CHAPITRE II
Le Soudan et l'occupation égyptienne (1)
Méhémet-Ali, Pacha d'Égypte, avait, dès les débuts de son gouvernement, donné des preuves de son esprit de conquête. Pour qui connaît la mentalité des gouvernants turcs, conquête est synonyme d’enrichissement. Méhémet-Ali avait des visées qui dépassaicnt de beaucoup les attributions d’un gouverneur de province. Il considérait l'Égypte non comme un « pachalik » dépendant de la Porte, mais comme un pays qu’il lui fallait organiser et fortifier pour en faire un royaume. L'Égypte, telle que la lui avaient laissée les Mamelouks, était inculte, inorganisée. Elle ressemblait fort à une riche matière brute. En 1820, Méhémet-Ali avait eu le temps de
1. Pour ce chapitre, nous nous sommes inspiré : en majeure partie de’ l'ouvrage de M. Henri Dehérain : Le Soudan Égyptien sous Méhé. met-Ali. M. H. Dehérain a condensé dans ce volume tout ce que l’on sait sur le Soudan à cette époque. Avec M, Gaston Dujarric, qui le cite dans L'Élal Mahdiste du Soudan, il faut reconnaître que, « après
ui, il n’y a rien à dire sur ce sujet »,
voir que, pour celte œuvre, les ressources de l'Égypte seule ne pouvaient suffire. Il avait eu recours à tous les moyens pour se procurer de l’argent. Il avait multiplié les impôts, créé de nouvelles taxes, fait le négoce, essayé de créer des industries, touché aux biens des mosquées, tenté de contracter des emprunts en Europe. Sa cupidité n’avait d’égale que sa ténacité. Les ressources de l'Égypte ne lui suffisant pas, il lui en fallait, à tout prix, de nouvelles. Il songea au Soudan.
Tous les ans arrivaient en Égypte des caravanes du Darfour, du Kordofan, du Sennaar, du Dongola. Par les produits qu’elles apportaient et par les renseignements qu’il avait eus d’émissaires envoyés, de 1813 à 1815, aux rois du Sennaar et de Gondar, Méhémet-Ali se représentait le Soudan comme une contrée susceptible d’une exploitation indéfinie.
D’autre part, une conquête lointaine était pour lui une occasion d’occuper les soldats albanais et turcs qui constituaient la partie la plus turbulente et la plus dangereuse de son armée. Ces soldats pouvaient facilement devenir les instruments du sultan Mahmoud IT qui se montrait de plus en plus inquiet des allures d'indépendance que prenait son Pacha d'Égypte.
Un événement qui se produisit à cette époque encouragea Méhémet-Ali dans ses idées de conquête du Soudan.
Aprèsle massacre des Mamelouks dans la citadelle du Caire (nuit du 1°* mars 1811) et à Esneh, dans la Haute-Égypte (mai 1812),environ 300 à 400 dentre eux avaient pu fuir et s'établir dans le Dongola. Là ils s organisèrent peu à peu et fondèrent la citadelle de Maragga, qui est le Nouveau-Dongola d'aujourd'hui. Leur domination devint bien vite insupportable aux indigènes du pays. C'est sur ces entrefaites qu’un < petit prince de Dongoia, déjà victime des brigan- « dages des Chaïkiehs et terrorisé par l’arrivée de ces « nouveaux envahisseurs, les «Mameloucks», vint de- « mander protection à Méhémet-Aii » (1). C’estencore à cette époque que de deux frères qui prétendaient gouverner l’un et l’autre La ville de Berber, l'aîné, Nasreddin, « se rendit en Égypte, vanta à Méhémet-Ali « tous les trésors du Soudan et lui demanda protec- « tion, en lui promettant de grands avantages » (2).
Ces événements vinrent à souhait mettre en branle la cupidité de Méhémet-Ali — véritable cause, en défitive, de la conquête du Soudan.
Méhémet-Ali confia cette conquête à deux armées : l’une sous les ordres de son fils Ismaïl, l’autre sous
les ordres de son gendre, Mohammed Bey le Def-
1. H. Dehérain. Le Soudan sous Méhémel-Ali, p. 72, d’après Burckhardt. Travels.
2. Id., Ibid. d'après des notes manuscrites de Thibaut, (Bibliot. Soc. de Géographie).
Sarkissian 2
= 1 —= terdar. Chacune avait une mission distincte : la première devait conquérir le Dongola et le Sennaar, la seconde le Kordofan.
