminuer son emprise sur l'Empire ottoman. Car après l'entrée de la Turquie en guerre, la diplomatie allemande négocia pendant plus de deux
1 Livre orange, n° 43 ; Livre bleu, n° 73.
2 Livre orange, n° 43 ; Livre bleu, n° 73. * Livre orange, n° 44.
4 L'ambassadeur d'Angleterre dit dans son style savoureux et mordant : « L'ambassadeur d'Allemagne a désavoué être l'auteur de ce mouvement de la part de la Turquie, et je pense qu'il dit peut-être la vérité ; mais chacune de ses déclarations doit être accueillie avec prudence. Néanmoins, la déclaration du ministre de l'Intérieur, à laquelle j'ai déjà fait allusion, semble le mettre hors de cause dans ce cas. » (Livre bleu, n° 70.)
ans avec les Turcs sur les conditions auxquelles elle reconnaîtrait l'abrogation des capitulations. Mais quant à l'innocence de l'Allemagne dans le geste turc, nous nous permettons d'être encore plus sceptique que Sir L,. MaeeET. Il nous semble très probable que l'Allemagne, par-dessous-main et par des voies détournées, avait poussé les Turcs à leur coup d'Etat pour prévenir leur entrée en négociations avec l'Entente. Ceci n'empêchait évidemment pas la protestation officielle de la même Allemagne, qui sauvegardait ainsi d'une manière formelle les intérêts allemands. Toute la manœuvre s'accorderait avec les plus réputées et les plus élégantes traditions de la politique allemande. L,e fait que l'Allemagne et l'Autriche s'abstinrent de prendre part aux protestations ultérieures des Puissances de l'Entente trouverait également, dans notre supposition, une explication suffisante. En effet, les intérêts allemands une fois réservés, il était inutile de continuer à vexer les alliés de demain.
Ives Puissances de l'Entente continuaient cependant avec une rare persévérance leurs efforts en vue d'un accord raisonnable avec l'Empire ottoman. Elles se déclaraient prêtes à consentir à l'abrogation des capitulations économiques et même, après l'élaboration de nouveaux règlements donnant des garanties suffisantes, à celle des capitulations juridiques, le tout, bien entendu, dans le cas d'une neutralité absolue de la Turquie l. Cependant la duplicité ou la faiblesse du gouvernement ottoman éclatait chaque jour davantage. L,e président du Parlement ottoman, Halie Bey, chargé de négocier avec les ambassadeurs de l'Entente, fit d'abord « preuve de dispositions plus conciliantes », et les trois ambassadeurs purent adresser à leurs gouvernements un télégramme identique, où ils représentaient la Porte comme disposée à faire des concessions sur la partie judiciaire et péniten-
1 Télégramme de Sir Edward Gkky à Sir M. MallET, 16 septembre 1914 : «J 'incline à faire savoir au gouvernement turc qu'aussi longtemps qu'il gardera la neutralité, ce que nous lui avons déjà dit tient rigoureusement, et que nous serons disposés à délibérer des concessions raisonnables au sujet des capitulations ; mais il ne doit pas espérer que nous tennis des concessions tant que sa conduite irrégulière Comme dans l'affaire des officiers el des équipages allemands continuera, t (Livre bleu anglais, n° 77.) — Télégramme de M. SAZONOW àM. DE GlERS du 6-19 septembre 1914 : « Nous serions prêts à consentir à l'abrogation des capitulations, sous la réserve que le nouveau régime ne serait appliqué qu'après élaboration des nouveaux règlements donnant des garanties sut lisantes, dans le cas où le gouvernement ottoman proposerait la neutralité absolue de la Turquie avec, comme garantie, la démobilisation et l'éloignemeut de tous les militaires allemands. * (Livre orange russe, n° 56.)
tiaire des capitulations 1. Halil Bey déclara ensuite qu'il formerait une commission pour élaborer un régime judiciaire qui pût satisfaire l'Entente et que, sur ses instances, la Porte aurait, paraissait-il, déjà donné des ordres secrets pour ne pas appliquer la loi sur l'abrogation des capitulations juridiques. Le président de la Chambre prit cependant la précaution d'ajouter qu'il avait peu d'espoir que les travaux de cette commission aboutissent à un résultat favorable 2. Haul Bey savait évidemment pourquoi il ne pouvait « espérer » autre chose, puisqu'il présidait lui-même la Commission. En effet, le « Statut des étrangers » élaboré par la commission de Hai.ii, Bey ne fit que confirmer la soumission complète des étrangers aux lois turques, en ne leur laissant que quelques privilèges dans le domaine du mariage et des successions. Quant aux « ordres secrets » de la Porte, ils ne furent jamais donnés, et les sujets de l'Entente continuaient à être soumis aux plus graves vexations, tandis que l'action des consuls, privés de la possibilité de protéger leurs nationaux contre l'arbitraire des autorités turques, devait se borner à émettre des protestations stériles et à enregistrer les cas de violation des droits et des intérêts étrangers en vue de réparations ultérieures3.
