‹ Le sottisier de VoltaireChapitre 2 sur 8 · I. Voltaire et la Police, pages · texte numérisé non relu

I. Voltaire et la Police, pages

ques autres. Le gouvernement était rempli de faiblesses et de ridicules. Le cardinal Mazarin passait publiquement pour l'amant de la reine... Au milieu de ces sottises, on assassinait, on causait des assassinats, pour exciter le peuple à la vengeance... La débauche et la gaieté régnaient au milieu de ces horreurs.

Les ministres ont aussi leur tour; Mazarin et Richelieu surtout sont fort maltraités. Voltaire fait ici abstraction des grands résultats.

5[ Je crois qu'on ne peut guère juger du génie et des vues d'un ministre que dans le calme des affaires, parce qu'alors, étant le maître, il est coupable de tout le bien qu'il ne fait pas; mais, dans la tempête, il n'est point responsable du vaisseau dont on lui arrache le gouvernail : c'est ce qui me fait mépriser Mazarin, sans trop admirer Richelieu.

î[ Il ne faut qu'un génie très médiocre et un peu de bonheur pour être bon ministre, même dans une république; mais, dans un empire despotique, il ne faut que la faveur du maître. On estime de loin les favoris, mais de près ils sont des hommes bien communs.

îl Je ne crois pas que le succès dans un ministère fasse un grand homme. Le cardinal de Richelieu a été le maître; mais est-on un grand homme pour être vindicatif, impérieux, sanguinaire, et pour avoir gouverné un roi faible? Un grand génie croit-il des sottises? Richelieu était un théologien pédant et un poète ridicule.

Un joli choix d'aphorismes : Voltaire excellait dans ce genre, où la pensée condensée n'en éclate que plus vive et plus frappante.

îl Les termes les plus bas sont souvent les expressions les

plus nobles. On appelait le maréchal de Luxembourg tapissier de Notre-Dame.

5[ Les calomniateurs sont comme le feu, qui noircit le bois vert, ne pouvant le brûler.

^ Un vieillard est un grand arbre qui n'a plus ni fruit ni feuilles, mais qui tient encore à la terre.

51 Les paroles sont aux pensées ce que l'or est aux diamants : il est nécessaire pour les mettre en œuvre, mais il en faut peu.

51 Un imitateur est un estomac ruiné, qui rend l'aliment comme il le reçoit.

51 Un livre défendu est un feu sur lequel on veut marcher et qui jette au nez des étincelles.

5Ï II en est de la conversation comme des licences : tout est devenu lieu commun.

5[ Descartes et Bayle ont été les apôtres de la raison, mais en nous apprenant à combattre leurs erreurs.

51 Les réformateurs indiscrets sont comme les filles d'Eson, qui tuèrent leur père en voulant le rajeunir.

51 Le plaisir donne ce que la sagesse promet.

51 Les passions sont au goût ce que la faim canine est à l'appétit.

51 Les Etats, les lois, tout est fait de pièces et de morceaux.

51 Dissimuler, vertu de roi et de femme de chambre.

Çà et là quelques épigrammes. En voici deux : la première sur Vahhé d'Aumont, la seconde sur Bissy :

Abbé, vous avez la naissance, La bonne mine, l'air des grands; Ces avantages apparents Cachent beaucoup d'insuffisance Nature, en formant votre corps,

Lui prodigua tous ses trésors, Et lui donna tant d''avantage Que celui qui forma l'esprit En fut jaloux, et, de dépit.

Refusa d'achever l'ouvrage.

Bissy, dans la cabane Où Joseph le reçoit, Est placé près de l'âne, Qui rit quand il le voit.

« Si comme vous, mon frère, Lui dit cet animal.

Dieu m'avait fait braire.

Je serais cardinal. »

On a dit que Voltaire poussait l'amour de l'argent jusquà l'avarice. Ce qui est certain, c'est que de bonne heure il rechercha la fortune, la regardant comme un moyen d'indépendance, comme un élément de force. Il y réussit; Voltaire devint très riche, et ses capitaux, placés sur les principales banques de l'Europe, lui permettaient, en cas d'exil, de ne rien changer à ses habitudes. Ces habitudes étaient luxueuses, et si elles s'impliquaient d'avarice, ce n'était sans doute que dans le sens si ingénieusement exposé par Voltaire lui-même dans ce paragraphe du Sottisier.

