‹ Le sottisier de VoltaireChapitre 1 sur 8 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

E Sottisier de Voltaire se trouve à Pétershourg, et fait partie des manuscrits de sa bibliothèque, achetée en 1778 par l'impératrice Catherine II K

I. M. Grimm fut chargé de l'acquisition, A ce propos, l'impératrice écrivit de sa propre main à M™^ Denis la lettre suivante :

« Je viens d'apprendre, Madame, que vous consentez à remettre entre mes mains ce dépôt précieux que monsieur votre oncle vous a laissé, cette bibliothèque que lésâmes sensibles ne verront jamais sans se souvenir que ce grand homme sut inspirer aux humains cette bienveillance universelle que tous ses écrits, même ceux de pur agrément, respirent, parce que son âme en était profondément pénétrée. Personne avant lui n'écrivit comme lui ; il servira d'exemple et d'écueil à la race future. Il faudrait unir le génie et la philosophie aux connaissances et à l'agrément, en un mot être M. de Voltaire, pour l'égaler. Si j'ai partagé avec toute l'Europe vos regrets, Madame, sur la perte de cet homme incomparable, vous vous êtes mise en droit de participer à la reconnaissance que je dois à vos écrits. Je suis, sans doute, très sensible à l'estime et à la confiance que vous me marquez; il m'est bien flatteur de voir qu'elles sont héréditaires dans votre famille : la noblesse de vos procédés vous est caution de mes sentiments à votre égard.

« J'ai chargé M. Grimm de vous en remettre quelques faibles témoignages dont je vous prie de faire usage.

« Catherine. »

Cette lettre, datée du i5 octobre 1778, porte en suscription : Pour Madame Denis, nièce d'un grand homme qui m'aimait beaucoup.

Ce n'est point un sottisier ordinaire, c'est-à-dire un de ces recueils dont on était si friand au siècle dernier, et où les amateurs de nouvelles se faisaient copier les facéties politiques, littéraires et autres, qui couraient les salons et les ruelles. Le Sottisier de Voltaire a plus d'importance ; il est, en outre, tout entier écrit de sa main. Pendant mon séjour à Pétersbourg en 1847 et i85o^ j'ai pu l'examiner de près et en détacher quelques extraits. Je n'eusse certes pas mieux demandé que de le copier intégralement; mais la chose était difficile. L'empereur Nicolas régnait alors; or l'empereur Nicolas détestait la grande Catherine, et son antipathie pour son aïeule réagissait sur tous ceux qu'elle avait aimés et protégés. Voltaire surtout était sa bête noire. Sa bibliothèque occupait une des salles réservées du palais de l'Ermitage, attenant au palais d'Hiver, résidence de Vautocrate, et c'était seulement par une faveur spéciale de sa part que l'on pouvait y pénétrer.

Le comte Ouvaroff, ministre de l'instruction publique, qui m'honorait de son amitié, m'obtint cette faveur, et, en me la notifiant, il m'invita à ne pas en abuser. Avis opportun : toutes les fois que je m'installais au milieu des livres et des manuscrits de Voltaire, quatre soldats, le fusil au bras, montaient la garde autour de ma table, surveillant chacun de mes mouvements.

Quoi qu'il en soit, grâce à de fréquentes et laborieuses séances, je réussis à dépouiller le dépôt, en sorte qu'à mon retour en France, je me trouvai en état de publier sur la bibliothèque de Voltaire un Essai qui, bien que

sommaire, suffit néanmoins, je crois, pour en donner une juste idée.

La bibliothèque de Voltaire se compose de 7,5oo volumes, ouvrages d'histoire, de sciences, de philosophie, de littérature, etc. Par elle-même, elle n'offre rien de remarquable. Plusieurs volumes, il est vrai, sont semés de notes marginales autographes, mais la plupart trop insignifiantes pour mériter d'être relevées. Aux marges d'une édition de saint Augustin on surprend, çà et là, des coups de plume ou plutôt des coups de griffe : « Cochon ! — Gros cochon ! »

La partie curieuse de la bibliothèque, ce sont les manuscrits. Ils forment dix-huit portefeuilles in-folio ou in-quarto, dont cinq reliés en veau et treize en maroquin rouge. Un grand nombre des pièces qu'ils renferment sont encore inédites.

