Lettre de Gordon à M. Barne, 22 janvier
2, Borelli-Bey. La chute de Khartoum. Avant-propos, p. 5
son côté, comme s'il se fût douté de la répulsion inavouée de Gordon à exécuter strictement les ordres
donnés, lui répéta à satiété ses instructions.
Le 23 mars 1884, Lord Granville adressait à Sir
Evelyn Baring la dépêche suivante : « La mission du
général Gordon est entièrement pacifique et ne doit entraîner aucun mouvement de troupes anglaises. Ses instructions, arrêtées d’accord avec lui, portent qu’il renseignera le Gouvernement de Sa Majesté sur la situation militaire du Soudan, sur les mesures à prendre pour la sécurité des garnisons égyptiennes qui s’y trouvent encore, sur le meilleur mode d'évacuation du Soudan, enfin sur les mesures à adopter pour assurer la tranquillité et la bonne administration des ports maritimes. Le général Gordon a été, en outre, autorisé à remplir les autres devoirs que le Gouvernement égyptien peut juger à propos de lui confier par voie intermédiaire (1). »
Quelques jours après dans une autre dépêche à Sir
Evelyn Baring, Lord Granville dit encore : « Vous
avez répété au général Gordon que le principal but à atteindre était l'évacuation du Soudan ; vous avez ajouté que cette mesure avait été résolue par le
Gouvernement égyptien, sur le conseil du Gouver-
1, Correspondence respecting the Egyplian affairs, 1884, Lord Gran-
ville à Sir Evelyn Baring, 23 mars 1884.
Sarkissian
nement de Sa Majesté, que vous considérez comme hors de discussion, l’acquiescement du général Gordon à ces vues, et son avis qu’elles ne devraient ètre, sous aucun prétexte, modifiées. Quelques mois, pensez-vous, pourraient ètre nécessaires pour les réaliser, et notamment pour remettre le pays aux mains des anciens petits sultans, qui pourraient peut-être former une espèce de confédération. Le Gouvernement de Sa Majesté, pénétré des nécessités de la situation, a approuvé ces instructions, qui transforment virtuellement la mission du général Gordon. Au lieu d’avoir simplement à nous renseigner, il est désormais investi du mandat de présider à l'évacuation de Khartoum et de tout le Soudan... (1) »
Voici, d'autre part, le firman par lequel le Khédive
Tewfick confiait à Gordon le titre et les fonctions de
gouverneur général du Soudan :
« A Son Excellence l'honorable Gordon Pacha.
« Vous savez que l’objet de la mission de Votre Excellence au Soudan est d'opérer l’évacuation de ce pays par nos troupes et par les fonctionnaires du Gouvernement qui s’y trouvent, ainsi que d’assurer l’arrivée en Égypte de ceux des habitants du Soudan qui voudraient s’y transporter avec leurs
1. Correspondence respecting the Egyplian affairs, 1884, Lord Gran-
ville à Sir Evelyn Baring.
«< familles et leurs biens. Nous sommes certain que « Votre Excellence saura prendre les mesures néces- « saires à l’accomplissement de sa mission.
« Après avoir réglé cette affaire, vous prendrez les « arrangements indispensables pour établir dans ces « provinces un Gouvernement fort qui assure le main- « tien de l’ordre et préserve la masse ignorante des « calamités qui fondraient sur elle, si elle était aban- « donnée sans chef. J'ai pleine confiance dans votre « jugement et votre énergie pour mener à bonne fin « la tâche qui vous est prescrite. » 27 janvier 1884 (1).
De la lecture de ces documents il résulte : 1° que l'Égypte, conseillée par l'Angleterre, entendait évacuer le Soudan, purement et simplement ; 2° que Gordon a été choisi pour procéder à l'évacuation ; 3° que Gordon est chargé, en se retirant, d’établir au Soudan un « Gouvernement fort » avec, à la tête, un des anciens sultans du pays.