51 On appelle avare celui qui garde son argent, non celui qui le met en meubles riches et les garde. Cependant celui qui garde cent mille écus en espèces, ou des lustres et des tableaux pour la même somme, est également avare; mais l'un est utile au public, l'autre non.

Le reproche d'avarice fait à Voltaire a surtout éclaté lors de l'ouverture de son testament. Bachaumont le critique en termes amers :

Ce testament, dit-il, a étonné tout le monde. On comptait y trouver des dispositions qui feraient honneur à son esprit et à son cœur. Rien de tout cela. Il est très plat et sent l'homme dur qui ne songe à personne, et n'est capable d'aucune reconnaissance. Ce qui augmente l'indignation, c'est qu'il a deux ans de date et a été fait conséquemment avec toute la maturité de jugement possible. Voici les principaux articles :

A M, Vagnière, son secrétaire, son bras droit, dont il ne pouvait se passer, qu'il appelait son ami, son fidus Achates^ 8,000 livres une fois payées; rien à sa femme ni à ses enfants.

A son domestique nommé La Vigne, qui le servait depuis trente-trois ans, une année de gages seulement.

A la Barbaras, sa gouvernante de confiance, 800 livres, payées une fois seulement.

Aux pauvres de Ferney, 3 00 livres, une fois payées.

Six livres anglais à un M. Durieu.

Du reste, rien à qui que ce soit.

A M^^ Denis, sa nièce, 80,000 livres de rente, et 400,000 livres d'argent comptant, en ce qu'il l'a fait sa légataire universelle; 100,000 livres seulement à l'abbé Nicquot, son neveu, et autant à M. d'Ornoy.

Je n'ai point à disculper Voltaire à propos de ce testament. Si certains legs paraissent mesquins, ils n'en étaient pas moins motivés, je suppose; Voltaire en était seul juge. Que d'autres que lui ont étonné le monde par leurs dispositions testamentaires! En tout cas, de son vivant, il ne se montrait pas si revêche qu^on a voulu le prétendre à la générosité. S'il défendait sa bourse contre

tant d'importuns qui l'assiégeaient, il l'ouvrait aussi souvent. J'ai raconté, dans Voltaire et la Police, que dans sa querelle avec le libraire Jore, au sujet de la publication des Lettres philosophiques, il fut condamné par M. de Maurepas à 5oo livres d'aumônes. Cette condamnation le mit hors de lui. « Donner 5oo francs d'aumônes, écrit-il au garde des sceaux, c'est signer ma honte. J'attends tout de votre protection. Si vous voulez me parler, je me suis traîné, malade, àvotre porte. » Puis il s'adresse au lieutenant de police, M. Hérault. « // s'en faut de beaucoup que je puisse trouver à présent cinquante pistoles. J'ai réellement à peine de quoi partir. A l'égard des charités que je peux faire, quelque bornée que soit ma fortune, j'en ai fait par an pour des sommes plus considérables. Mais je vous supplie. Monsieur, de m'en laisser la disposition et le choix. Voici un jeune homme de lettres qui n'a précisément rien et à qui je ne peux rien donner à présent. Je lui donne seulement un billet de dix pistoles sur M. Lechanteur, notaire, qui me les avancera. Vous trouverez. Monsieur, le billet ci-inclus, que je vous supplie de lui faire rendre. »

// est à remarquer que cette affaire se passait en juillet 1736, c'est-à-dire à une époque où Voltaire ne possédait pas encore la grande fortune qu'il réalisa plus tard.

D'après ses livres de compte, il est 'établi qu'à Ferney Voltaire consacrait 1,000 francs par an à des aumônes; nous savons aussi que beaucoup d'hommes de lettres ont été secourus par lui. D'un autre côté, il nous apprend, dans son Mémoire contre Jore, qu'il a prêté à tous

ceux qui l'ont connu. Malheureusement ces actes de bienfaisance tombaient trop souvent, comme il le dit luimême, sur des ingrats. Voici toutefois une épître en vers trouvée dans ses manuscrits, qui nous offre un intéressant exemple de reconnaissance. Cette épître a été adressée à Voltaire, le 14 juin 1747, par un officier nommé Bastin, auquel il avait avancé de V argent pour faire sa campagne.

Heureux Voltaire, dont la gloire Embrasse mille et mille objets, Les dieux amis de ta mémoire Pour toi firent un sort exprès.

De concert avec la fortune, Par une faveur peu commune, Apollon comblait tes souhaits; Tu devins Virgile et Mécène, Et Plutus, comme Melpomène, Sur toi répandit ses bienfaits.

J'en fais la douce expérience.

