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CHAPITRE PREMIER

Les préliminaires de l'occupation anglo-égyptienne

On a pu voir, dans les documents que nous avons cités, que les mots « abandon » et « évacuation » étaient indistinctement employés. Ces documents devant être considérés comme des actes réfléchis et dont les termes ont été choisis à bon escient, il est permis de croire que, dans la pensée des Gouvernements anglais et égyptien, abandon et évacuation étaient synonymes et exprimaient la même chose.

Quelle était la nature de cetabandon ? Était-il complet, définitif, sans esprit de retour, et faisait-il du Soudan, en droit eten fait, une res nullius ? Faut-il, au contraire, considérer que l'Égypte et, derrière elle, l'Angleterre, ont entendu, malgré l'évacuation, conserver sur les provinces soudanaises, un certain « droit éminent », quelque chose comme un impérium. D'autre part, ne faut-il pas faire état d’un autre fac-

teur, la Turquie, suzeraine de l'Égypte ?

oe

La question est des plus complexes.

Examinons d’abord le point sur lequel les juristes semblent avoir été jusqu'ici d'accord: la situation, en droit, inattaquable de la Turquie.

Les conquêtes de Méhémet-Ali au Soudan avaient été officiellement reconnues et consacrées par la Porte dans un firman en date du 13 février 1841, et dont le titre résume le contenu : « À mon Vizir Méhémet-Ali Pacha, gouverneur d'Égypte, à qui je confie à présent l'administration des provinces de Nubie, Darfour, Kordofan et Sennaar. »

Conformément à cette reconnaissance formelle, les firmans d’investiture des khédives mentionnaient, comme faisant partie de l'Égypte, les « territoires annexés ». En 1884, lors de l’abandon du Soudan, c'est le khédive Tewfick qui régnait. Son firman d’invesliture, daté du 10 août 1879, dit expressément : « En ta qualité de fils ainé d’Ismaïl Pacha, nous te confions le khédivat d'Égypte tel qu’il se trouve formé par ses anciennes limites, et en comprenant les territoires qui y sont annexés. » Si l’on recherche maintenant quels étaient les pouvoirs du khédive sur ces territoires, on en trouve la réponse dans un autre passage de ce même firman :

« Le khédivat ne saura, sous aucun prétexte ni motif, abandonner à d’autres personnes, en tout ou en partie, les privilèges accordés à l'Égypte et qui

lui ont été confiés, et qui sont une émanation des

prérogatives inhérentes au pouvoir souverain, ni aucune partie du territoire. »

Les firmans d’investiture des khédives étaient, de plus, portés à la connaissance des puissances européennes. On peut donc dire que l’abandon du Soudan, sans l’assentiment de la Porte, constituait une violation des droits de la Turquie. Fidèle à ses habitudes en pareil cas, la Turquie protesta auprès des puissances — lesquelles, fidèles aussi à leurs habitudes, laissèrent sa protestation sans réponse.

Il nous semble, à nous, que les droits de la Turquie au Soudan étaient encore plus illusoires que dans toute autre partie de l’Empire Ottoman. D'où venaient ses droits ? De son fait ? Non. Méhémet- Ali fitla conquête du Soudan avec ses soldats, avec l’argent de l'Égypte, et sans aucun mandat de la part du Sultan, son souverain. La Turquie ne l’aida ni de son armée, ni de ses deniers, et dans la suite, le Soudan émargea au seul budget de l'Égypte. Le firman du 13 février 1841, dont nous avons citéle titre, accordait donc à Méhémet-Ali qu’on venait de « réintégrer dans le Gouvernement de l'Égypte comprise dans les limites connues » (1) des territoires qui, avant Méhémet-Ali, n'avaient jamais appartenu à la

Turquie. En fait, la Sublime Porte accordait à son

1, On a vu,première partie, chapitres Ier, que l'extrême limite au Sud

de la « zone d'influence » de lÉ'gypte, était l'Ile de Say.