Or, voici comment Gordon, en route pour Khartoum, avant même d’être arrivé à son poste, inlerprétait sa mission dans une lettre adressée à Sir Evelyn Baring, son chef hiérarchique, et datée d’Abou- Hammad, 8 février 1884 : « Je considère qu’à mon « arrivée à Khartoum, mon soin devra être de diri-
« ger sur le Caire les familles de tous les employés
1. Journal du général Gordon ; siège de Karloum. Préf. par Egmont Hake. Trad. de l'anglais par M. A. B. Paris 1886. Firmin-Didot,
éditeur,
hs « ou soldats décidés, puis, de m'occuper de rouvrir « les communications et de pacifier les esprits. Il y « aura alors ‘à considérer ce qui doit suivre. Votre « Excellence n’ignore pas que le Soudan possède un « système régulier de postes et télégraphes ; des « cours de justice, des administrations financières et « autres y sonten fonction ; bref, le pays s’est habi- « tué depuis un certain temps à une direction gou- « vernementale. Il me paraît que troubler subitement, « sinon annihiler ce système, serait livrer le pays « à l’anarchie. Cest pourquoi je demande très sérieu- « sement l’évacuation et non pas l’abandon (1). » «Je demande très sérieusement l’évacuationet non « pas l’abandon ! » Dans la bouche d’un militaire comme Gordon, que voilà bien une imaginaire subtilité juridique ! Évacuer un pays sans plus l’occuper effectivement,sans plus y faire acte de souveraineté, sans plus y laisser une administration chargée de représenter l'État suzerain, en droit comme en fait, cela n’équivaut-il pas à un abandon ? Mais Gordon ne devait pas rester à une inconséquence près. Pendant son premier séjour au Soudan, de 1874 à 1879, après avoir, dans sa lutte contre l’esclavage, fait fusiller Suleïman, fils de Zubehr Pacha, grand
traitant, Gordon avait envoyé ce dernier en exil en
1. Correspondence respecting the Egyplian affairs. 1884. Général
Gordon à Sir Evelyn Baring, 8 février 1884.
Égypte. En 1884, à son arrivée à Khartoum, après une proclamation étrange à la population, où il annonçait le retour à la liberté de l’esclavage,ce mème Gordon demande le rappel de Zubehr pour en faire . un collabôrateur dans son organisation, à lui, du Soudan. Lui dont la mission devait être « entièrement pacifique », il prépare la lutte et organise à Khartoum « toutes sortes de défenses, mines, torpilles, chausse-trappes en fil de fer. Il avait fait porter les armes à toute la population (1). »
Des actes de Gordon à son arrivée au Soudan, de la lecture de son Journal, une impression se dégage, nette : il veut, avant tout, réprimer la révolte mahdiste. Tout, chez lui, converge vers ce but. S’il demande Zubehr, c'est parce que, à son avis, Zubebr seul, vieux potentat soudanais, est capable de l’aider à venir à bout du Mahdi. S'il réclame constamment desrenforts — qu'ils soient égyptiens, turcs, anglais ou indiens — c’est parce qu’il veut se dégager de Khartoum, et voler au secours des garnisons égyptiennes des autres places fortes du Soudan, dont le « lâchage, » selon lui, serait une « vilénie >». On évacuera le Soudan, si toutefois on doive l’'évacuer, lorsqu'on aura écrasé le Mahdi. Voilà pourquoi nous
avons considéré le siège et la chute de Khartoum
1. J. Cocheris. Situation inlernationale de l'Égypte el du Soudan,
comme faisant partie de la période «révolutionnaire » du Mahdisme (1).