Le portefeuille auquel on a donné le titre de Sottisier est le cinquième des treize reliés en maroquin rouge. C'est un in-quarto d'environ trois cents pages, admirablement conservé.

Ce Sottisier n'a jamais été imprimé. Je n'en ai publié moi-même, dans mon Essai sur la bibliothèque DE Voltaire, que les quelques extraits dérobés à la surveillance de mes quatre soldats K Un amateur plus hardi ou plus heureux l'a enlevé tout entier, et c'est d'après sa

I. Voir mes livres : Études sur la Russie et le nord de l'Europe, iSSy; Voltaire et la Police j 1867. (Épuisés.)

copie qu'il paraît aujourd'hui. Ce que je puis affirmer, c'est que cette copie est très exacte, très complète, fy retrouve le document tel que je l'ai lu dans l'original. Systématiquement toutefois, on en a élagué les citations latines, anglaises, italiennes, et quelques menus vers faisant double emploi. Il n'y a pas à les regretter; ces suppressions n'ont aucune importance; un éditeur qui voudrait les rétablir n'ajouterait absolument rien à l'ouvrage.

Ce qui distingue le Sottisier, c'est sa libre et piquante allure. Dans ses écrits imprimés, Voltaire vise nécessairement à l'effet: sa toilette est préméditée, il consulte son miroir, il attend que tout soit à point pour se montrer au public. Dans le Sottisier, rien de pareil. Voltaire s'enferme chez lui; il s'étale en robe de chambre et en pantoufles. Ni masque ni pose. Qu'il lise ou qu'il pense, dès qu'une idée lui bourdonne dans la tête, il la prend au vol et la fixe. L'idée peut être grave ou légère, sérieuse ou burlesque, sublime ou triviale, éclair grandiose, explosion émue, boutade égrillarde, graveleuse, n'importe; elle est là, elle y reste. Kaléidoscope étonnant, où les contrastes les plus criards, les oppositions, les palinodies les plus cyniques, s'enchevêtrent et se choquent. Ce n'est point l'écrivain, c'est l'homme, l'homme mis à nu, tour à tour, parfois simultanément, dieu ou diable, ange ou bête. Tout cela grouille et fermente; mais, attendez! du Sottisier dégagé de ses scories, fécondé, développé, surgira plus d'un chef-d'œuvre. Car, en vérité, ce n'est point à l'aventure que Voltaire s'éparpille ainsi; il

obéit à une inspiration vague d'abord, mais qui peu à peu se précise; et, quand sonnera l'heure de la synthèse, chaque phrase isolée prendra place dans un tout; plus d'une fois même elle deviendra l'élénient embryonnaire d'où s'engendrera ce tout. Que les curieux de Voltaire, ceux qui aiment à remonter aux origines, méditent le Sottisier de Voltaire, ils reconnaîtront que je dis vrai.

Le Sottisier ne présente ni ordre ni méthode; tout y accuse le jet spontané, l'évolution brusque. C'est pourquoi on n'y trouve aucun chapitre combiné, à peine des paragraphes suivis. Les titres pourtant n'y manquent pas, on en compte jusqu'à quarante-huit. Mais, au lieu de servir de jalons au sujet indiqué, ces titres ne couvrent, la plupart du temps, qu'une phrase solitaire. Tout à coup, sans crier gare, l'auteur s'échappe et va butiner ailleurs. On voit bien là le génie que tourmente une inspiration multiple; il pense à une foule de choses à la fois, des choses différentes, contradictoires, s'excluant formellement. Cela l'inquiète peu, il tient à ne rien perdre; et au même moment où une idée, une observation, une réflexion touche son cerveau, elle tombe de sa plume. Il débrouillera le chaos plus tard.

A défaut d'autres exemples, le Sottisier suffirait pour justifier ce vers que Voltaire a fait sur lui-même :

Tous les goûts à la fois entrèrent dans mon âme.

