‹ Le Soudan ÉgyptienChapitre 44 sur 47 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le projet du Haut-Nil-Bleu et le lac Tsana.

La rivalité anglo-américaine.

Nous avons vu, au début de cette question des eaux du Nil, que les grands Projets du Nil comportaient, outre le projet du Nil Blanc, du Nil Bleu, du lac Albert, de Nagh-Hamadi, un cinquième projet non moins important que les trois premiers, peut-être le plus important de tous, nous allons le voir, projet, disions-nous, qui devait être exécuté de 1920 à 1940, sur le Haut-Nil Bleu, c’est-à-dire à la sortie de ce fleuve de la frontière abyssinienne. Le Nil Bleu, en effet, traverse l’Abyssinie sur un tiers de son cours et prend sa source du lac Tsana, d'où il sort. Ce lac se trouve à peu près à la distance de 250 kilomètres à l’est de la frontière du Soudan Egyptien.

Il s’agit, en l'espèce, d’un grand réservoir et d'un grand barrage sur le Nil Bleu, en territoire soudanais, presque après sa sortie d’Abyssinie. Ce projet serait, en somme, le complément du grand projet de Senaûr, aujourd'hui entièrement exécuté. Nous avons même vu que le Professeur Cory attachait beaucoup d'importance à ce projet et qu'il était même, à ses yeux, la condition préalable de l'édification du réservoir de Meckwar,

Nous avons vu aussi, au chapitre précédent, les tergiversations, à propos de ce projet. En 1904, Sir W. Garstin, M. Dupuis et Lord Cromer n’approuvaient pas du tout un tel projet. Cependant, Sir Murdoch Mac Donald l’engloba, en 1918, parmi les Grands Projets du Nil qui furent décrétés en 1920. Les difficultés politiques, auxquelles avait fait allusion Lord Cromer, ne devaient pas tarder à surgir. |

Au début de novembre 1927, nous apprîimes par les journaux que le Gouvernement du ras Taffari se disposait à confier à une compagnie américaine le soin d’édifier un réservoir sur le Nil Bleu, à la sortie du lac Tsana; c'est-à-dire, en somme, un troisième réservoir, à une distance de près de 300 kilomètres du réservoir projeté sur le Haut-Nil Bleu, en amont. de celui qui est déjà construit à Meckwar. Ce dernier serait évidemment la clef des deux autres. Ceci revenait, en somme, à contrecarrer la politique anglaise au Soudan, en la faisant renoncer au second réservoir du Nil Bleu, devenu inutile; c'était aussi la renonciation de l’Angleterre au contrôle des sources du Nil Bleu, le plus important des affluents du Nil. Et ce contrôle lui tenait encore bien plus à cœur que celui du Nil Blanc, dont elle s'était assurée par l’occupation de l’Ouganda et des quatre coins du lac Victoria.

Aussi comprend-on l'émotion que causa cette nouvelle en Grande-Bretagne et en Egypte surtout, devant un pareil projet hydraulique, qui allait contrôler toutes les eaux du Nil Bleu, l’affluent le plus précieux du Nil, dont les eaux allaient être réservées par les Abyssins, aidés des

Américains, pour être vendues à l'Egypte et au Soudan.

Au premier abord, on ne peut comprendre facilement pourquoi les Etats-Unis s’interposaient dans cette affaire, qui, à première vue, est loin de les intéresser. Les Américains cherchant à s'implanter en Ethiopie, eux qui ont le champ libre dans les deux Amériques, voilà une chose qui pouvait être taxée d’extravagance, avant cette intervention.

Pourtant l'affaire est simple. Une des phases de cette guerre économique mondiale, qui met aux prises les principales puissances, est la lutte entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis d'Amérique, pour l’hégémonie économique. Toutes les deux cherchent à s'assurer les grands marchés producteurs de matières premières. Il y a entre elles une guerre pour le pétrole, comme il y en a une pour le coton. Les Etats-Unis, qui jusqu'à aujourd’hui, sont la principale puissance cotonnière du monde, risquent de perdre leur place au profit de la Grande-Bretagne, qui, en possédant déjà le marché égyptien et celui des Indes, cherche à en créer un troisième au Soudan, par les Projets du Nil, qu’elle est en train d'exécuter.

C'est pour empêcher la création de ce formidable marché cotonnier au Soudan {environ un million de milles carrés), que les Américains sont intervenus en Abyssinie et ont proposé un contre-projet qui prévoit qu'on pourra irriguer une partie de l'Ethiopie sur laquelle s'élèveront des plantations de coton exploitées par des compagnies américaines, tout comme la compagie anglaise de Djezireh.