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Pacha d'Égypte, par une sorte de voie d’appropriation anormale, arbitraire, factice, gratuite, toute sur le papier, des territoires sur lesquels elle n'avait jamais exercé aucune espèce d'autorité. On en vient ainsi à constater que, en droit, le titre de propriété de la Turquie sur le Soudan, découle d’un firman qui se bornait à reconnaitre à Méhémet-Ali un pays que ce dernier détenait, parce qu’il l’avait conquis par ses propres moyens, depuis tantôt vingt ans. Bien plus, le firman donnait à Méhémet-Ali le Darfour qu’il n'avait pas conquis. L'Empire ture est fait d'anomalies de ce genre : on comprend qu’il ne résiste pas au choc d'événements inéluctables.

Mais, pour que la Turquie s’alarmât de l’abandon du Soudan par l'Égypte, cet abandon était-il définitif? Il n’est rien, dans les intructions remises au général Gordon par l’Angleterre etle Gouvernement égyptien, et dans les documents diplomatiques, qui puisse permettre de faire une réponse catégorique à ce sujet. Tout ce que l’on peut, c’est d’essayer d'interpréter la volonté des parties par des mots, des membres de phrase perdus dans ces mêmes documents ; c’est de tirer des déductions de certaines attitudes, de certaines affirmations du Gouvernement britannique, de qui est venue l’idée de l’évacuation du Soudan.

Dans ne proclamation adressée à tous les habi-

tants, arabes et autres, du Soudan, le Khédive Tew-

fick disait : « La grande distance qui nous sépare offre certains inconvénients qui ont amené des soulèvements contre notre Gouvernement. Cette rébellion a eu pour unique résultat de grandes pertes d’hommes et d'argent, et a été, pour la terre d'Égypte un très lourd fardeau. Aussi, avons-nous résolu de rendre l’indépendance aux anciennes familles des rois du Soudan. Nous demandons, en conséquence, à ceux qui ont pris les armes, de les déposer, et de constituer, en toute diligence, et en pleine tranquilité, un gouvernement de leur choix, qui assure la prospérité du pays et la sécurité des routes, de façon que les relations commerciales puissent continuer entre nous, ce qui vous donnera la richesse. De la sorte, les liens d'amitié continueront à subsister, comme le commandent les lois de l'humanité. »

Ce texte emphatique est ambigü dans ce qu'il propose aux Soudanais, mais on en peut quand même tirer une conclusion. Si Tewfick notifie aux habitants du Soudan l’évacuation de leur pays et leur demande de constituer un gouvernement de leur choix, c’est parce que des raisons de fait (les soulèvements) le lui conseillent. On ne peut trouver dans cette proclamation une volonté d'abandonner complètement le Soudan. Traduite en langage ordinaire, elle pourrait s’énoncer ainsi : « Jusqu’aujourd’hui, c’est moi qui dirigeais et administrais votre pays. À cause de l’e-

loignement, je n'ai pu le faire d’une façon heureuse,

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Vous vous êtes soulevés : déposez les armes.Je vous laisse libres de choisir votre Gouvernement et je vous accorde l’autonomie sous ma protection. » On à vu dans le firman de nomination du général Gordon que Tewfick lui demandait d'aider à l'établissement «d'un Gouvernement fort ». N'est-ce pas là faire acte d’ingérence, de souveraineté ?

Quant à l'Angleterre si l’on s’en tient aux documents contenus dans la Correspondence respecting the Egyptian affairs, et dont nous avons cité les principaux, il est difficile de démêler sa véritable pensée pour ce qui est de la nature de l’abandon du Soudan. Lord Granville, dans une dépèche à Sir Evelyn Baring, après avoir établi le principe de l’évacuation, disait : « Quelques mois seraient nécessaires pour mettre le pays aux mains des petits sultans, lesquels pourraient peut-être former une sorte de confédération. » Cela a trait à l’administration éventuelle du Soudan, mais ne dit rien de son statut politique. C’est à peine si l’on trouve une indication dans les instructions officielles remises par Lord Granville à Gordon : « Vous aurez... à nous rapporter les meilleurs moyens à adopter pour opérer l'évacuation de l’intérieur du Soudan, pour assurer la sécurité et l’administration sous la souveraineté égyptienne, des ports de la côte. » Le Gouvernement anglais faisait donc une distinction quant à l’admi-

nistration du Soudan. Pour l’intérieur, évacuation

pure et simple ; pour les ports de la côte, maintien de l'administration égyptienne. Cette distinction, on la retrouve dans les instructions données à Lord Wolseley, chef de l’expédition envoyée au secours de Gordon : « Quant au futur Gouvernement du Soudan et particulièrement de Khartoum on voudrait le voir entièrement indépendant de l'Égypte, en c2 qui concerne les questions d'administration intérieure. » Ne faut-il pas conclure de là que l'évacuation du Soudan était, pour l’Angleterre, une simple mesure administrative, et ne devait, en rien, entamer les droits politiques de l'Égypte sur ce pays, de l'Égypte qu'elle occupait et dont les intérêts lui étaient confiés ?