En effet, tout l'intéresse, le frappe, l'émeut; les sujets les plus étranges, les plus bizarres, le préoccupent ; rien,

ce semble, ne doit échapper à sa compétence. J'ai trouvé dans un de ses manuscrits la copie d'une histoire des perruques, copie arrêtée au moment où elles furent mises en usage dans l'Église. « Je n'ai pas fait copier la suite de cette dissertation, écrit Voltaire, parce qu'elle n'est faite que pour empêcher les prêtres de continuer l'usage des perruques, introduit depuis quelques années jusqu'à la célébration de la messe, ce qui ne regarde pas la curiosité que j'avais de m'instruire sur l'antiquité des perruques. » Qu'on lui soumette un ouvrage quelconque, il le lit et le juge, souvent en termes lestes. Un cahier qui a passé sous mes yeux porte de sa main, à la première page : « Tragédie de je ne sais quel polisson. »

C'est ainsi que dans le Sottisier on marche de surprise en surprise; le pour et le contre s'y coudoient, en sorte qu'amis et ennemis peuvent y glaner également, ils y trouveront de quoi éclaircir bien des problèmes. On sait que Voltaire, suspecté, persécuté, traqué par un gouvernement ombrageux, par des adversaires jaloux, menacé de la Bastille, où il fut enfermé deux fois S on sait, dis-je, que Voltaire, pour se dérober à ces tracasseries, n'hésitait pas à renier ses œuvres, à les mettre sur le compte d'autrui-, à dénoncer à la police les libraires qui les avaient soi-disant publiées sans son aveu. Il dé-

1. La première fois, du 17 mai 17 17 au 11 avril 17 18; la seconde fois, du I 7 au 29 avril 1726.

2. Par exemple, VÉpitre à Uraiiie, qu'il attribue à l'abbé de Chaulieu. Or j'ai pu feuilleter au dépôt de Pétersbourg l'original de cette épitre, écrit de sa main. La pièce est jaunie par le temps et un peu fruste.

ployait dans cette tactique une habileté incroyable. C'est là, dit-on, un point noir dans sa vie : s'il n'obscurcit pas la gloire de l'écrivain, il imprime une tache fâcheuse au caractère de l'homme. Le Sottisier aiderait peut-être à démêler ce qu'il y a de fondé ou non dans un tel jugement. Comme Voltaire s'y abandonne insoucieusement à sa nature, qu'il s'y laisse prendre sur le vif, les mobiles susceptibles de le faire agir y apparaissent clairement. Or n'est-on pas forcé d'en conclure que, lorsque, dans un but de salut, il accumule si audacieusement les roueries et les sophismes, il ne joue qu'une comédie à laquelle la moralité ou la dignité de son caractère n'ont absolunient rien à voir^ Esprit dominateur et absolu, poursuivant sa mission avec une volonté implacable, il estime tout moyen bon contre ceux qui tentent de lui barrer la route; il approprie sa monnaie à leur mérite : géant qui se moque des pygmées.

Pour entrer plus avant dans le Sottisier, je citerai les titres que j'ai signalés plus haut :

1° Dans la régence d'Anne.

2° Parodie du roi au conseil.

3° Contradictions.

4° Mahométisme.

5° Anecdotes concernant l'histoire des lettres

ET DES spectacles,

6° A l'abbé d'Aumont.

7° Sur l'abbé de la Trappe.

8° Pour la princesse de Conti, dont on disait LE ROI DU Maroc amoureux.

9° Pour M. le duc de Vendôme. io° Margot et le Cordelier.

11° L'Exorciste.

12° De Louis XIII par Corneille.

i3° Pour LE PAPE Clément XI.

14° Pour le portrait du roi Guillaume.

1 5° Sonnet sur M"^*^ de Maintenon.

16° Pour la reine Marguerite de Navarre, logée chez l'archevêque de Sens.

17° Sur M^^ Deshoulières.

18° Pour une chienne.

19° Epitaphe de Benserade.

20° Sur le duc de Villars, qui aimait, dit-on, une femme fort mal en c...

2 1° Sur le portrait de M. de Lassé et de M"^ de Baune.

22° Sermon prêché devant les puces.

23° Juifs.

24° Physique.

2 5° Trois grandes lois du mouvement.

26° Preuves contre les tourbillons de Descartes.

27° Expérience de la table tournante.

28° Conte tiré du livre de Todos Jeselius.

29° Sermon du docteur Swift sur l'orgueil, devant le Parlement d'Irlande.

3o° Extrait de Maillet.

3i° MÉMOIRES DE Mademoiselle.

32° Mœurs DU TEMPS.

33° Dans les pensées de Pascal.

34° Théâtre.

35° Descartes dans ses lettres.

36° Mémoires de Lully.

37° Vers envoyés par Henri IV a M. d'Entraques.

38° Commerce.