Lete rivalité anglo-américaine est donc une lutte pour le coton, lutte que les Anglais ont ouverte, du jour où ils ont entrepris d'exécuter les Projets du Nil, qui sont la consécration de leur nouvelle politique cotonnière au Soudan, laquelle marche parallèlement à leur politique d’annexion.

Pour bien comprendre l'issue de cette rivalité, en même temps que sa valeur pratique du point de vue américain, examinons la situation politique et géographique de l’Abyssinie.

Au point de vue politique, l’Abyssinie est avec la Ré. publique de Libéria, le seul pays d'Afrique qui soit resté vraiment indépendant, quoique encerclé de toutes parts, par les puissances coloniales. Cette indépendance, elle l’a sauvée à Adoua, après la sanglante défaite infligée aux Italiens (1) et un accord tripartite, intervenu le 13 décembre 1906, entre la France, l'Angleterre et l'Italie, ses voisines, a reconnu formellement cette indépendance. Et elle est aujourd’hui membre de la Société des Nations, malgré l'opposition de Lord Curzon, qui lui reprochait la faiblesse de son gouvernement et surtout de ne pas observer les conventions de Berlin et de Bruxelles contre la traite des noirs.

Mais cela n’a pas empêché les convoitises des puissances de s'exercer autour d'elle, surtout celle de l'Italie encouragée par la Grande-Bretagne et poussée par elle.

(1) Il existe outre l'intervention italienne de Crispi, une autre intervention anglaise, moins retentissante et surtout moins néfaste, sous le règne du Négus Théodore. Il existe également une intervention armée égyptienne sous le Khédive Ismaïl, également repoussée.

C'est la France la première qui reconnut cette indépendance par l'accord de 1897, signé avec le Négus Ménélick. Et l'Angleterre signait un traité peu après, qui abolissait les stipulations des conventions signées le 24 mars et le 15 avril 1891 avec l'Italie, contre lesquelles avait protesté le Négus; ce nouveau traité fixait la zone d’influence anglaise et ouvrait Zeïla et Berbera au commerce éthiopien.

Pourtant malgré cette indépendance, l’Abyssinie ne parvient pas totalement à se soustraire à l'influence économique qu'exercent sur elle les puissances qui l’encerclent et qui défendent la politique de « la porte ouverte ».

La France, par exemple, exerce une influence économique manifeste, par son chemin de fer de Djibouti à Addis-Abbeba la capitale, qui transporte vers la mer Rouge 82 % des produits commerciaux, tandis que les Anglais essayent de ramener une partie de ce commerce vers le Soudan Egyptien et le Nil, par la nouvelle ligne de chemin de fer qu'ils ont construite, entre le lac Tsana et Kassala et qu'ils ont raccordée aux portions est du réseau soudanais, récemment agrandi, par l'inauguration, en 1924, d'une ligne qui va de Kassala à Sénâar et Meckwar, sur le Nil Bleu. |

Quant ? à l'Italie faciste, elle suit la politique de Crispi. Faute de mieux, elle cherche des avantages économiques, par le projet de construction d’un chemin de fer qui relierait Massouah, jadis égyptienne, et l’Erythrée à la côte italienne des Somalis, à travers l'Abyssinie. M. Mussolini cherche aussi à implanter ses émigrés dans

la région au climat tempéré de Nagra, pour diriger Je bétail abyssin vers les ports italiens de l’Erythrée.

Mais outre cette importance économique que représente l’Abyssinie aux yeux de certaines puissances, elle en revêt une autre, tirée de sa situation géographique, importance plus actuelle après le conflit anglo-américain, en ce sens qu'elle est un véritable réservoir d’eau, le grand réservoir qui alimente le Nil et, d’après l’expression du Docteur Mahgoub Bey Sabet, « une citadelle d’eau qui commande l'Egypte ». Ses montagnes, dont les sommets atteignent la hauteur de 4.000 mètres, sont, en réalité, un centre véritable de concentration des eaux et un bassin naturel, pareils aux Alpes suisses, d’où sortent le Rhône, le Rhin et le Danube.