Je me voyais, ô sort fatal !

Faute d'argent, dans l'impuissance

D'aller admirer la vaillance

De Maurice et de Lowendal,

J'aurais eu le sort de tant d'autres

Qui vont guerroyer en apôtres

Au jardin du Palais-Royal;

Et sur un sable trop docile.

Canne en main, fier comme Artaban,

Devant une troupe imbécile.

J'aurais, courant de ville en ville,

Fait la conquête d'Amsterdam,

Arouet, âme généreuse.

Tu m'as sauvé pareils exploits.

Tu prêtas l'oreille à ma voix En voyant ma mine emprunteuse ; Joyeux, sans froncer le sourcil, D'un air gracieux et gentil, Dans une main infortunée Tu mis de l'or le plus brillant.

Je ressuscitai dans l'instant, Pour aller gaîment à l'armée, Plein d'une noble ambition, Braver la mort sous Bergopson.

Que, d'accord avec la Tamise, Le Tibre chante tes écrits, Je ferme l'oreille à leurs cris :

Ignorance, c'est ma devise.

Descartes, Newton et Leibniz, Je le confesse avec franchise.

Confondent mes faibles esprits ; J'oserai pourtant sur le vide.

Grande et terrible question Que tout docte à son gré décide, Hasarder une opinion :

Ecris, Arouet, comme un ange.

Sur ce vide tant disputé.

Tu mérites moins de louange Que d'avoir rempli par bonté Celui que, par un sort étrange, Ma bourse à sec t'a présenté.

Les anecdotes de théâtre abondent dans le Sottisier. On jugera de leur intérêt par les extraits suivants :

ÎI Le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois refusa la communion aux demoiselles Aubry, Verdier et Caillou, les trois premières actrices. L'archevêque de Harlay la leur fit donner, Ces filles étaient fort sages et de bonne famille.

îl Au jubilé, Lulli se confessa et eut l'absolution; mais son valet fut refusé parce qu'il avait fait le serpent Pithon et le dragon.

î[ Le roi donnait aux acteurs de l'Opéra, quand ils venaient à Versailles, 3 livres lo sous par jour, une bougie, un pain, etc.; un demi-louis à chaque actrice, et leurs habits.

5[ Béraux, de l'Opéra, dit à l'archevêque Harlay : « Monseigneur, je parie 10,000 écus que vous ne donnerez pas telle abbaye à mon fils. — Parions, » dit l'archevêque. Béraux eut le bénéfice et le prélat les 3o,ooo livres.

î[ Le roi choisissait lui-même les sujets que lui proposait Quinault. Tous les prélats assistaient alors à l'Opéra et à la Comédie.

A force de forger on devient forgeron.

Il n'en est pas ainsi du pauvre Campistron; Au lieu d'avancer il recule.

Voyez Hercule ' .

Tout le monde connaît la polémique passionnée qui s'éleva entre Voltaire et l'abbé Desfontaines. Tout le monde a lu le Préservatif et la Voltairomanie, ces terribles pamphlets où les deux adversaires se jettent à la face les critiques les plus acerbes, les injures les plus violentes. Assurément, l'abbé Desfontaines n'avait pas le beau rôle; en attaquant Voltaire, en l'inondant de ses calomnies et de ses mensonges, il témoignait d^une in-

I. Méchante tragédie de Campistron, jouée en 1697 sous le titre à'Alcide. L'épigramme que j'extrais du Sottisier était déjà connue; peutêtre Voltaire n'en est-il pas l'auteur et l'a-t-il simplement copiée. Il en est ainsi de plusieurs autres pièces. La spécialité du Sottisier est d'être entièrement écrit de la main de Voltaire; il montre ainsi quel genre de sujets le frappaient de préférence.

gratitude monstrueuse : Voltaire ne l'avait-il pas sauvé de Vinfamie en obtenant que fût étouffée sous le silence une accusation d'immoralité qui, d'après les lois du temps, eût conduit l'abbé à l'échafaud ou aux galères? Le Sottisier ne renferme à ce sujet que deux passages, mais ils sont sanglants.

Pour juger la littérature,

L'Impudence en original,

La Faim, l'Envie et l'Imposture

Se sont construit un tribunal.

De ce petit trône infernal,

Où siègent ces quatre vilaines,

Partent les arrêts du journal

De monsieur l'abbé Desfontaines.