Pour comprendre pourquoi l’expédition du Soudan fut organisée de cette façon et comment elle arriva acilement à son but, il convient de jeter un coup d'œil sur ceux contre qui elle était dirigée.
La frontière égyptienne s’arrêtait à la première cataracte, à Assouan. De cette frontière jusqu’à l’île de Say, située entre la deuxième et la troisième cataracte, s’étendaitune « zone d'influence » dela Turquie. A l’île de Say commençait le territoire soudanais proprement dit, quetrois principales dominations se partageaient : les tribus Chaïkiehs, le royaume de Sennaar et les tribus du Darfour et Kordofan.
Les tribus Chaïkichs formaient une sorte de confédération qui occupait la province actuelle du Dongola. C’étaient des peuplades nomades et sédentaires, vivant de pillages, de chasse et de pêche. Cavaliers habiles et intrépides, ils faisaient des incursions dans tous les sens et parfois fort loin. Ils auraient, sans aucun doute, constitué un obstacle sérieux à la conquête égyptienne si, au lieu d'armes primitives, telles que lances, sabres, flèches, boucliers en peau de crocodile, ils avaient eu, comme leurs envahisseurs, des armes à feu.
Le Sennaar avait formé un royaume qui, à l’'épo-
que de sa splendeur, vers le milieu du xvur siècle,
comprenait toute la région qui s’étend entre l’Atbara et le NilBleu. Mais, vers 1820, ce royaume était Lombé en complète décadence. Le roi du Sennaar n'avait qu'une autoriténominale sur les tribus qui habitaient son territoire. Aucune ne payait l'impôt. Les splendides cavaliers du Sennaar qui avaient fait l’admiration, au xvin° siècle, du voyageur écossais Bruce, n’existaient plus (1). Le roi ou « mek » ne disposait que d’une armée de fantassins, mal organisés, mal équipés, ayant une terreur instinctive des armes à feu et ne possédant, comme les Chaïkiehs, que des lances, flèches, boucliers en peau de bêtes fauves, casse-tête en bois, et autres armes aussiinefficaces contre les moyens d'attaque modernes.
Les deux autres pays que les Égyptiens devaient conquérir étaient, à l’ouest du Nil Blanc, le Kordofan et le Darfour. Contrées riches et montagneuses, elles étaient habitées par des guerriers énergiques et dédaigneux de la vie humaine. Le Darfour, érigé en sultanat depuis qu’on en connaît l’existence, avait étendu sa domination sur le Kordofan, son voisin. Ce dernier était gouverné par un « musellim » ou chef nommé par le sultan du Darfour. Mais, dès le début du x1x° siècle ce chef était parvenu à se rendre
indépendant en fait. En 1820 sa vassalité ne consis-
1. « Depuis longtemps, il n’existeplus de cavalerie. » Frédéric Cail-
liaud. Voyage à Méroëé, II, p. 291.
5) = tait plus que dans le paiement, très irrégulier, d’un tribut sous forme d’esclaveset de présents en nature.
Tels étaient les ennemis que devaient combattre les Égyptiens.
Les renseignements que nous possédons sur les opérations militaires de cette campagne sont vagues et insignifiants. Ceux qui en ont laissé le récit le tenaient eux-mêmes de ceux qui avaient pris part à l'action. Avec le télégraphe et tous les moyens d’information modernes, souvent le même fait, dans le guerre Italo-Turque et la guerre des Balkans, a été rapporté de façon différente par chacun des belligérants. Une prudente réserve s’impose donc pour des événements survenus au Soudan il y a tantôt un siècle.
C'est à Ouadi-Halfa qu’en octobre 1820 Ismaïl Pacha et Mohammed Bey le Defterdar réunirent leurs armées. Celle d’Ismail était d'environ 5.000 hommes dont 300 à 400 artilleurs. Celle de Mohammed Bey le Defterdade 4.000 à 5.000 hommes. Les deux armées comprenaient des cavaliers, des soldats montés sur des chameaux, des fantassins, des artilleurs. Elles formaient une masse, d’environ 10.000 hommes, bigarrée, disparate, sans grand ordre, et dont le défilé fait dire à Cailliaud : « Jamais les théâtres de France et d'Italie ne m’avaient offert une scène plus variée et plus divertissante (1). »