Dans cette « Suisse abyssinienne », prennent leur source de véritables fleuves, comme le Nil Bleu et l’Atbara qui se jettent dans le Nil et de petites rivières côtières qui se jettent dans la mer Rouge ou l'océan Indien. Mais ces cours d’eau, quoique n'étant pas navigables, compensent leur valeur économique, du moins ceux qui se dirigent vers le Soudan, par ce fait qu'ils roulent un limon fertile, qui a permis au Nil de faire l'Egypte et sa vallée. s

Aussi le plus important de tous ces cours d’eau est-il le Nil Bleu, dont la source, le lac Tsana, est en Abyssinie. I sort de ce lac à une altitude de 2.760 mètres, décrit une courbe en territoire éthiopien et fait deux coudes, avant de sortir d’Abyssinie pour aller se jeter dans le Nil Blanc, en amont de Khartoum. Il est inutile de revenir sur l'extrême importance du Nil Bleu, pour le bassin du

Nil. C'est lui, notamment, qui provoque la crue du Nil, colore ses eaux de la teinte rouge-brique, par le limon qu'il apporte des monts volcaniques d’Abyssinie. C'est enfin avec ses eaux que les Anglais comptent irriguer les 300.000 feddans de coton de Djezireh, dont la culture a commencé en 1925, en attendant qu'ils puissent en cultiver 1 million ou même 3 millions après l'exécution du réservoir du Haut-Nil Bleu.

Il se trouve donc qu’en réalité c'est le souverain d’Abyssinie, actuellement le Ras Taffari-Makonen, qui détient entre ses mains la véritable clef du Nil. Cette clef de la vie de l'Egypte et du Soudan est du moins plus réelle que celle que ténaient les Pharaons d'Egypte à 1a main, et qu'on peut voir encore sur les bas-reliefs des temples égyptiens.

On comprend maintenant l'importance du contreprojet américain prévoyant un réservoir sur le lac Tsana. Ce réservoir sera destiné à retenir les eaux qui se perdaient inutilement, pour les utiliser en Abyssinie, afin de cultiver le coton. C’est du moins le but principal du réservoir. Mais s’arrêtera-t-il là si le projet aboutit? Evidemment non. Ce travail hydraulique, une fois terminé, renforcera l'importance déjà considérable de cette « citadelle d'eau », en même temps que le contrôle à exercer sur le Nil, par le détenteur de cette clef de la vie égyptienne, de la vie du coton égyptien.

Du coton, avons-nous dit; car cette rivalité angloaméricaine roule en réalité autour du coton. Les Etats- Unis, tout en étant le gros producteur du coton mondial, — et encore risquent-ils de perdre cette place quand

le Soudan sera entièrement cultivé —, les Etats-Unis tout en étant le plus gros producteur, ne possèdent point la qualité extra du coton. Cette qualité revient au coton égyptien, dont l’Angleterre détient le marché. Le coton égyptien est, en effet, unique au monde, surtout à cause de sa fibre longue et soyeuse qui est indispensable à beaucoup d'industries. Cette fibre est due à la fertilité du sol de l'Egypte, dont l’auteur unique est l’eau du Nil. Partout où le Nil passe, ce coton peut être produit, aussi bien au Soudan qu’en Abyssinie, car ce n’est pas au Nil proprement dit, ni au Nil Blanc, qu'est due cette qualité précieuse de coton, mais au Nil Bleu qui roule le limon fertile, indispensable à cette qualité spéciale de coton.

Les Américains ont donc besoin de cette fibre et ils cherchent à la produire en Abyssinie. Cette fibre est surtout nécessaire à l’industrie automobile, une des plus grandes des Etats-Unis, où le coton à longue fibre entre dans la fabrication des pneus des automobiles.

Aussi essayent-ils de conquérir une situation primordiale sur le lac Tsana, en aidant le Ras Taffari à forger cette clef du Nil, avec laquelle ils contrôleront, à l’instar de la Grande-Bretagne, tous les réservoirs et barrages établis ou à établir sur le Nil, depuis Meckwar jusqu'au delta. Et, en outre, ils pourront s'assurer ce coton à longue fibre, que contient en germes le Nil Bleu, ce fameux coton qui, depuis longtemps, fait la renommée des filatures de Lancashire, leurs principales concurrentes.

Ce contre-projet américain du lac Tsana risque donc

de compromettre l'avenir de l'Egypte et surtout de dérouter tous les projets de l'Angleterre au Soudan. La Grande-Bretagne se laissera-t-elle faire? Laissera-t-elle une autre puissance contrôler le Nil, tenir entre ses mains la vie de l'Egypte, qui, malgré tout, lui fournit le coton nécessaire à Lancashire où deux millions d'ouvriers travaillent, en attendant que le Soudan la remplace ? Laissera-t-elle cet autre compétiteur s'installer aux sources du Nil ? Et quel compétiteur ! Un compétiteur aux sources du Nil Bleu, le véritable fondement du Nil tout entier, la vraie source principale de la richesse égyptienne, le facteur unique de la richesse future de Djezireh |!