39° Mémoires de Lully.

40° Electre.

41° Vers du roi de Prusse a son esprit.

42° Duc d'Orléans.

43° Pour le siècle de Louis XIV.

44° Richelieu.

45° Pensées sur le bonheur.

46° Vers du roi.

47° Histoire.

48° Berlin.

Ces divers titres, je l'ai dit, ne rempUsEent guère le but auquel ils semblent destinés. Nombre de sujets qui n'y répondent aucunement s'intercalent entre eux et presque toujours de façon si brusque qu'on en est dérouté. Telle est, il est vrai, la forme du Sottisier : // va par soubresauts. De ces sujets, quelques-uns sont fort scabreux; des pièces de vers, entre autres, dont les amateurs d'expurgation s'effaroucheront. Ils ne comprendront pas qu'on les ait maintenues. Je partagerais

leur avis si ces pièces ne devaient être considérées que dans leur teneur isolée; mais elles sont de Voltaire^ authentiquement de Voltaire. Or, à ce titre, n'ont-elles pas une valeur topique qu'il n'était pas permis de négliger? En tout cas, ce ne serait point aux moralistes intolérants, par conséquent aux ennemis de Voltaire, à s'en plaindre. Furieux de ses dénégations et de ses mensonges, engagés contre lui dans un procès éternel, ils trouveront dans les pièces dont il s'agit une véritable bonne fortune. Pour eux, elles feront l'office de témoins à charge, d'arguments ad hominem, sans réplique. Que Voltaire vienne maintenant renier la Pucelle, ils lui riront au nez : « Vous en avez fait bien d'autres ' / »

Du reste, en publiant le Sottisier de Voltaire, était-il

1. Tel était l'avis du comte Rostopchine, le patriote farouche qui brûla Moscou en 1812 pour en chasser Napoléon. Ennemi acharné de Voltaire, auquel il faisait une guerre implacable, il cherchait partout des armes contre lui. Il crut en trouver, et des meilleures, dans le Sottisier. C'est pourquoi, sa haute position lui facilitant cette hardiesse, il entreprit de le copier. C'est sa copie qui a servi à la présente édition. Une note placée en tête de cette copie trahit manifestement la passion haineuse dont Rostopchine était animé, Je la reproduis in extenso, laissant au lecteur impartial le soin de faire justice de ce qu'elle a d'inique, de faux ou d'exagéré :

«J'ai copié ce manuscrit mot à mot, et le tout dans l'ordre avec lequel c'est écrit 'en entier de la main de Voltaire. Je n'ai passé que quelques pages écrites en anglais, italien et latin, et qui ne sont que des copies ou des extraits, et quelques vers si impies et si dégoûtants que nulle plume n'oserait les copier. Dans ce manuscrit, Voltaire écrit toujours ci et non ai, et presque à chaque ligne on trouve les fautes les plus grossières contre l'orthographe, la grammaire et la phraséologie. Je suis intimement convaincu que Voltaire, livré à lui seul , n'aurait pu écrire une page bonne à imprimer; mais tout ce qu'il a écrit devait être corrigé par des secrétaires avant d'être livré à l'impression. Si quelqu'un voulait imprimer ce manuscrit, il devrait l'intituler : Voltaire en robe de chambre; mais, pour lui donner du prix, il faudrait presque pour chaque ligne des notes qui relèveraient les impiétés de Voltaire, ses niaiseries, son ignorance,

possible d'en détacher l'élément qui caractérise le plus au vif l'époque où il a été écrit ? Car c'est une des curiosités de ce Sottisier d'être non seulement l'expression d'un homme, mais encore le reflet d'une société. Voltaire s'y montre à la fois tel qu'il était lui-même et tel que l'avait fait le temps où il vivait. Dans ses hardiesses les plus décolletées, s'il cède à ses instincts, à ses entraînements personnels, il ne détonne nullement dans le concert général. Les Français du siècle dernier, en effet, n'étaient au fond ni plus corrompus ni plus dissolus que les Français d'aujourd'hui, mais, dans la forme, ils étaient moins collet monté. Les descriptions les plus risquées, les mots les plus crus, loin de les troubler et de les faire rougir, les attiraient, les charmaient ; ils en goûtaient avidement la saveur. Parmi les écrivains, les plus osés étaient les plus fêtés; et leur succès ne se bornait point à l'intimité des cercles frivoles, il s'étendait jusqu'aux salons les plus solennels, les plus graves. Un historien sagace et puissant a merveilleusement saisi et décrit ce côté de la société du XVÎlh siècle. Voici comment il s'exprime :