L’Angleterre voulait procéder à l'évacuation du Soudan, parce qu’elle pensait que l'évacuation devait ètre, pour elle, d’une grande portée politique. En vérité, pour une tâche aussi importante et surtout aussi épineuse, on comprend malaisément que le « Foreign Office », d'ordinaire judicieux dans le choix de ses hommes, ait jeté son dévolu sur Gordon — sur Gordon qui avait tant « d’idées à lui >» — sur Gordon qui, quelques jours seulement avant sa nomination, écrivait ouvertement, le 10 janvier 1884, dans un article publié par la Pall Mal Gazeite : « Abandonner le Soudan ! c’est le comble de la fo- « lie. Cela coûtera beaucoup plus cher que de le « garder. Que l’on renonce au Darfour et au Kordo- « fan, cela s'explique encore, mais ce qu’il faut, à « tout prix, c’est conserver les provinces situées à « l’est du Nil Blanc et au nord de Sennaar. Il n’y à « aucun danger que le Mahdi descende en Égypte: « Au point de vue de la défense de l'Égypte, l’éva- « cuation du Soudan est injustifiable. IL y a 6.000
« hommes à Khartoum.Il y a des garnisons au Dar-
1. «Je tiendrai aussi longtemps que je pourrai, ef si je puis étoufjer la rébellion je le ferai. » Général Gordon à Sir Evelyn Baring, 16 avril 1884
—LV}40— four (1), au Bahr-El-Ghazal (2), en Équatoria. Vat-on les sacrifier? Battre en retraite sur Ouadi-Halfa? Mais Gondokoro est à 1.500 milles de Khartoum! Et de Khartoum, comment franchir la distance qui sépare la capitale du Soudan de Ouadi-Halfa ? Comment fera-t-on traverser le désert de Nubie aux 6.000 hommes de troupe et aux émigrants européens et autres ? Qui fournira les chameaux nécessaires ? Avant d’avoir fait la moitié du chemin, tout sera pillé jusqu’à la peau, en admettant qu’on puisse la sauver. Ce qu'il faut, c’est défendre Khartoum. Les forces insurrectionnelles ne peuvent durer longtemps.Elles tomberont d’elles-mêmes.Mais, si on évacue le Soudan, on porte à la fois un coup terrible à la sécurité de l’Égyr ‘e et, peut-être, à la paix du monde. Il n’y a o .n remède : maintenir les garnisons, les ravi’ .ler, laisser Nubar Pacha confier le Gouvernement du Soudan à un homme vraiment compétent, Baker Pacha, par exemple, avec pleins pouvoirs et 2 ou 3 millions de livres sterling, qui proclamera qu'aucun Turc ou Circassien n’y reviendra remplir ses poches. Quoi qu’il en soit, la plus grande absurdité est d’an-
noncer l'évacuation du Soudan. Fût-elle inévitable,
1. On a vu précédemment qu'en décembre 1883, les garnisons du
Darfour, sous les ordres de Slatin Bey, avaient déjà fait leur soumis-
sion au Mahdi.
2, De même pour les garnisons du Bahr-El-Ghazal,
Me
« il serait infiniment plus sage de n’en pas parler. « Le jour où l’on saura que l’abandon du Soudan « est chose décidée, tout le monde se tournera vers « le Mahdi et les difficultés mêmes de l’évacuation « s’en trouveront accrues. J'irai jusqu’à dire que c’est « le seul moyen de la rendre impossible. »
Pensait-on sérieusement, au « Foreign Office » que, à quelques jours d'intervalle, un homme eût pu changer aussi diamétralement d’avis ? Ceite aberration paraît difficilement explicable.
Il est indiscret, pour un étranger, de porter un jugement sévère sur Gordon. Il avait des qualités de cœur et une abnégation rares. Ce fut un héros, c’est certain, mais, pratiquement, 1l donna plus d'une fois les signes auxquels se reconnaît un visionnaire (1).
Le siège de Khartoum durait depuis le 16 mars 1884. Gordon ne cessait d'écrire au Caire pour demander
des secours. Mais la ligne de conduite de l’Angle-
1. Voici l'appréciation que, timidement, Stanley, bien placé pour connaître des choses du Soudan, porte sur Gordon : « La conduite de Gordon a souvent provoqué mon étonnement ; à sa place, j'aurais agi autrement...
« Je me suis retenu d’exprimer publiquement mon opinion, parce qu'il n’est pas permis en Angleterre de critiquer. Gordon; en oulre ce fut un vrai héros, et il mourut noblement. Cela vous ferme la bouche: quoi qu'il en soil, je maintiens que Gordon n’aurait pas dû mourir. » Autobiographie de Henry M. Stanley, publiée par sa femme Dorothy Stanley, traduite parc Georges Feuilloy. Plon-Nourrit, édit. tome II.
terre était arrêtée: évacuer le Soudan, pacifiquement. Pour Gordon, l'évacuation était à l'arrière-plan de ses préoccupations. Fallait-il dans ces conditions, lui envoyer des troupes ? Ne pouvait-il pas, avec ses 5.000 à 6.000 soldats, et avec l’aide de la population, percer le blocus de Khartoum et faire sa jonction avec les troupes anglo-égyptiennes qui se trouvaient dans la province de Souakim-Tokar, et qui ne demandaient qu’à le secourir ? Quoi qu'il en soit, pendant un assez long temps, jusqu’en juillet 1884, le Gouvernement britannique crut devoir se refuser à envoyer des secours à Gordon. Mais au mois d'août 1884 cédant à l'action de l’opinion publique en Angleterre, à qui Gordon était extrèmement sympathique, le Cabinet de Londres demanda aux Communes, qui le votèrent immédiatement, un crédit de 300.000 £ pour envoyer une expédition à Khartoum.