Le péril est donc grave pour la Grande-Bretagne. Aussi, nous croyons que, dès maintenant, l'issue de la lutte n’est pas douteuse : c’est la Grande-Bretagne qui restera finalement maîtresse, seule, de toutes les sources du Nil. Et voici pourquoi.

Sette question du lac Tsana a préoccupé fortement. l'Angleterre depuis longtemps. Dès la génèse des Projets du Nil, c'est-à-dire depuis 1902, les ingénieurs anglais se sont occupés de cette question. Nous avons vu au chapitre précédent (1) que Sir W. Garstin et M. Dupuis notamment se sont occupés de la question. M. Dupuis a même prédit les difficultés politiques actuelles quand il a écrit dans le livre de Sir Garstin (2) : « il faudra faire attention d'exécuter de pareils travaux, avant l’aplanissement complet des difficultés et apposi-

(1) Page 215 et suivantes.

(2) Le Guide des sources du Haut-Nil, page 69.

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tions qui vont à l’encontre de ce projet, au point de vue politique. »

Lord Cromer, agent britannique au Caire, s’est inspiré de la même idée (1), pour condamner le projet avant un accord parfait avec l’Abyssinie.

Or, précisément, cet accord est intervenu entre la Grande-Bretagne et le Négus Ménélik, en 1902. A cette date, elle a en effet signé une convention aux termes de laquelle les travaux hydrauliques que songerait à exécuter le Négus sur le Haut-Nil Bleu et particulièrement sur le lac Tsana, devront être consentis après un commun accord avec le Gouvernement du Négus et les autorités anglo-égyptiennes du Soudan.

Cet accord lie donc encore aujourd’hui le Gouvernement du Ras Taffari-Makonen. Il ne peut donc consentir à une compagnie américaine le droit de construire un réservoir sur le lac Tsana, sans le consentement de la Grande-Bretagne, qui éloignera sans nul doute les Etats- Unis des bords de ce lac. Et s’il faut absolument qu’une compagnie obtienne une concession pour construire ce réservoir, cette concession reviendra certainement à une compagnie anglaise. |

Ceci est inévitable, car quel avantage a le Ras Taffari à traiter avec les Américains, plutôt qu'avec les Anglais ? Les Etats-Unis n'ont rien à lui offrir en contrepartie, tandis que l’Angleterre peut toujours lui offrir un avantage territorial, un débouché vers la mer par exemple, ce dont l’Abyssinie a besoin, car elle ne possède aucun débouché vers la mer. Elle peut toujours

(1) Voir page 215.

donner au Ras Taffari, Zeïla ou Berbera dans la Somalis anglaise, autrefois égyptiennes, comme jadis elle offrit en cadeau au signor Crispi, le port égyptien de Massouah et la côte de l’Erythrée.

Ainsi donc, même au prix de sacrifices territoriaux, l'Angleterre parviendra à éloigner les Américains du lac Tsana.

Les sources du Nil Bleu et le lac Tsana sont plus importants encore que les sources du Nil Blanc. Et que n'a pas fait l'Angleterre pour s'assurer ces dernières? En 1891, elle força les troupes égyptiennes d'Emin Pacha à s'éloigner de la province Equatoria; elle annexa ensuite ladite province à la Compagnie anglaise du Sud-Est Africain. Elle prit possession elle-même de l'Ounyoro et de l’'Ouganda. Elle éloigna l'Allemagne, par l'accord de 1891, du lac Victoria Nyanza. Elle en éloigna la Belgique par l’accord anglo-congolais, en 1894, et en lui cédant en échange des territoires sur le Bahr-El-Ghazai.

Que ne fera-t-elle donc pas pour s'assurer les sources du Nil Bleu ? L'Amérique contrôlant un réservoir sur le lac Tsana, c'en est fait du contrôle du Nil par les Anglais. C’est le réservoir de Meckwar qui s'écroule; ce sont les terres de Djezireh, réduites à mendier l’eau à l’Abyssinie, ou plutôt aux Etats-Unis; c’est la faillite de la compagnie anglaise du « Sudan Cotton Plantations »; c'est la ruine de l'Egypte qui ne produira plus assez de coton pour le Lancashire, pas plus que Djezireh; c’est, finalement, le chômage des industries cotonnières dans le Lancashire et la ruine de la Grande-Bretagne.