Je compare le XYIIP siècle à une société de gens qui sont

ses naïvetés, ses enfantillages, sa lubricité, son manque de philosophie, sa crédulité, etc., etc. Cependant le gredin avait bien de l'esprit, mais ce n'est pas ce livre qui le démontre. Les qualités les plus éminentesde Voltaire : l'impromptu, le sarcasme, le jet, y manquent complètement; en un mot, si on n'avait des preuves certaines que c'est son écriture, on ne pourrait le croire. Si quelqu'un est d'un autre avis que moi, je m'en f. ..

Oui, Monsieur de Voltaire^ Pour le bonheur du genre humain.

Vous auriez mieux fait de vous taire Et de rester tout simplement un vilain. »

à table : il ne suffit pas que l'aliment soit devant eux, préparé, présenté, aisé à saisir et à digérer; il faut encore qu'il soit un mets, ou mieux, une friandise. L'esprit est un gourmet; servons-lui des plats savoureux, délicats, accommodés à son goût: il mangera d'autant plus que la sensualité aiguisera l'appétit. Dans une société épicurienne à qui l'on prêche le retour à la nature et les droits de l'instinct, les images et les idées voluptueuses s'offrent d'elles-mêmes; c'est la boîte aux épices appétissantes et irritantes. Chacun en use et en abuse; plusieurs la vident tout entière sur les plats. Or je ne parle pas seulement de la littérature secrète, des livres extraordinaires que lit M^^ d'Andlau, gouvernante des enfants de France, et qui s'égarent aux mains des filles de Louis XV, ni d'autres livres plus singuliers encore, où le raisonnement philosophique apparaît comme un intermède entre des ordures et des gravures, et que des dames de la cour ont sur leur toilette avec ce titre : Heures de Paris. Il ne s'agit ici que des grands hommes, des maîtres de l'esprit public. Sauf Buffon, tous mettent dans leur sà-uce des piments, c'est-à-dire des gravelures et des crudités. On en rencontrerait jusque dans l'Esprit des lois; il y en a d'énormes concentrées et compassées au milieu des Leltres persanes. Dans ses deux grands romans, Diderot les jette à pleines mains, comme en un jour d'orgie. A toutes les pages de Voltaire, ils craquent sous la dent comme autant de grains de poivre. Vous les retrouvez, non pas piquants, mais acres et d'une saveur brûlante, dans la Nouvelle Héloïse, en vingt endroits de l'Emile, et d'un bout à l'autre des Confessions. C'était le goût du temps. M. de Malesherbes, si honnête et si grave, savait par cœur et récitait la Pucclle ; du plus sombre des montagnards, Saint-Just, on a un poème aussi lubrique que celui de Voltaire; et le plus noble des Girondins, M"ie Roland, a laissé des confessions aussi risquées, aussi détaillées, que celles de Rousseau'.

I. Les Origints de la France contemporaine, par H. Taineî tome I'^ L'Ancien Régime, pages 3 36-3 38. Paris, 1876. Hachette et C.

Parmi les pièces scabreuses du Sottisier, je ne citerai que le Sonnet sur M'"^ de Maintenon. On peut bien dire de ce sonnet-là qu'il « vaut seul un long poème ». // date sans doute de l'époque où Voltaire commettait une foule de vers satiriques qui le firent enfermer à la Bastille.

Que l'Éternel est grandi Que sa bonté puissante A comblé mes désirs, a payé mes travaux ! Je naquis demoiselle et je devins servante : Je lavai la vaisselle et frottai les bureaux.

J'eus bientôt des amants : je ne fus point ingrate; De Villarceaux longtemps j'amusai les transports; 11 me fit épouser ce fameux cul-de-jatte Qui vivait de ses vers, comme moi de mon corps.

Il mourut. Je fus pauvre, et, vieille devenue, Mes amants, dégoûtés, me laissaient toute nue , Lorsqu'un tyran me crut propre encore au plaisir.

Je lui plus, il m'aima; je fis la Madeleine,

Par des refus adroits j'irritai ses désirs ;

Je lui parlai du diable, il eut peur... Je suis reine.