5f Rousseau, Ravaillac, Chausson, Gruer, Desfontaines, sont des hommes livrés à l'infamie. L'arrêt qui les condamne permet à tous les particuliers de les punir en les délaissant; ce sont des morts livrés par la justice pour qu'ils soient disséqués.

Crébillon ne pouvait être oublié dans le Sottisier.

îl II est honteux pour notre nation d'avoir souffert VÉledre de Crébillon.

îl Préface de Crébillon aussi ridicule que sa pièce, mais n'en disons rien.

Les rapports entre Voltaire et Crébillon étaient très tendus, et cela pour deux causes : d'une part. Voltaire avait refait certaines pièces de Crébillon; de Vautre, Crébillon occupant le poste de censeur, il dépendait de lui que ces pièces fussent jouées ou non. Voltaire, par con-

séquent, détestait Créhillon, mais en même temps il le redoutaitj et usait de toutes les influences pour peser sur ses décisions.

Parmi ces influences il faut compter principalement celle des lieutenants de police. J'ai trouvé à la Bibliothèque impériale de Pétersbourg un dossier inexploré jusqu'alors provenant de la Bastille et renfermant la correspondance de Voltaire avec ces hauts personnages \ On ne saurait imaginer les efforts qu'il déployait pour se concilier leur faveur. Quelle inépuisable fécondité! quelle obséquiosité gracieuse et délicate! quelle adresse subtile! quel charme de séduction ! Sa cause n'est point sa cause, c'est celle de la société, celle de l'humanité; s'il n'est exaucé, le monde croulera.

Je mettrai Voltaire et Crébillon en présence à propos de deux pièces seulement : Sé«iiramis et Oreste.

La tragédie de Sémiramis terminée. Voltaire devait l'ffhvoyer à la censure. On devine son anxiété. Que ferait Crébillon, lui qui avait déjà une Sémiramis au théâtre? Par une tactique habile. Voltaire songea à mettre le lieutenant de police dans ses intérêts. Il était clair, en effet, que, devant la recommandation de son chef, Crébillon n'aurait qu'à s'incliner. Voici en quels termes Voltaire écrivit à M. Berrier :

I . La correspondance de Voltaire avec les lieutenants de police, annotée et commentée, forme la principale partie de mon livre intitulé : Voltaire et la Police. L'épuisement de l'ouvrage m'a prouvé qu'en le publiant j'avais été bien inspiré. Cette correspondance, en effet, se distingue de l'ordinaire; c'est toute une révélation sur un épisode des' plus tourmentés de la vie littéraire de Voltaire.

Permettez qu'en partant pour Commercy je remette la tragédie de Sémiramls entre vos mains et que je vous demande votre protection pour elle. On la représentera pendant mon absence. Je commence par la soumettre à votre décision, non seulement comme à celle du magistrat de la police, mais comme aux lumières d'un juge très éclairé. M. Crébillon, commis par vous à l'examen des ouvrages du théâtre, a fait autrefois une tragédie de Sémiramis, et peut-être ai-je le malheur qu'il soit mécontent que j'aie travaillé sur le même sujet. Je lui en ai pourtant demandé la permission, et je vous demande à vous, Monsieur, votre protection, m'en remettant à vos bontés et à votre prudence.

A une requête si fine et présentée en termes si modestes, M. Berrier s'empressa de répondre :

J'ai reçu, Monsieur, avec la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, la copie manuscrite de votre tragédie de Sémiramis, dont je vous suis sensiblement obligé. Ne doutez pas que je ne la lise avec grand plaisir, et je vous promets qu'elle ne sortira pas de mes mains.

Ainsi la Sémiramis de Voltaire arriva au censeur sous l'égide du lieutenant de police. Crébillon l'approuva, mais non sans exiger quelques suppressions.

Voltaire s'en montra fort chagrin et invoqua de nouveau l'autorité de M. Berrier.

Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien permettre qu'on récite quelques vers que M. Crébillon a retranchés et qui sont absolument nécessaires. Je vous en fais juge. Si le personnage chargé de ces vers ne les débite pas, Sémiramis, qui luiréplique,ne répond plus convenablement; et cette disparate gâte un endroit essentiel à l'ouvrage. Vous trouverez ci-joint

les vers en question. Je vous prie de me les renvoyer approuvés de votre main, afin que l'acteur puisse les réciter. Je vous demande bien pardon de ces bagatelles, mais vous entrez dans les petites choses comme dans les grandes.

Voici les vers que Crébillon avait retranchés. Ils tiennent à l'acte second, dans la scène entre Assur et Sémiramis :

Page 1