Et la Porte, saisie d'une véritable rage de xénophobie, abrogeait toujours : les postes étrangères furent fermées, le Conseil sanitaire international dépouillé de son caractère par l'élimination de ses membres étrangers, les écoles étrangères soumises au contrôle du gouvernement. Les Puissances de l'Entente enregistraient ces violations de leurs droits et protestaient 4.
§ 5. Telle était la situation, unique en son genre, de la Turquie « neutre » pendant les trois premiers mois de la guerre européenne. Nous tâcherons maintenant de mettre en évidence les facteurs responsables de cette situation, c'est-à-dire les détenteurs du pouvoir réel à Constantinople pendant la durée de la crise.
Ce n'était certes pas le Sultan qui exerçait ce pouvoir réel. Affaibli physiquement et moralement pendant la réclusion où l'avait tenu pendant trente-trois ans son auguste frère, Mehmeb- RÉChad V n'était qu'une marionnette entre les mains des Jeunes-
* Livre orange, n° 63.
2 Livre orange russe, n° 74.
* Télégramme de M. DE GrERS du 22 septembre-5 octobre 1914. N° 80. 4 Comp. Livre bleu anglais, n° 140 ; Livre orange russe, nos 72, 73, 84.
Turcs, complètement incapable d'un acte d'autorité quelconque, et redoutant avant tout de leur déplaire. Le pouvoir n'appartenait pas non plus au Parlement, qui avait perdu toute influence, et qui d'ailleurs, au moment de la crise, ne siégeait pas. Le comité d' « Union et Progrès » non plus n'était plus omnipotent ; quelque temps avant la crise déjà, les grands chefs de ce parti avaient commencé à le tenir à l'écart de leurs décisions politiques les plus importantes. Ainsi l'oligarchie de quelques centaines de politiciens qui s'exerçait pendant les premières années du régime jeune-turc cédait peu à peu à l'oligarchie de quelques personnes seulement. Le ministre de la Guerre et vice-généralissime, Enver Pacha, le ministre de l'Intérieur, Talaat Bey, le ministre de la Marine, Djémal Pacha, le président de la Chambre des députés, Halil Bey, le ministre des Finances, Djavtd Bey, voilà les acteurs les plus marquants de la tragédie de l'Empire ottoman.
Il ne saurait évidemment être question de joindre aux noms de ces personnages de premier plan celui du Grand Vézir Said Halim Pacha. Nous avons déjà vu que le rôle de ce prince égyptien, dont la faiblesse de caractère n'était égalée que par la vanité, consistait à donner aux ambassadeurs de l'Entente des promesses et des assurances qui étaient ensuite régulièrement violées par Enver Pacha et les Allemands. Les scènes qui se passaient à ce propos entre Saïd Halim Pacha et les ambassadeurs étaient tragi-comiques au plus haut degré. Ces diplomates ne manquaient pas de faire observer au Grand Vézir qu'il n'avait aucun pouvoir réel, et que tout le monde à Constantinople, y compris Son Altesse, était à la merci du général Liman von Sanders et d'ENVER Pacha 1. Le Grand Vézir s'emportait, protestait, déclarait qu'il était le maître absolu de la situation, et qu'il était décidé à maintenir la paix. Il protestait même de ses bonnes intentions avec tant de chaleur que les ambassadeurs, tout en déplorant sa faiblesse, crurent longtemps à sa sincérité2.