Sous les ordres du vainqueur de Tell-El-Kébir, Lord Wolseley, la colonne de secours, après des combats meurtriers qui s’ajoutèrent aux difficultés naturelles — le Nil était très bas — arriva en vue de Khartoum le 28 janvier 1885 : il y avait deux jours que Gordon était tué et la ville prise !
La chute de Khartoum ne pouvait modifier le plan de l’Angleterre. Conformément aux instructions qu'il avait reçues, Lord Wolseley organisa la retraite. Elle ne se fit pas sans difficultés. On eut à lutter, pour ainsi dire,pas à pas avec les Mahdistes. Les Anglais
Marne furent victorieux à Kirkcban, le 10 février, et arrivèrent à Korti, leur quartier général, le 8 mars. De là ils se replièrent graduellement sur Wadi-Halfa, qui devint la limite extrème-sud de l'Égypte. On était à la mi-juin 1885. L’évacuation du Soudan était un jait accompli. La « révolte mahdiste », triomphante, se transformait et devenait une « domination », qui dura, en dehors du droit des gens, jusqu’en 1898,
date de la prise d'Omdurman, capital du Mahdisme.
Pendant que tous ces événements se déroulaient sur le théâtre principal, sur une autre partie du territoire soudanais, se créait, en marge, pourrait-on dire, de la question du Soudan, un état de choses anormal, curieux au point de vue juridique (1).
La province de l’Équatoria, près des sources du Nil, avait pour gouverneur, depuis 1878 Mehmed Émin Pacha, de son vrai nom Édouard Schnitzer.
En mai 1884, Émin Pacha, attaqué par Keremallah, émir du Mahdi, vit ses communications coupées avec Khartoum et l'Égypte. Pendant cinq ans, l’Équato-
ria demeura isolée du monde civilisé.
1. Cf. à ce sujet : H. Dehérain. Études sur l'Afrique; Soudan Oriental: Émin Pacha, 1904, Hachette, éd, Paris. — f. Stanley : Dans les ténèbres de l'Afrique ; recherche, délivrance et retraite d'Émin Pacha, Paris, Hachette, — Autobiographie de Stanley, t. II. — J, Co-
cheris, Siluation internationale de l'Égypte et du Soudan.
Lorsque le Conseil des ministres égyptien décida
l'évacuation du Soudan, il engloba dans cette mesure
l'Equatoria qui faisait partie des provinces souda-
naises. En conséquence, Nubar Pacha fit parvenir à Emin la lettre suivante :
Le Caire, 27 mai 1885.
« À Emin Pacha, gouverneur de Gondokoro.
« Le soulèvement du Soudan oblige le Gouvernement de S. A. à abandonner ces régions. En conséquence, nous ne pouvons vous envoyer aucun secours. D'autre part, nous ne savons pas exactement dans quelle position vous vous trouvez, vous et vos hommes. Nous n’avons donc aucune ligne de conduite à vous indiquer. Cette lettre vous parviendra, via Zanzibar, par l’intermédiaire de Sir John Kirk, consul général de S. M. Britannique à Zanzibar. Elle a pour objet de vous laisser une entière et complète liberté d’action... Vous êtes autorisé à vous procurer de l'argent, en faisant des traites sur Sir John Kirk. Je vous répète que vous avez carte blanche pour vous en tirer de votre mieux, vous et vos hommes. La seule voie que vous puissiez prendre, si vous êtes résolu à quitter Gondokoro, est celle qui aboutit à Zanzibar. Dès que vous aurez pris une décision, communiquez-la-moi (1). »
Le Président du Conseil : NuBaAr PACHA.