Aussi peut-on escompter que cette dernière sortira

victorieuse de la lutte. D'ailleurs, depuis la nouvelle annoncée en 1927, nous n'avons rien su.

La lutte s’est-elle terminée à l'avantage de la Grande- Bretagne ? On ne sait encore rien. Peut-être rebondirat-elle quand les Anglais commenceront effectivement la construction du réservoir du Haut-Nil Bleu, qui, d’après les Projets du Nil, doit être terminée avant 1940. En tout cas, l'issue de la lutte n'est pas douteuse pour nous.

L'Angleterre ne pourra jamais tolérer une situation pareille, ni jamais permettre de construire de pareils travaux hydrauliques sur le lac Tsana.

Ce n’est pas en vain qu'elle persiste à maintenir l'Egypte sous sa tutelle, malgré la Déclaration du 28 février 1922 et malgré cette indépendance subordonnée à ces quatre réserves!

Ce n’est pas en vain que, par cette déclaration, elle a réservé la question du Soudan qui devient pour ainsi dire placé sous sa domination effective.

Ce n’est pas en vain que le Soudan a été soustrait à toute influence égyptienne, si bien que le gouverneur général refuse, en 1927, de s'expliquer sur cette contribution de 750.000 livres, imposée par l’Angleterre à l'Egypte, pour l'entretien de la force armée soudanaise et figurant au budget de la guerre égyptien, en exécution de l’article 17 du projet Curzon, présenté le 10 novembre 1921 à Son Excellence Adiy Pacha ; il paraît qu'en contre-partie l'Angleterre s’est engagée à garantir à l'Egypte sa part des eaux du Nil, comme si l'Egypte était astreinte aujourd’hui à payer l’eau du Nil, au mépris de son droit naturel et légitime sur cette eau, qui, traversant le Soudan son prolongement, est devenue

soumise à un droit de transit, au mépris de tous les droits!

Ce n’est pas en vain que l’Angleteree s’est annexée le Soudan en fait, au mépris des conventions antérieures, après avoir forgé cette convention du 19 janvier 1899, contraire à tous les principes du droit!

Ce n’est pas en vain qu’elle a construit le réservoir de Meckwar et projette d'exécuter les autres ; qu’elle a con$étruit, en 1924, le chemin de fer de Kassala avec des troupes égyptiennes avant leur départ; qu'elle a dépensé 4 millions et demi, payés par le trésor égyptien, pour fonder Port-Soudan et détourner le commerce soudanais d'Alexandrie!

Ce n'est pas en vain, enfin, qu'elle intensifie la culture du coton au Soudan et cherche à créer une « autre Egypte cotonnière ».

Tout cela, c’est pour alimenter le Lancashire en coton; pour suppléer à la carence de l'Egypte le jour où celle-ci libérée de tout contrôle anglais, pourra diriger son coton, non pas vers le Lancashire, mais vers le pays qui lui conviendra le mieux.

Ainsi donc, l'Angleterre restera coûte que coûte définivement maîtresse des sources du Nil; et dans l'intérêt de l'Egypte, il faut le souhaiter évidemment. Le conflit anglo-américain n’a pas eu et ne pourra pas avoir de suites fâcheuses pour la politique de la Grande-Bretagne. À la fin de l’année 1940, les Projets du Nil seront entièrement exécutés, le Nil sera régularisé; et les leviers de commande établis sur ses sources et ses affluents principaux, permettront enfin l’évacuation de cette portion de la vallée du Nil, qu'on nomme communément

l'Egypte, tant de fois promise depuis 1882, mais qui pourra peut-être se faire en 1940, sans risque et péril pour la Grande-Bretagne du moment que l’autre partie de la vallée reste entre ses mains et que le Nil ne peut plus couler librement vers la mer Méditerranée.

C'est la conséquence logique de l'exécution des Projets du Nil, ce à quoi aboutira la construction du réservoir de Meckwar, de Djebel-Aulia et de tant d’autres travaux hydrauliques, aujourd’hui possibles, grâce à la science de l'ingénieur.