1 Paroles de Sir L. Maixet (Livre bleu, n° 84.)
* Télégramme de Sir L. Mai.i.kt du 18 août 1914 (Livre bleu, n° 20): «Je suis conTaincu de l'absolue sincérité personnelle du Grand Vézir dans ces paroles. » — Télégramme du 27 août (Livre bleu, n° 42) : «Le Grand Vézir est, j'en suis certain absolument sincère quant à lui. » — Télégramme du 15 septembre (Livre bleu, n8 76) : «J'ai l'impression que la majorité du cabinet et le Grand Vézir lui-même s'opposent entièrement à une aventure de ce genre. » — Télégramme du 25 septembre (Livre bleu, n° 94) : « La situation du Grand Vézir est difficile et, pour conserver un contrôle quelconque, il est obligé de fermer les yeux sur beaucoup de choses qui se passent... Le fait principal de la situation est que, en dépit d'une
0,6 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
Etait-il vraiment sincère ? D'après certaines « sources autorisées », le Grand Vézir, cédant presque toujours à la pression des Allemands et d' En ver Pacha, aurait tout de même hésité devant le dernier pas à franchir. Il tâchait de gagner du temps. L,e 2 octobre, il répondait aux instances de l'ambassadeur d'Autriche- Hongrie, qui le poussait à tirer parti de la flotte, que Constantinople serait en danger si la flotte turque était endommagée par la flotte russe *. L,e 15 octobre, Said Halim Pacha voyait encore un « unique obstacle » à l'intervention : la difficulté financière2. Ainsi s'explique le télégramme de l'ambassadeur de Russie du 5-18 octobre 1914 basé sur des « renseignements sûrs » et annonçant que le Grand Vézir serait mis par Talaat et Enver entre l'alternative de consentir à la guerre ou de démissionner3. Cependant ces hésitations ne furent pas longues, car Said Halim Pacha nourrissait de très vastes ambitions, qui durent réduire au silence beaucoup dé scrupules. Nous croyons personnellement que si pendant la crise il dut souvent subir la violence du parti militaire, cette violence lui était plutôt douce, et que sa sincérité dans les rapports avec les ambassadeurs de l'Entente se ressentait quelque peu de la vision brillante que faisaient miroiter devant ses yeux les Jeunes-Turcs : celle de son accession au trône d'Egypte. Et le fait que Said Halim Pacha est resté à sa place de chef nominal du gouvernement même après la déclaration de la guerre et jusqu'en 1917, montre clairement qu'il ne se trouvait pas gêné outre mesure par son rôle de figurant.
Parmi les cinq personnes mentionnées plus haut, le ministre des Finances, Djavid Bey, possédait peut-être quelques-unes des qualités dont l'ensemble permet, en Europe, d'attribuer à un politicien le caractère d'homme d'Etat. Ayant signé peu auparavant un accord avec la France concernant les chemins de fer et les finances, accord profitable aux deux parties, Djavid Bey semblait ne pas désirer une guerre avec la République dont l'appui finan-
grande pression, le Grand- Vézir a maintenu la paix et que son parti gagne du terrain.» — Télégramme de M. DE Giers du 14-27 août (Livre orange, n° 36) : «Je crois que le Grand Vézir est sincère, mais son influence baisse sensiblement et à chaque moment il peut être écarté. » — Télégramme du 31 août- 13 septembre (Livre orange, n° 50) : « Je crois que le Grand Vézir s'opposera à la sortie du Goeben et du Breslau danslla mer Noire, mais malheureusement sa voix n'a pas d'importance décisive. » — Télégramme du 17-30 octobre (Livre orange, n° 94) : « Je doute, non pas de sa bonne volonté, mais de son autorité. »
1 Livre orange, n° 75.
1 Livre orange, n° 86.
3 Livre orange, n° 88.
cier seul pouvait sauver la Turquie d'une faillite certaine l. Aussi le ministre des Finances se fit-il à plusieurs reprises le portevoix du soi-disant parti modéré du Cabinet devant les ambassadeurs de l'Entente, en leur proposant d'abord (en août) un accord sur la base de l'annulation des capitulations2, et ensuite (en septembre), après l'abrogation unilatérale de celles-ci, en les engageant à reconnaître ce coup d'état pour arriver à faire démobiliser l'armée ottomane3. Mais, comme nous l'avons déjà vu, malgré l'accueil bienveillant fait à ces ouvertures par les Puissances de l'Entente, elles n'eurent pas de suite. On peut admettre que le ministre des Finances s'était, pendant un certain temps, effectivement employé au maintien de la paix, et qu'il échoua grâce au peu d'influence politique qu'il exerçait en comparaison d'ENVER, de Halil et de Djëmae... H est en tout cas trop tôt pour se prononcer sur ce point de la sincérité de Djavid Bey. Le fait qu'il donna sa démission immédiatemenc après l'attaque des ports russes de la mer Noire, semble au premier moment militer en sa faveur ; mais, dans la suite, on vit Djavid Bey rester le ministre des Finances de fait, celui qui assistait de ses conseils son ami Taeaat Bey, lequel avait assumé l'intérim du Département malgré son ignorance absolue des quesions financières. Djavid redevint d'ailleurs le titulaire officiel de son poste en 1917. L'opposition du ministre des Finances au parti militaire pendant la crise de 1914 n'a donc peut-être pas été aussi tranchante qu'il s'efforçait de le faire croire aux Ambassadeurs de l'Entente.
