A PROPOS DE PROCESSIONS
Nous avons eu aussi contre nous les partisans du vieil état de choses. Et nous ne voulons pas ici parler de quelques vénérables ganaches qui, évincées de la direction de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal par une jeunesse lasse de leurs gnangnan, ont porté discrètement jusqu’au francophobe Herald leurs doléances séniles (1), mais de tous ceux, jeunes et vieux, qui regardent comme une tradition sacrée la manière dont on a fêté par le passé la Saint-Jean.
sens
(1) D'un article d’ailleurs très sympathique de Graindorge dans le Canada, je relève ces passages:
“M. Asselin attaque brutalement ses prédé- “‘cesseurs à Ja Société Saint-Jean-Baptiste …
“Il est trop intelligent pour ne pas com- “prendre tout ce que son attitude à l'égard “de ses prédécesseurs a de prétentieux et de “maladroit, Au lieu de répéter sans cesse:
“Avant moi, rien de bon ne s'est fait, ne vau4 “drait-il pas mieux s’étudier à rallier à sa “cause tous les membres de la Saint-Jean-Bap- “tiste ?..
“De même il est mal venu, à mon avis, de “s’en prendre, dès la première heure, à tous “ceux qui n’ont pas souscrit à l'oeuvre...
“M. Asselin, nature ardente et volonté ‘“âpre, dans sa soif de réussir promptement ne “peut comprendre que qui que ce soit hési- “te à son appel. Si l'on refuse, c’est qu'on “est un crétin ou un mauvais riche.
“Mais que voiià une pauvre tactique! Ne “vaut-il pas mieux essayer de convaincre les “gens que de se rebiffer à leur indifférence “ou à leur abstention ?”
M. Rinfret croit avec moi que la Saint-Jean- Baptiste doit être avant tout une fête française. Il trouve que j'ai bien raison d'écrire qu’il existe à l'endroit de la France, dans certains milieux Canadiens-français, une méfiance haineuse qui n’est pas prêt de disparaître. Comme moi ji! déplore et condamne les cirques “patriotiques.” Il déclare aimablement que les quelques paragraphes que je consacre au
Dans la circulaire où j'annonçais aux membres de la Société de Montréal l'institution du Sou de la Pensée française, je disais :
“La fête ne consistera pas en proces- “sions et en feux d'artifice; nous croyons “que, pour les races menacées dans leur “existence, ces manifestations ont quelque “chose de puéril, qui ne sert qu’à susciter “la pitié dédaigneuse des autres races ; que
“c'est dans le recueillement que les grou- “pements ethniques comme le nôtre doimouton ‘‘sont parmi les meilleurs de l'interview”, et qu'il est vrai que ce sont surtout les adversaires de M. Langlois qui ont, par leur bêtise, fait à ce publiciste sa popularité. Et ainsi de suite. 1
Et toutes ces idées paraissent gi justes à M. Rinfret qu'il ne voit presque p&s qu'on puisse ne pas les partager.
S'il réfléchit que c’est sous le règne de nos prédécesseurs — de nos prédécesseurs pris en bloc, évidemment, car il y a eu parmi eux de louables exceptions, -— que le mouton a bêlé en Souverain et que les cirques ont remplacé l’action; et s’il réfléchit aussi que loin de vouloir s’amender, ces -braves vielilards, vaincus après une lutte de cinq années, ont les uns par ignorance, les autres par dépit personel, sournoisement combattu le mouvement de la Pensée française, M. Rinfret nous pardonnera les qualificatife sévères que nous appliquons à :e groupe, maintenant infime.
Je dis quelque part que “nous ne fermerons pas la Société aux bons patriotes qui croient à ce qu'on est convenu d'appeler irrévérencieusement le Mouton”; et ailleurs que “les organes officiels de l'ignorance et un certain nombre d'hommes sincères mais abusés nous accusaient d'attaquer l’Agneau de Dieu”; et ailleurs encore, que nous invitons tous les patriotes à entrer dans la Société, “qu'ils croient ou non au mouton”. ‘
Il n’est donc pas vrai que j'injurie tous ceux qui ne partagent pas mes idées. Le
Quant aux journalistes que j'appelle des crétins, je défie bien M. Rinfret de prouver qu'ils sont ou qu'ils pourront jamais devenir autre chose.
“vent mürir leurs résolutions et chercher “les moyens de les accomplir.”
Il eût peut-être mieux valu dire:
“La fête ne consistera pas uniquement “en processions et en feux d'artifice. Ces “manifestations, lorsqu'elles ne sont pas “accompagnées d’oeuvres pratiques, ont “quelque chose de puéril…."”
