Cailliaud, Voyage à Méroë, II, p
moe
L'action des deux armées fut distincte et indépendante. Celle d’Ismaïl devait combattre les Chaïkiehs et conquérir le Sennaar. La campagne devait se faire en deux étapes. La route à suivre était toute tracée : remonter le cours du Nil. Le premier obstacle que rencontra [smaïl furent les Mameilouks, près de Nouveau-Dongola. Ces ennemis nés de son père, n'étant pas en nombre suffisant pour opposer une résistance utile, s’enfuirent dans toutes les directions et se dispersèrent à jamais. C’est la dernière fois qu’on entendra parler d’eux. Lamentable fin de ce qui restait d’une redoutable milice, naguère encore inaîtresse de toute l'Egypte !
Dès qu’il rencontra les Chaïkiehs (commencement de novembre 1820), Ismaïl leur demanda une soumission complète à Méhémet-Ali. C'était là une condition de vie inadmissible pour des tribus pillardes et indépendantes de tout temps. La lutte s’engagea. A Korti, emplacement situé sur la boucle que décrit le Nil non loin de Vieux-Dongola, une bataille eut lieu, assez vive. Les Chaïkiehs, surprenant les Égyptiens, mirent en déroute leur corps auxiliaire de nomades. Les Égyptiens revinrent à la rescousse et ils n’eurent raison des Chaïkiehs que grâce à la supériorité écrasante de leurs armes à feu et surtout de leurs canons. Une autre rencontre, beaucoup moins importante et qui tourna facilement cette fois à la
défaite des Chaïkiehs, eut lieu à Dager. Les Chaï-
kiehs se soumirent alors. Ismaïl Pacha recruta parmi eux un corps de cavalerie auxiliaire qu’il adjoignit à son armée.
Parallèlement à l’action d'Ismaïl Pacha se déroulait sur une autre partie du Soudan, l’action de Mohammed Bey le Defterdar.
Parti avec son armée de Debbeh, situé sur le coude que décrit le Nil, pour aller dans la direction de Abou-Hammad, le Defterdar avait suivi la route la plus courte, mais aussi la plus ingrate, pour arriver au Kordofan. Il avait fourni une marche de sept jours à travers les steppes de Bayouda, dans le désert Libyque. C’est grâce à son énergie et à la fascination qu'ilexerçait que ses troupes ne se débandèrent pas et qu’elles purent parvenir en assez bon ordre dans l’oasis de Bara, au cœur même du Kordofan. Là, l'ennemi, prévenu, les attendait. La bataille s’engagea, acharnée. Les canons mêmes n’arrêtèrent pas l’élan des Kordofanais. Ils se ruaient dessus, inconsidérément, avec une rage folle. Leur ardeur était stimulée et habilement dirigée par le « Musellim », leur chef. Aussi, lorsqu'une balle vint l’abattre, les Kordofanais se trouvèrent-ils comme désemparés. Avec leur courage ils perdirent leur cohésion. La débandade s’en suivit. Les Égyptiens n’eurent alors pas de peine à s’emparer d’El-Obéïd, la capitale, et de tout le Kordofan. Le Darfour ne futpas conquis et demeura indépendant.
La partie du Soudan dont les Égyptiens se rendirent maîtres en dernier lieu fut le royaume de Sennaar. Les Chaïkiehs soumis, Ismaïl en entreprit la conquête. Ce terme est ici impropre. C’est prise de possession, c’est « pénétration pacifique » — quoique l'expression et encore moins l’idée n’existassent pas encore — qu'il faudrait dire. De quelque nom qu’on l’appelle, la prise du Sennaar par les troupes égyptiennes constitue à nos yeux une phase importante, décisive presque, de l’histoire du Soudan. Pour le démontrer il faut d’abord raconter les faits.
Après avoir reçu la soumission de Nasreddin, mek de Berber, le même qui avaitété en Égypte demander protection à Méhémet-Ali, Ismaïl Pacha voulut, avant de pénétrer au Sennaar proprement dit, soumettre Nair-Nimr, puissant mek des Djaalin dont la capitale était Chendi — ville située sur le Nil, à michemin entre Berber et Khartoum. Après des hésitations, Nair-Nimr, se rendant à l’inéluctable, fit sa soumission à Ismaïl — qui la reçut avec une mauvaise grâce marquée par l’absence des égards dus en Orient à tout chef. Nair-Nimr en conçut un ressentiment qui s’ajouta aux regrets de son indépendance perdue. Il n’en laissa rien transparaître et, gardant sa haine en lui-même, résolument et patiemment, il attendit l’occasion de prendre sa revanche.
Nous avons dit que la conquête du Sennaar fut une
« pénétration pacifique ». Ce royaume, lors de l’arri-
vée des Égyptiens, était en proie à la guerre civile — s’il est permis d'employer cette expression pour des peuples nègres à demi-sauvages. Le roi Bady, faible et sans décision, n’avait aucune autorité sur ses sujets. Le pouvoir était disputé entre deux hommes : Mohammed Adelan et Hassan Rageb. D’après Cailliaud (1), ces deux personnages s'étaient alliés pour résister à l'invasion égyptienne. Hassan Rageb, trompant son allié, et pour rester seul maître de la situation, le fit assassiner. Dès lors, le rôle d’Ismaïl Pacha devenait facile et, dans une certaine mesure, beau. Il se présenta comme le sauveur du Sennaar et le vengeur du meurtre d’'Adelan. Hassan Rageb ayant contre lui, d’une part les partisans nombreux d’Adelan, d'autre part Ismaïl et son armée, prit la fuite en Abyssinie sans mème essayer de résister. Ismaiïl n’avait plus qu’à recevoir la soumission du roi Bady — lequel ne gouvernant plus, se soumit sans difficulté. On était en juin 1821.
Ainsi donc Ismaïl Pacha conquit le Sennaar sans coup férir, favorisé et, en quelque sorte, porté par les circonstances. Combien 1l lui eût été facile et avantageux d’être réellement, pour cet antique royaume des Foungis du Sennaar, le libérateur, le chef dont la présence eût ramené le calme et la prospérité. Bien
au contraire, en digne fils de son père, il ne songea