Le président de la Chambre des députés, Haue Bey, ancien avocat à Smyrne, ayant suivi quelques cours d'agriculture en France, était considéré par ses amis d'Union et Progrès comme une lumière juridique de tout premier ordre. Aussi se vit-il confier le rôle délicat de mener ou plutôt de traîner les négociations au sujet des capitulations jusqu'au dénouement de la crise. Nous avons vu plus haut qu'il s'acquitta de cette tâche diplomatique avec plus de dextérité que de loyauté. Quant à sa politique générale, il assurait les ambassadeurs de l'Entente de la neutralité de ses sentiments personnels, ainsi que de ceux du cabinet4. Peut-être, au
1 C'est L'opinion aussi de l'ambassadeur de Russie, qui dit, dans son télégramme du 7-20 août 1 • » 1 1 (livre orange, n» 29), que Djavid BBY s'oppose a la pression des Allemands d'attirer la Turquie dans La guerre.
* Livre orange, n°' jo et 31.
* [«ivre orange, n° 55.
4 Livre bleu, n° 82.
i.i-. sort DB i.'KMriki. ottoman 7
commencement de la crise, Haul Bey était-il vraiment de ceux qui voulaient l'exploiter au profit de la Turquie sans entrer dans la guerre. Mais au mois d'octobre, d'après les renseignements les plus sûrs parvenus à l'ambassade de Russie, le président de la Chambre était déjà dans le camp des ennemis de l'Entente. Et on a tout lieu de croire qu'il assista aux réunions du petit comité qui décida l'attaque de la Russie.
Djémal Pacha, le ministre de la Marine, étant encore le capitaine Djémal Bey, avait été parmi les plus actifs promoteurs de la Révolution jeune-turque. Appelé immédiatement aux plus hautes charges, Vali d'Adana de 1909 à 191 1, Vali de Bagdad de 191 1 à 1912, il commanda la division de Konia pendant la guerre balkanique. Après la chute de Kjamil Pacha (janvier 1913), il fut nommé commandant de la place de Constantinople et fit preuve de remarquables qualités de policier dans la découverte de complots et d'une grande cruauté dans leur répression, surtout lors de l'assassinat de Mahmoud Chefket Pacha. On peut dire que le régime de terreur introduit par Djémal après ce dernier événement rendit impossible pour longtemps tout mouvement contre le régime jeune-turc.
Entré dans le cabinet de Saïd Halim Pacha, d'abord comme ministre des travaux publics, et ensuite de la Marine, Djémal Pacha commença à manifester très adroitement sa francophilie. Aussi fut-il, en France, en juillet 1914, l'objet d'un accueil particulièrement chaleureux. A Péra, on prêtait cependant à l'astucieux général le propos suivant tenu à un de ses amis au moment où, de retour de son voyage, il débarquait sur le quai de Constantinople : « Je les ai trompés, les imbéciles !» — « Aldattym boudalalery ! »
Quel rôle jouait ce Fouché ottoman pendant la période d'avantguerre ? C'était avant tout un opportuniste ambitieux, jaloux d'ENVER, et décidé à jouer sa comédie d'ami de la France et de l'Entente tant que cela lui serait profitable. Dans l'affaire du Gœben et du B^eslau, il engagea sa parole d'honneur à l'Ambassadeur de Russie qu'aucun marin allemand ne resterait dans la flotte 1. Et il alla jusqu'à assurer à l'Ambassadeur d'Angleterre qu'il ouvrirait les Dardanelles à la flotte anglaise si les équipages allemands n'exécutaient pas ses ordres de quitter les deux navires2.
1 Livre orange, n° 40.
2 Livre bleu, n° 24.
Mais nous savons comment ces assurances furent tenues. De même, malgré toutes ses promesses, il n'empêcha pas la croisière des vaisseaux allemands dans la mer Noire. Etait-il en réalité trop faible pour remonter le courant germanophile ou crut-il plus avantageux de s'y abandonner ? Personnellement, nous croyons qu'il joua la comédie pendant toute la crise. Le 22 octobre, il assurait encore aux Ambassadeurs de France et d'Angleterre que la Turquie maintiendrait sa neutralité 1. Et cependant, d'après d'excellentes sources, il avait pris part le 11 octobre à la réunion convoquée chez l'Ambassadeur d'Allemagne et où fut signée la convention qui obligeait la Turquie d'attaquer la Russie. C'est que le rusé Djémal avait cru plus habile de remettre sa joute avec Enver à des temps meilleurs. Ce point décidé, il mena sa partie d'ami de l'Entente jusqu'à la fin avec une rare désinvolture. Le soir du 29 octobre, il était au jeu, au cercle d'Orient de Constantinople, lorsqu'on lui apprit l'attaque des ports russes de la mer Noire par sa flotte. Le ministre de la Marine sut feindre une telle émotion, une telle stupéfaction que toute la ville s'y laissa prendre. Mais c'est justement ce grand talent de comédien qui rend suspecte son attitude non seulement à la fin, mais dès les débuts de la crise.
