‹ Le Soudan ÉgyptienChapitre 3 sur 47 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le 11 juillet 1882 marque une date grave dans l’histoire de l'Egypte moderne. L’antique terre des Pharaons, entièrement transformée et rénovée par Méhémet-Ali, tombe au pouvoir des Anglais. Le 11 juillet, ils bombardent Alexandrie, et le 14 septembre, l’armée du général Woolseley fait son entrée triomphale au Caire, après avoir, deux jours auparavant, réprimé la révolte d’Arabi, à Tel-el-Kébir (1).

Le but apparent de l'occupation de l'Egypte en 1882, était « de maintenir l'Egypte dans l’indépendance administrative garantie par le Sultan » (2), et « de rétablir l’ordre et de rendre au Khédive l’autorité qu'il avait perdue » (3). Le but réel en était le Protectorat, du moins dans l'esprit des conservateurs. Et leur presse fort longtemps discuta cette question. En novembre 1898, le « Times » affirma que ce Protectorat aurait pu être établi le lendemain de Tel-el-Kébir. Et l’Angleterre n'aurait

(1) Voir PEensA : L'Egypte et le Soudan égyptien, chap. II, p. 21 et suivantes.

(2) Dépêche de Lord Granville à Sir Ed. Malet, consul général au Caire (4 novembre 1881). (Voir Livre Bleu et Journ. off. égyptien, 15 novembre 1881).

(3) GLADSTONE : ‘Chamb. Communes (24 juillet 1882).

reculé que devant la responsabilité de la dette Egyptienne, résultat de la crise financière (1), cause principale de l'intervention étrangère.

Mais, en réalité, l'Angleterre reculait devant les engagements et les responsabilités qu’elle avait pris devant l'Europe, responsabilités et engagements aggravés encore, par la déclaration de Gadstone, le 23 juin 1884 à la Chambre des Communes: « Nous prenons l’engagement, dit-il, de ne pas prolonger notre occupation militaire au delà du 1° janvier 1888. » Et il ajoute: « Si les puissances déclarent alors que l’état du pays permet notre départ, sans risque pour l’ordre de l'Egypte. »

Cette déclaration de Gladstone est sincère, nous voulons bien le croire. Mais les événements allaient donner satisfaction aux désirs des conservateurs. La réserve formulée par le leader libéral rentrait en jeu, puisque le 15 janvier 1883, Obéïd, capitale du Kordofan, tombait aux mains du Mahdi et que Khartoum succombait à son tour le 26 janvier 1885. L'Egypte est menacée. Et devant la menace on évacue le Soudan Egyptien, pour créer la menace permanente qui légitimerait une occupation prolongée, en attendant l’occasion d'établir ce Protectorat tant désiré (2).

Et l’on va voir que ce n’est pas grâce au bombardement d'Alexandrie par l'amiral Seymour, ni à la défaîte de Tel-el-Kébir, que les Anglais occupent l'Egypte encore aujourd’hui, mais grâce à l’évacuation du Soudan Egyp-

(1) Sur la crise financière, cf. Pensa, op. cit., chapitre I, L'Egypte en 1879, et Bousrany, Les finances de l'Egypte, 11898.

(2) F. DEsPpaGnET : À. G. D. I. P., année 11899, tome VI, p. 169 et suiv.

ad e.

tien et à sa reconquête en 1898 par les troupes égyptiennes du sirdar Kitchener. Le 19 janvier 1899, ils signent une convention qui leur reconnaît la moitié du Soudan avec un condominium administratif. L'occupation de l'Egypte après cette date devenait définitive.

En effet, dans la question égyptienne (s’il est permis de dire encore question égyptienne depuis que l’Europe l’a tranchée à sa manière à Versailles), dans la question égyptienne, disons-nous, le Soudan Egyptien a joué deux rôles primordiaux: un premier rôle au lendemain de l'occupation, de 1833 à 1914, pour prolonger l’occupation dont la fin a été tant de fois promise; et un second rôle au lendemain de la grande guerre, après le réveil du nationalisme égyptien pour rendre toute indépendance éventuelle illusoire, en cherchant à détacher le Soudan de l’Egypte. Il est intéressant d'examiner à quoi ont abouti ces deux rôles.

I. — Quand les Anglais arrivèrent en Egypte, en 1882, l’autorité du Khédive, bien que reconnue par les firmans et les puissances, s’exerçait inégalement dans les diverses parties du Soudan Egyptien. Son pouvoir était fortement assis dans la Nubie et autour de la ville de Khartoum, fondée par Méhémet-Ali en 1843. Maïs dans les récentes conquêtes d’Ismaïl, c’est-à-dire dans le Koïrdofan, le Darfour, le Bahr-el-Ghazal, la province Equatoria et J'Ouganda, il y avait une véritable occupation militaire par places. Le calme pourtant régnait et elles étaient pacifiquement gouvernées (1).

(1) Voir Colonel Cnanzé-Lonc Bey: « Le Soudan d'Egypte et Kassala », Nouvelle Revue (1* novembre 1894).

SPA Ve

Mais quand Arabi Pacha rappela le plus de troupes possibies pour appuyer son insurrection et faire face aux Anglais, les Derviches, tribus fanatiques de guerriers arabes, jusque-là maintenus, se révoltèrent, après la défaite d’Arabi à Tel-el-Kébir et l'occupation de la vallée du Nil par les Anglais. Leur chef, le Mahdi (1), le soi-disant prophète, déclara la guerre sainte aux Egyptiens et bloqua les quelques garnisons égyptiennes du Haut-Nil dans leurs postes dispersés. Il s’empara d'Obéïd, capitale du Kordofan le 15 janvier 1883 et ce premier succès souleva toutes les populations fanatisées. Le 26 janvier 1885, Khartoum, défendue par Gordon, succombe après une défense épique. Le pays tomba peu à peu presque entièrement aux mains des Derviches.

Devant cette insurrection, quel parti fallait-il prendre? La Grande-Bretagne, qui s’était donné pour mission de rétablir l’ordre et de « rendre au Khédive l'autorité qu'il avait perdue » en Egypte, devait sans aucun doute combattre aussi cette insurrection, qui n’était autre que la suite et le corrollaire de la rébellion d’Arabi, puisque le Mahdi s’annonçait, lui aussi, comme rebelle à l’autorité du Khédive. Mais le parti des hommes d'Etat anglais alors au pouvoir, Gladstone et Lord Granville, était nettement pris: abandonner le Soudan aux bandes irrégulières du Mahdi. Libéral, adversaire de tout impérialisme, Gladstone considérait le Soudan comme une source de ruines pour l'Egypte. Mais l’abandon du Soudan n'était autre chose que l’encouragement du Mahdi à attaquer l'Egypte elle-même. Et la conséquence ne pou-

(1) Voir Pensa : L'Egypte et le Soudan égyptien, p. 245 et suivantes.

Page 1