‹ Le Soudan EgyptienChapitre 19 sur 38 · Rapportée dans Le Temps du 16 septembre · texte numérisé non relu

Rapportée dans Le Temps du 16 septembre

Cette lettre était explicite. « Le soulèvement du « Soudan oblige le Gouvernement de Son Altesse à « abandonner ces régions.» Voilà la décision politique de l'Égypte concernant l’Équatoria. Tout le reste de la lettre, sans en excepter la phrase : « Elle a pour « objet de vous laisser une entière et complète liberté « d'action », concerne la personne d'Émin et ses hommes. C’est donc mal interpréter la volonté du Gouvernement égyptien que de dire, comme on l’a fait, qu’ « Émin continuait à gouverner au nom du Khédive » (1).

Les « Hauts-Commandements à Émin Pacha », remis par la Khédive Tewfick à Stanley,en février 1887, n’infirment en rien la thèse que nous soutenons. Au contraire, « les actes du Gouvernement khédivial s’ac- « cordèrent avec ses paroles. Aucune tentative ne fut « faite pour établir un système régulier de commu- « nications entre l'Égypte et les pays du Haut-Nil, « par Zanzibar ou l’Ouganda, ce qui aurait été assez « facile. Pendant cinq années, de 1884 à 1889, Émin « ne reçut d'Égypte aucun secours, ni une cartou- « che, ni une caisse de vivres, ni un ballot d’étoffe, « rien » (2).

Il devient alors parfaitement oiseux de rechercher si Stanley, en allant à la délivrance d'Émin, obéis-

1 JACocheris op (cit. p.847:

2. H. Dehérain, communication faite au Temps, numéro du 16 sep-

tembre 1898.

sait, eu fait, à une prétendue machination de l’Angleterre qui désirait faire disparaître les droits de l'Égypte sur l’Équatoria pour se l’approprier. Le lien juridique, entre Émin et l'Égypte, n'existait plus depuis la lettre de Nubar Pacha, Président du Conseil des ministres égyptien, et l’Équatoria suivait la condition du reste du Soudan, qu'on étudiera plus loin.

Au reste, la lettre de Nubar Pacha devait être, pour Émin, une superfétation. Ici, la psychologie du personnage est de nature à faire connaître l’homme politique.

Les serupules n’ont jamais embarrassé Émin.

Allemand, israélité de naissance, élevé dans la religion protestante par sa mère, il quitte son pays pour se mettre au service de la Turquie. Travaillant sous les ordres de Hakki Pacha, qui l’avait pris en estime, il le trompe avec sa femme. Le maître mort, il vit avec elle pendant quelques années, puis, un jour, brusquement, il l’abandonne avec ses enfants, pour ne plus jamais s'occuper d'elle. Entre temps, converti à l’islamisme, il se rend en Égypte et se met à la disposition du Gouvernement khédivial. Nommé Gouverneur de la province d’Équatoria, il semble avoir trouvé là son idéal.

Les communications avec l'Égypte étaient rares. Emin Pacha, médecin,astronomc,zoologue, botaniste, vit sur place, heureux, indifférent aux choses du de-

hors. Quelle gratitude aurait-il pour l'Égypte, lui qui

n’en eut pas pour son pays ? Aussi, en fait, au bout de quelques années de séjour dans l’Équatoria, il arrive à se tailler là, au milieu de ses nègres et des quelques fonctionnaires et soldats égyptiens, une manière de petite principauté indépendante. Il faut reconnaitre qu’il y fit œuvre utile. Mais ce côté relève de lhistoire.

Lorsqu’en 1884 les Madhistes coupent ses relations avec le reste du Soudan, Émin, pour prévenir l'isolement de l'Équatoria, et la déconfiture de sa situation matérielle, prie « son ami Schweinfurth d’in- « téresser à son pays, soit Léopold IL, roi des Bel- « ges, non encore souverain de l'État Indépendant du « Congo, mais déjà protecteur de l’Association In-

« ternationale Africaine, soit le cardinal Lavigerie,

archevêque de Carthage, qui, avec ses turcos et ses

« zouaves.…. est bien un homme à s'intéresser à une

pareille œuvre, et qui dispose de moyens pour com- « mencer immédiatement la besogne » (1).

Ainsi done, que ce soit sous la protection de l’Égypte, de l’Angleterre, de la Belgique, de l’Allemagne, ou d’un cardinal, ce qui préoccupe avant tout Émin, c’est son œuvre dans l’Équatoria. Elle lui fait

perdre de vue sa situation politique à l’égard de l’É-

gypte.

1. H. Dehérain. É(udes sur l'Afrique. Le Soudan Oriental, Émin Pacha, p. 31.

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