C'est dans le ministre de l'Intérieur, Talaat Bey, que l'histoire verra probablement la figure la plus marquante du régime jeune-turc. C'est à Talaat et non pas à Enver que revient de droit le titre de « héros de la liberté », de la liberté entendue, d'ailleurs, au sens jeune-turc. Sans instruction aucune, occupant l'humble poste de petit fonctionnaire au télégraphe de Salonique, Talaat Bey sut, grâce à son gros bon sens, à son astuce, à un véritable talent de consT>irateur, et surtout grâce à son indomptable énergie, devenir l'âme du gouvernement révolutionnaire en Macédoine. Et après la victoire, la domination du parti jeune-turc sur le pays était, en grande partie, assurée par la main de fer de Talaat. C'était le type du carbonaro devenu maître du gouvernement, mais ne pouvant se défaire comme tel des méthodes de lutte politique adoptées par le chef de bande, et qui se réduisaient pour la plupart à la suppression radicale et rapide de ses adversaires ])olitiques. Quelques mois seulement avant la guerre, le ministre de l'Intérieur, sollicité par un diplomate étranger de restituer un
' Livre bien, n° 164.
prisonnier politique, dont, du reste, le gouvernement turc s'était emparé à l'aide d'un faux, répondit avec un de ses plus captivants sourires : « Restituer, non ! Tuer, oui ! » Et il tint parole *.
Mais si l'accession au pouvoir n'avait pas changé les méthodes de lutte de Talaat Bey, son idéal politique s'en était singulièrement ressenti. I,e libéral rêvant l'égalité de toutes les nationalités ottomanes s'était transformé en jacobin turc. Et c'est là le grand crime de Talaat Bey, non seulement devant l'Empire ottoman dont il a hâté la ruine, mais aussi devant sa propre race, dont il a exalté et poussé jusqu'au crime le chauvinisme, en faisant miroiter devant ses yeux les rêves insensés du panturquisme. De l'horreur et de l'épouvante dont les hécatombes arméniennes ont à jamais entouré le nom turc, le peuple des Osmanlis est en grande partie redevable à son ministre de l'Intérieur, Talaat Bey.
Pendant les premières années du régime jeune-turc, Talaat Bey était d'avis que les intérêts de l'Empire exigeaient un rapprochement avec l'Entente. Lorsque la Turquie nouvelle opta pour un nationalisme militant et qu'un tel rapprochement cessa d'être possible, Talaat dut chercher un appui du côté des Allemands. Pendant longtemps, toutefois, il ne fut pas gagné à une alliance formelle avec l'Allemagne, et préconisa la politique des mains libres. C'est pourquoi on peut supposer que, lors de la dernière crise d'avant-guerre, il fut un certain temps partisan d'une neutralité expectante qui pourrait procurer à la Turquie toutes sortes d'avantages, notamment l'abrogation des capitulations juridiques et économiques 2. Cependant, comme Djëmal, il finit par se ranger du côté d'ENVER Pacha et des Allemands. Il n'y a aucun doute qu'il prit part à la fameuse réunion du n octobre chez le baron WangEnheim où fut décidée l'entrée en guerre de la Turquie 3. Nous inclinons à croire qu'il donna son consentement
1 Nous faisons allusion à l'affaire Moustafa-Kavaku, sujet turc, accusé de complicité dans l'assassinat de Mahmoud Chevket Pacha. Grâce au faux perpétré par la police de Constantinople, qui demanda au consulat de Russie la remise d'un nommé «Mustafa», accusé d'un crime de droit commun et qui se trouverait sur un bâtiment russe en rade de Constantinople, Mustafa -Kavaku, qui se trouvait sur ce bâtiment, fut pris pour ce Moustafa et remis aux autorités turques. Lorsque l'ambassade eut connaissance du faux et réclama la restitution du criminel politique Moustafa Kavaku, qu'elle n'avait jamais eu l'intention de livrer, la Porte fit « suicider » Kavaku dans sa prison.
s Ainsi Talaat Bey dit à Sir MauET, le 6 septembre qu'« il n'était pas question que la Turquie entrât en guerre » (Livre bleu, n° 64). Et quelques jours après, le ministre de l'Intérieur fit observer au même ambassadeur, le 9 septembre 1914, à propos de l'abolition des capitulations, que « l'heure était venue d'émanciper la Turquie des entraves étrangères » (Livre bleu, n° 70).