Plusieurs épitaphes, entre autres celle de Benserade, d'une fine et mordante ironie :

Ce bel esprit eut trois talents divers, Qui trouveront l'avenir peu crédule :

De tout railler il ne fît point scrupule , Sans qu'à la cour on le prît de travers; Vieux et galant, sans être ridicule, Il s'enrichit à composer des vers.

Cette épitaphe m'en rappelle une autre consacrée à François de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, prélat célèbre par sa vanité. Est-elle aussi de Voltaire? Je suis tenté de le croire^ l'ayant recueillie, à Pétersbourg, dans une section des manuscrits français enlevés à la Bastille en 1 789, où se trouvent de nombreuses pièces de Voltaire.

Cy-gît et repose humblement, De quoi tout le monde s'étonne, L'illustre Tonnerre en personne, Dans un si petit monument.

On dit qu'entrant en paradis, 11 fut reçu vaille que vaille ; Mais il en sortit par mépris.

N'y trouvant que de la canaille ' .

Dans une lettre de Voltaire à son secrétaire Vagnihc, en date du 28 février 1778, par conséquent trois mois avant sa mort, lettre conservée parmi les manuscrits de sa bibliothèque, on Ut cette déclaration écrite de sa main : « Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, en détestant la superstition. »

La superstition était pour Voltaire le grand ennemi; il la combattait à outrance, et, afin de la frapper plus sûrement, il n'hésitait pas à en élargir le sens et à l'appliquer à la religion. On doit donc s'attendre à ce que LE Sottisier ne l'épargne pas. Il renferme en effet

I. Voir mon livre Vingt-neuf ans sous l'étoile polaire. Première série : l'Ours du Nord, page i2 3.

contre elle des tirades nombreuses ; on y voit poindre le fameux pamphlet publié en 1 766 sous ce titre : Les Questions de Zapata. J'en relèverai quelques-unes, mêlées à la fois, suivant l'inspiration du moment, de persiflage et de sérieux.

Cessez de nous vanter vos faibles avantages, Nous avons, comme vous, nos martyrs et nos sages; Il en est en tout temps, il en est en tous lieux; Toute secte eut les siens, et tout peuple a ses dieux. Nous naissons ignorants; l'erreur de notre mère. Sucée avec le lait, nous en devient plus chère; La nourrice commence, et le prêtre finit. Au joug des préjugés le temps nous endurcit; On fait de l'écriture une triste science. L'âge mûr est encor la dupe de l'enfance; La superstition, qui commence au berceau, Tyrannise la vie, et nous suit au tombeau.

51 Le peuple aime toujours la superstition et les pointes. 51 Les miroitiers ont pour patron saint Clair. Les paveurs, saint Rue.

Les vergetiers, sainte Barbe, Les carrossiers, saint Fiacre.

Le parti des bons catholiques Boit à vous autres hérétiques.

Çà, mes amis, versons du vin, Et, pour que personne n'échappe.

Envoyez promener Calvin, Nous enverrons plus loin le pape.

5f Le pape est une idole à qui on lie les mains et dont on baise les pieds.

51 Le roi d'Espagne traite comme grands d'Espagne les

généraux des cordeliers, des capucins, des dominicains. Il fait le même honneur aux carmes, qui n'étaient pas moins humbles. Le roi les traite comme envoyés des têtes couronnées.

51 Un religieux, le premier homme du monde, dit la messe pour quinze sous et mange avec les laquais; s'il est général, il est traité comme envoyé des têtes couronnées.

î[ M"i2 Dacier, dans la préface d'Aristophane, dit que les Athéniens étaient bien sages de souffrir qu'Aristophane se moquât de leurs superstitions. Plût à Dieu que certains peuples que nous connaissons en usassent ainsi !

51 Si les prêtres s'étaient contentés de dire : « Adorez un Dieu et soyez justes! « il n'y aurait jamais eu de guerres de religion.

îl Tous ceux qui ont écrit pour prouver la religion sont les mouches du coche. Ils disputent sur la matière et sur l'esprit : c'est se battre de la chape à l'évèque.