Ces observations sont subjectives et n'auraient qu'une valeur d'interprétation, si elles n'étaient confiimées par l'attitude du Cabinet de Londres, une fois l’évacuation du Soudan opérée. L’Angleterre a toujours manifesté sa volonté par des actes. Autant il est malaisé de discerner clairement ses intentions dans ses écrits, autant il est facile de voir ce qu'elle veut dans ses actes.

L’évacuation du Soudan était, on l’a vu, une mesure nécessitée par la situation militaire et économique de l'Égypte. Mais il était à craindre que les puissances européennes ne considérassent celte évacuation comme définitive et comme faisant du Soudan, li-

vré à la domination mahdiste, une res nullius dont

il était loisible de s'emparer. L’Angleterre voulutelle prévenir cette éventualité ? Il est permis de la croire, car, comment expliquer autrement que dans les traités qu’elle signa successivement avec l’Allemagne, l'Italie, et l'État Indépendant du Congo, elle ait eu soin de réserver ses droits et les droits de l'Égypte « sur la vallée du Nil ».

Depuis 1884, l'Allemagne, qui s'était ouverte à l’expansion coloniale, cherchait à établir son protectorat en Afrique Orientale, de la côte de Zanguebar jusqu’à la région des Grands Lacs. L’Angleterre visait aussi des régions limitrophes. Après bien des rivalités entre leurs missionnaires et leurs « sociétés de colonisation », les Gouvernements anglais et allemands délimitèrent leurs possessions respectives par la convention du 1‘ juillet 1890. L'article premier de cette convention déclarait que l’Afrique Orientale Anglaise s’étendait au Nord « jusqu'aux confins de l'Égypte », et, qu’à l'Ouest, elle avait pour limites « l’État Indépendant du Congo et la ligne de faîte occidentale du bassin du Haut-Nil ».

Les prétentions allemandes sur le Soudan ainsi écartées, il fallait songer à prévenir l'extension, du côté du Nil, des nouvelles possessions italiennes de l'Érythrée, L'Angleterre signa à cet effet, avec l'Italie, le protocole du 24 mars 1891, repris et complété quelques jours après, par la convention du 15 avril 1891.

Cette dernière désigna le 35° méridien Est de Greewich

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comme la limite extrème que l'Érythrée pouvait atteindre vers l'Ouest. L’article 2 de cette même convention nous intéresse tout particulièrement. Il était ainsi conçu : « Le Gouvernement italien aura la faculté, au cas ou il serait obligé de le faire pour les besoins de sa situation militaire, d'occuper Kassala et la contrée attenante jusqu’à l’Atbara... Il est cependant convenu entre les deux Gouvernements que toute occupation militaire temporaire du territoire additionnel spécifié dans cet article, n’abrogera pas les droits du Gouvernement égyptien sur ledit territoire, mais ces droits demeureront seulement en suspens jusqu'à ce que le Gouvernement égyptien soit en mesure de réoccuper le district en question. et d'y maintenir l’ordre et la tranquillité (1). »

Par un autre article de cette même convention, le Gouvernement italien s’interdisait de faire, dans ses possessions érythréennes, de grands travaux d’irrigation. Il est facile de saisir le fondement de cette clause : il ne fallait pas, en distrayant les eaux des affluents du Nil, diminuer le pouvoir d'irrigation de ce fleuve, et, par suite, porter au Soudan et à PE: gypte, un préjudice qui pourrait être vital.

La convention du 15 avril 1891 eut pour l’Angleterre deux avantages d’une grande portée politique.

En reconnaissant officiellement la situation de l'Italie

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