3 Livre orange, n° 87.
à contre-cœur et avec de mauvais pressentiments. Car Talaat était un de ces Turcs révolutionnaires qui sentaient la grande force de la Russie d'alors et pressentaient encore plus celle de la Russie à venir. En tout cas, il aurait préféré temporiser jusqu'à une victoire décisive de l'Allemagne. Mais il ne put empêcher ce déclanchement de guerre au profit de l'Allemagne seule, parce que depuis le jour de la mobilisation tout le pouvoir était concentré entre les mains du ministre de la Guerre. Ainsi donc le dictateur civil turc Taeaat dut céder — provisoirement — le terrain au dictateur militaire allemand Enver.
Nous arrivons au facteur principal de l'asservissement de la Turquie à l'Allemagne.
En 1908, Enver Bey, petit lieutenant inconnu de vingt-six ans, était, comme la plupart de ses camarades de l'armée de Macédoine, membre de l'organisation révolutionnaire jeune- turque. Un hasard heureux le mit au premier plan. En sa qualité d'aide de-camp de l'inspecteur-général Hussein Hilmi Pacha, il eut connaissance d'une dénonciation qui menaçait toute la conjuration ; sans perdre de temps, il se sauva donc avec quelques compagnies dans les montagnes, y leva l'étendard de la révolte et y inscrivit le premier son nom. Toute l'armée de Macédoine suivit ce geste intrépide. Il est difficile de dire jusqu'à quelle hauteur les vagues de l'enthousiasme populaire auraient porté le jeune Enver Bey si, à ce moment, il avait fait son entrée à Constantinople. Mais, qu'il suivît sa propre impulsion ou qu'il subît la volonté du Comité, qui prenait peut-être ombrage de cette popularité excessive, Enver n'eut pas son triomphe dans la « Nouvelle Rome ». Au lieu de cela, il fut envoyé à Berlin, et le Kaiser de droit divin fit, naturellement, tous ses efforts pour séduire le jeune officier turc qui venait de s'insurger — avec succès - - contre son vieux et cher ami Abd-ue-Hamid II. Cependant, cette première fois, Enver ne put rester longtemps à Berlin. A la première nouvelle du coup d'état réactionnaire du 31 mars-13 avril 1909, il vola à Salonique; le 13-26 il entra avec l'armée de Mahmoud Chefket Pacha à Constantinople, se distingua lors de la prise des casernes occupées par les soldats hamidiens, et rendit de cette manière des services indéniables à la cause de la liberté. On peut penser que ce fut pendant ces journées orageuses de Constantinople que naquit dans le cerveau d'ENVER le rêve napoléonien. N'était-ce pas lui qui avait sauvé la Convention — c'est-à-dire le Comité ?
Cependant, les Jeunes-Turcs ne partageaient pas cet avis ; Mahmoud Chefket Pacha éclipsa pour un certain temps le jeune ambitieux, et le 13-26 avril 1909 n'eut pas pour Enver les conséquences que le 13 vendémiaire 1795 eut pour Bonaparte. Après la déposition du Sultan et Calife, le «héros de la liberté » s'en retourna à Berlin en qualité d'attaché militaire auprès de la personne sacro-sainte de l'Empereur d'Allemagne, qui lui fit le meilleur accueil.
Da guerre italienne ouvrit de nouveaux horizons à celui qui aspirait à devenir le Napoléon de la Turquie. Evidemment, la défense de la Tripolitaine ne procura pas à Enver le prestige que l'expédition d'Egypte valut à Bonaparte. Mais on ne saurait nier qu'ENVER fut l'âme de cette défense, et qu'elle entoura son nom d'une véritable auréole dans tout le monde musulman. Dès que la guerre entre la Turquie et la coalition balkanique éclata, Enver, suivant toujours son illustre modèle, s'embarqua pour sa patrie. On voit même une certaine analogie entre le coup d'état du 18 brumaire 1799 et celui du 10 janvier 1913, bien que, le 18 brumaire n'eût pas été marqué par des assassinats. I/un de ces coups d'état mit fin au Directoire et l'autre aboutit à la chute du ministère Kiamil Pacha. Mais l'analogie s'arrête là. En effet, la journée turque ne fut pas suivie d'une bataille de Marengo, mais seulement de l'occupation pacifique d'Andrinople, évacuée par les Bulgares. Cependant, le sort, comme toujours, récompensa Enver au-delà de ses mérites. D'armée et le peuple turcs avaient besoin, ne fût-ce que de l'ombre d'une victoire, et ils attribuèrent volontiers la reprise d'Andrinople au génie et à la valeur militaire du « héros national », Enver Bey. Et déjà en décembre de la même année 1913, Enver Pacha, âgé de trente-deux ans, fut nommé ministre de la Guerre de l'Empire ottoman.