Aucun esprit ouvert, cependant, ne pouvait se tromper sur mon intention ; en soi, qu'est-ce que le progrès de la pensée française peut avoir à craindre d’un défilé digne et bien ordonné, ou des feux traditionnels de la Saint-Jean ? Ce qu'avec une multitude de mes compatriotes je voulais condamner, c'était d’abord notre habitude, dans une grande ville comme Montréal, de dépenser tout notre argent en réjouissances, sans en rien réserver pour les oeuvres; et aux défenseurs irréfléchis de cette tradition, il me suffira de rappeler que la Société Saint-Jean- Baptiste de Montréal, qui, avec ses sections, dépensa vingt-cinq à cinquante mille piastres en parades et en pétarades l’année qu’elle posa la pierre angulaire du monument Lafontaine, n’a pas encore recueilli ni souscrit un sou pour ce monument.
Mais ce que je visais non moins, c'était l'ineptie de la plupart de nos cortèges historiques. Pour qu’un cortège historique ne prête pas à rire, non seulement il doit être conçu avec magnificence — et alors il coûte cher, et alors il détourne de fins plus utiles un argent précieux, — mais aussi avec goût. Exception faite des grands “pageants” du trois-centième centenaire de
Québec, quel a été chez nous, depuis vingtcinq ans, le spectacle de ce genre qui ne fût plus où moins risible aux yeux des hommes d'esprit? Quant à leurs bons effets sur le patriotisme, sinon sur le goût populaire, c’est de l'inconscience pure et simple que d'en parler. La société ou le gouvernement qui, avec un prix de $5,000, provo- Querait la rédaction d'une petite histoire héroïque du Canada français à l'usage des enfants des écoles primaires, illustrée à la manière des contes de la Maison Mame, aurait fait quelque chose Pour la race; en faisant une fois par année admirer à la plèbe, au prix de plusieurs fois cette somme, le trappeur qui, trahi Par ses étriers, S’entaille le. bas du dos sur son couteau de chasse, l’Indien qui éperonne son cheval avec son tomaliawk (à propos, combien y avait-il de cavaliers parmi les guerriers sauvages du Canada ?), le Montcalm qui porte l'épée à droite, et ainsi de suite, non seulement on contribue à développer ce goût barbase qui se manifeste dans la plupart de nos monuments et de nos affiches publiques et privées, mais l’on fait à peu près autant pour l'éducation patriotique du peuple que les barnums du Sohmer Park ou du Dominion Park. Et quant à l'influence récréative, n'est-elle pas payée un peu cher, dans un Pays où, pour vingt-cinq sous, on peut aller voir deux équipes de crosse s’entr'assommer, le tau- -reau de Néromus prendre stoïiquement sa dose de poivre rouge, une douzaine d’auto-poloïstes s'enfoncer mutuellement leurs voiturettes dans les côtes, les lutteurs de
Kennedy se crever les yeux, se lacérer les entrailles, se disloquer les chevilles.
Le fait brutal, c'est celui que je signalais tantôt, à savoir, que chez nous l’abaissement de la conscience nationale, l'affaiblissement de la pensée française et méme du véritable esprit catholique, a coïncidé avec la période des cortèges et des pétarades. Il serait certes excessif de conclure que ceci a engendré cela; mais le moins qu'on en puise conclure, c’est que la fierté, la vaillance, la vigilance patriotique d’un peuple, ne sont pas forcément en raison de l'argent qu'il consacre aux cirques à caractère plus ou moins historique.
Que si l'on Propose comme alternative les simples Processions avec drapeaux, bannières et musique, qui, en réunissant de grandes masses d'hommes. dans un Mouvement commun, seraient, quoique peu coûteuses, éminemment propres à faire entrer dans le peuple l’idée de l'union, nous voilà d'accord. Le mémorable défilé du Congrès eucharistique aurait-il été, je ne dirai pas plus, mais seulement aussi éloquent, agrémenté de quelques singeries de mauvais goût? Quelle manifestation du 24 juin eut jamais, au Canada, le sens profond et la portée morale du serment patriotique prêté par la jeunesse au pied du monument Maisonneuve lors du 250€ anniversaire de la mort de Dollard? Mais comment se fait-il que, des manifestations de cette nature, on n’en ait jamais vu à Montréal au 24 juin? N'est-ce pas Ja preuve que pour l'heure il importe moins d'entretenir Parmi le peuple la passion des cirques, que
d'y cultiver, par la parole et par l'exemple la réserve nécessaire aux races vaincues, la dignité, et surtout, ces qualités éminemment françaises: la mesure, le bon sens, et le goût.
L'idée de remplacer les mascarades et les pétarades par des manifestations plus sobres, et, en tout cas, plus pratiques, n’en a pas moins provoqué des résistances dans certains milieux.