51 M"i^ Acosta dit, en ma présence, à un abbé qui voulait la faire chrétienne : « Votre Dieu est-il né juif? — Oui. — A-t-il vécu juif? — Oui. — Est-il mort juif? — Oui. — Eh bien, soyez donc juif. »

51 On prétend que le pape Benoît XIII disait : « Je crois que mes prédécesseurs étaient infaillibles; mais pour moi, je l'avoue, je ne le suis pas. »

51 Jeûner, prier, vertu de bonze; secourir, vertu de citoyen.

51 La religion est comme la monnaie : les hommes la prennent sans la connaître.

Voltaire était-il donc sceptique? Le Sottisier ne le laisse pas supposer. On y Ut cette belle sentence : « Le scepticisme détruit tout et se détruit lui-même, comme Samson accablé sous les ruines du temple. » Il ne s'agit ici évidemment que du scepticisme philosophique. Aussi ne saurait-on en inférer qu'en remplissant, comme il le faisait parfois, ses devoirs religieux, Voltaire obéissait à

un entraînement de croyance. L'accuser d'avoir joué, en pareil cas, une hypocrite comédie, serait-il juste? Il semblerait plus vrai de dire qu'il n'y avait là de sa part, suivant les circonstances, qu'un calcul de prudence approprié à des personnages qu'il redoutait tout en les dédaignant, une désinvolture hautaine vis-à-vis de formes estimées sans conséquence, ou simplement une concession aux usages. Par exemple, dans sa terre de Ferney, Voltaire se comportait comme tout autre seigneur, allant à la messe, se confessant, communiant. On sait qu'il y fit bâtir une église. Toutes les pièces relatives à cette affaire, actes, devis, procès-verbaux, plans, etc., se trouvent dans les manuscrits de sa bibliothèque. Voici une de ces pièces ; elle n'est pas la moins curieuse :

Aujourd'hui, 6 août 1760, maître Guillon et maître Desplaces se sont engagés à bâtir les murs de l'église et sacristie de la paroisse de Ferney au lieu qui leur sera indiqué par M. le curé; l'église, nef et chœur, des mêmes dimensions précisément que l'église, nef et chœur, qui est actuellement auprès du château, afin que les mêmes bois de charpente et menuiserie de l'ancienne puissent servir à la nouvelle; ils édifieront le tout de même hauteur et de même pierre, nommée blocaille ou blocage, pratiqueront les fenêtres à peu près des mêmes dimensions; ils se serviront du même portail qui est à l'ancienne église; ils l'enlèveront de la place où il est et mettront des tronçons pour soutenir ledit ancien portail; ils auront seulement soin de faire saillir le portail de la nouvelle église de quatre pouces; ils feront deux pilastres saillants de quatre pouces à chaque côté du portail, avec un fronton de pierre molasse au-dessus dudit portail. Ces quatre pilastres simples seront de briques qu'ils revêtiront de plâtre ou d'un bon enduit de chaux. Il n'y aura point d'autres ornements, le tout

au prix des murs du château de Ferney, la pierre taillée au même prix, et ledit ouvrage sera payé totalement le i""" ou le i5 octobre prochain, jour auquel lesdits entrepreneurs s'engagent à livrer le bâtiment aux charpentiers pour faire la couverture. Fait au château de Ferney, ledit 6 août 1760 '.

Voltaire n'est pas tendre pour les jésuites^ ses anciens maîtres.

î[ Les jésuites font commerce de diamants aux Indes, ils les enferment dans les talons de leurs souliers, et écrivent qu'ils foulent aux pieds les richesses de l'Europe.

îl Le cardinal de Fleury dit à l'ambassadeur d'Espagne que pour rendre les jésuites utiles, il faut les empêcher d'être nécessaires.

îl « Comment recevez-vous tant de sots dans votre ordre? disait-on à un jésuite. — Il nous faut des saints. »

Fin courtisan, Voltaire n'en témoigne pas moins d'un mince respect pour les puissants du jour. Il raconte volontiers leurs faiblesses et leurs ridicules. Le Sottisier, parlant de la régence d'Anne d'Autriche^ est curieux à lire :

î[ 1648. — La cour étant à Saint-Germain, on fut obligé de mettre en gage les pierreries de la couronne. Le roi manqua du nécessaire, on fut obligé de congédier les pages de la chambre. C'est dans ce temps que la princesse Henriette se tenait au lit, faute d'un tapis.

î[ 1649. — La noblesse française, qui ne s'assembla point pour réformer... l'État, s'assembla pour la querelle d'un tabouret que la reine voulait donner à M^^ de Pons et à quel-

Page 1