Il y a donc bien peu de Napoléon dans Enver Pacha. C'est tout simplement un condottiere audacieux fa\rorisé par la chance, cruel à la prussienne, dépourvu de tous scrupules, sans la moindre étincelle de génie, et dévoré par la plus démesurée des ambitions. Mais pour l'histoire de la crise turque il est important de constater qu'ENVER se croyait appelé à une destinée pareille à celle du grand Corse. De vieux et débonnaire Sultan ne comptait évidemment pas ; de plus, Enver était devenu son parent, ayant épousé ne princesse de la maison impériale.
Cette folie des grandeurs prit des proportions dangereuses dès que la mobilisation eut mis toute l'armée turque à la disposition du ministre de la Guerre. I^es ennemis des Jeunes-Turcs, terrorisés par Djémal, avaient quitté le pays ou se terraient dans quelques coins. Enver pouvait donc donner libre cours à son ambition, et la grande guerre européenne lui sembla offrir la meilleure des occasions. Imbu du militarisme prussien, Enver croyait aveuglément à la victoire de l'Allemagne, et à la possibilité de réaliser avec son appui les rêves les plus audacieux du panturquisme et du panislamisme. C'est pourquoi le baron Wangenheim trouva en lui son allié le plus enthousiaste et le plus fidèle. Grisé par son omnipotence de l'heure, se mirant sans cesse dans les exploits de Bonaparte, Enver Pacha ne semblait même pas se douter de la rapidité avec laquelle il échangerait ce rôle d'allié contre celui de vassal. Très rusé et très expert dans le maniement des natures orientales, le baron Wangenheim se jouait avec une incomparable maestria du « grand homme » turc, en flattant sans cesse son amour-propre ridicule, et en caressant ses rêves politiques les plus insensés. Nous connaissons les résultats.
Le fait qu' Enver Pacha avait partie liée avec les Allemands bien avant l'entrée en guerre de la Turquie était de notoriété publique à Constantinople dès le début et pendant toute la durée de la crise. Les ambassadeurs de l'Entente le déclaraient dans les termes les plus précis à leurs gouvernements1; et, comme nous l'avons déjà exposé, presque journellement ils attiraient l'attention du Grand Vézir et de ses collègues « modérés » du cabinet sur les dangers pour la paix que présentaient les tendances belliqueuses de l'omnipotent ministre de la Guerre. Celui-ci ne se donnait même pas trop de peine pour cacher ses tendances 2. D'après des renseignements d'excellente source, parvenus à
1 Camp., par exemple, les télégrammes suivants de l'ambassadeur d'Angleterre : « Il parait que le ministre de la Guerre échappe maintenant à tout contrôle (has • l entîrely <>ut of hand), et je conclus qu'il est seul responsable de la situation présente. » (Livre bleu, n° [2 ; 12 août [914.) — «Je crois que le ministre de la Guerre t st Le seul incendiaire 1 (tin- only Brebrand, Livre bleu, n° 83, 20 septembre 1914.) — «J'ai dit que Bans doute le parti de la paix croissait, mais néanmoins le ministre <lc la Guerre poursuivait sans interruption les préparatifs de guerre. » (Livre bleu, n° 84 ; 20 septembre 1014. — « On dit qu'BNVBR Tacha est pour une coopération immédiate avec les Allemands » (12 octobre 1914 ; Livre bleu, n° 120).
a Ainsi, d'une longue conversation qu'il eut avec Knver Pacha le 5 octobre, l'attaché militaire d'Angleterre retira l'impression qu'il nourrisssait « d'ambitieux projets dans le monde arabe et en Egypte ». (Télégramme de Sm L. MAl.i.ETdu 6 octobre 191 4 ; Livre bleu, n° 109.)
M. DE GiERS, vers la mi-septembre déjà, grâce aux instances d'ENVER, la Turquie était liée à l'Allemagne par une entente qui cependant ne l'obligeait pas à une entrée en guerre immédiate *. Mais bientôt le ministre de la guerre sut avoir raison des derniers scrupules de ses collègues « modérés » ou plutôt temporisateurs. Le il octobre, à l'ambassade d'Allemagne, se tint la mémorable séance entre le baron Wangenheim et les chefs jeunes-turcs, Enver et Talaat en tête, où la Turquie s'engagea à marcher contre la Russie immédiatement après la réception des subsides d'argent 2. Le 20 octobre, M. de GiERS télégraphiait à M. Sazonow : « Il est très possible que nous soyons attaqués très prochainement par la Turquie, étant donné qu'elle a reçu l'envoi d'argent de l'Allemagne3. » Et dans la matinée du 29 la flotte turque attaqua Odessa.
La terrible responsabilité d'avoir entraîné la Turquie dans la guerre contre l'Entente incombe donc avant tout à Enver Pacha. Non pas que nous croyons beaucoup à l'ardeur de la lutte pour la paix des soi-disant « modérés 4 ». Nous sommes convaincus que ces chevaliers de la paix n'étaient que des temporisateurs. Mais il faut bien leur rendre ce témoignage qu'ils n'étaient pas aveuglés par l'éclat des armes allemandes au même point que le ministre de la Guerre. Ils étaient plus Turcs que lui. Et c'est à ce dernier que revient aussi en majeure partie la responsabilité d'avoir permis aux Allemands de s'infiltrer tellement dans l'armée ottomane qu'il devenait dangereux de leur résister. Et tout particulièrement la Capitale et les Détroits étaient dominés par les canons des deux fameux cuirassés et des forts commandés par des Allemands.
D'autre part, les Allemands, comme partout, n'avaient rien
1 Livre orange, n° 46.
* Télégrammes de M. DEGiERS des 16 et 18 octobre 1914, Livre orange, nos 87 et 88.
* Livre orange, n° 89.
4 Télégramme de M. DE GiERS du 30 octobre 1914 (Livre orange n° 76) : « Au conseil des ministres, la lutte se poursuit entre le parti modéré et Enver Pacha qui est souvent soutenu par Tai,aat Bey. » — Télégramme de Sir Malletdu 21 août (Livre bleu, n° 27) : « Une lutte ardente, qui peut à chaque instant amener une crise, est engagée entre les modérés et le parti allemand, qui a le ministre de la Guerre à sa tête « et est en train de créer ici l'anarchie. » - — Du 20 septembre (Livre bleu, n° 84) : « Les ministres sont tous pour la paix à l'exception du ministre de la Guerre. » — Du 20 septembre (Livre bleu, n° 83) : « Je crois qu'il n'y a pas à douter que le parti en faveur de la paix augmente chaque jour. » — Du 27 octobre (Livre bleu, n° 170) : « Il est maintenant évident que le gouvernement turc, à l'exception du ministre de la G«erre, cherche à temporiser. »
négligé pour la propagande *. Si même Talaat et Djémal Beys avaient voulu tenter un coup de main et se débarrasser, par des vêpres constantinopolitaines, d'Enver et de tous ses Allemands, ils n'auraient pas trouvé un appui unanime chez les officiers turcs, travaillés journellement par leurs collègues allemands et d'autres agents, et maintenus dans un état de surexcitation belliqueuse par les fausses nouvelles de brillantes victoires allemandes, répandues par la presse turque à la solde de l'Allemagne. Mais nous ne croyons même pas que Talaat ou Djémal, pourtant experts dans l'art de se défaire de leurs adversaires politiques, aient voulu à cette époque risquer une aventure qui aurait pu tourner à la guerre civile, dans laquelle ils auraient pu disparaître aussi bien qu'Enver. Tous les deux crurent plus prudent d'attendre leur heure et ils se retrouvèrent, le 11 octobre, avec Enver et quelques autres comparses, dans le cabinet du baron Wangenheim pour vendre leur patrie à l'Allemagne.. Unis dans le même crime, depuis lors, ces triumvirs turcs se partagèrent silencieusement le pouvoir limité que laissait à la Turquie l'emprise allemande — chacun, du reste, avec le ferme dessein d'évincer ses concurrents à la première occasion. Mais malgré la participation de Talaat et de Djémae à cette tragédie de l'Empire ottoman, l'histoire impartiale dira que le rôle de grand traître à la patrie a été joué par celui que le peuple turc appela si longtemps le « Héros de la Liberté ».
1 D'après les renseignements de l'ambassade de Russie, à cette époque le journal turc Ylkdam touchait de l'Allemagne un subside de 2500 livres turques et de l'Autriche 1000 liv. turq. ; le Sabah, 2000 de l'Allemagne et 1000 de l'Autriche ; le Tanine, 2000 de l'Allemagne et 1000 de l'Autriche ; le Tasviri Efkiar, 2000 de l'Allemagne et 500 de l'Autriche ; le Terdjuman, 500 de l'Allemagne et 500 de l'Autriche. (Livre orange, n° 53.)