Si donc l'Egypte a un profit quelconque à retirer des Projets du Nil, ce sera celui de se voir entièrement évacuée par la Grande-Bretagne et libérée de tout contrôle anglais. Seulement ce contrôle ne disparaîtra pas : il changera de capitale. Au lieu de s'exercer au Caire, il s’exercera sur l'Egypte, dans une autre capitale, cette fois celle du Soudan. Nous voulons parler de Khartoum, Khartoum située au confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc, à proximité des réservoirs de Meckwar et de Djebel-Aulia.

Voilà ce qui donne à réfléchir et rend l’avenir inquié-

tant.

Conclusions Générales

L'idée qui forme le centre de notre thèse et qui se dégage de cette étude, est que malgré l’état de fait existant actuellement au Soudan, l'Angleterre ne possède aucun droit spécial sur ce pays; autrement dit la Grande- Bretagne possède le Soudan au même titre qu'elle possède l'Egypte. En conséquence, du point de vue du Droit international, toute modification au statut de l'Egypte doit nécessairement entraîner celle du Souden, s'étendre à ce dernier. En d’autres termes, sans chercher si la position de l'Angleterre en Egypte est légale ou illégale, toute évacuation de l'Egypte par les Anglais doit nécessairement entraîner celle du Soudan par ces derniers.

En effet, nous avons vu que le statut de l'Egypte jusqu’en 1914 a été fixé par les accords de 1840 et les firmans postérieurs qui les ont sanctionnés. De plus, nous savons que ce statut de l'Egypte a été garanti par les Puissances, du fait même qu'elle faisait partie des territoires de l’Empire ture, garanti par les Puissances dans les traités de Paris de 1856 et de Berlin de 1877.

Cette garantie de l'Europe s’étendait sur l'Egypte et ses dépendances. Or les dépendances de l'Egypte, qui sont le Soudan et les régions annexes, ont été octroyées à l'Egypte par le Hatti-Chérif du 13 février 1841, en exécution des accords de Londres du 15 juillet 1840.

Tous les firmans postérieurs, firman du 8 juin 1873 à Ismaïl, firman du 7 août 1879 à Tewfik, firman du 27 mars 1892 à Abbas-Hilmi, ont mentionné ces dépendances et ont été enregistrés par l’Europe. Le dernier firman de 1892 à été même publié en Egypte pendant l'occupation, sous les yeux de l’Angleterre, qui n’a pas protesté, et il a été accepté de même par toutes les Puissances qui l'ont enregistré comme d'usage.

Le statut de l'Egypte n'avait donc pas été modifié, du fait de l'occupation anglaise. Ses dépendances également continuaient à faire partie, aux yeux de l’Europe, des limites tracées par elle en 1840. Et ceci malgré l’évacuation du Soudan par les troupes égyptiennes. La France, par la bouche de M. Hanotaux, continuait en 1894, deux äns après le firman, à considérer le Soudan comme n'étant pas « res nullius »; nous avons vu en quelle circonstance (1). L'’Angleterre elle-même, lors de l’incident de Fachoda, a repris la thèse de M. Hanotaux, contre la France; elle aussi déclara que le Soudan n'avait jamais été une terre vacante, et qu'il n'avait jamais cessé d’appartenir au Khédive et, par là, au Sultan, dont les Puissances avaient garanti l'intégrité de l’Empire.

Donc, en vertu de quel droit spécial les Anglais détiennent-ils le Soudan ? I} n’en existe aucun, car juridiquement aucun droit ne peut découler de la convention du 19 janvier 1899. Nous avons montré que cette convention est illicite et qu’elle va à l’encontre de toutes les règles du Droit international.

L'Egypte ne peut céder, ni aliéner, tout ou partie de

(1) Voir l'incident du traité anglo-congolais, pp. 84 et 119,

son territoire, ni ses prérogatives, tels qu'ils sont limités et définis par les accords de 1840 et les firmans postérieurs, sans l'autorisation de son suzerain.

Notre thèse ainsi développée prouve que, jusqu'en 1914, l'Angleterre du point de vue du Droit international ne possède aucun titre spécial sur le Soudan, et nous insistons sur ce mot « spécial ». L’Angleterre continue à occuper le Soudan, comme étant une dépendance de l'Egypte, qu'elle a occupée en 1882.

Et cette occupation du Soudan en 1898, qui n’est pas une conquête, nous l’avons démontré, est la suite et le corrollaire de l’occupation de l'Egypte en 1882. En effet, l'Angleterre en 1882 s’est donné pour mission de « rétablir le Khédive dans la plénitude de ses droits ». Elle a écrasé la rébellion d’Arabi à Tel-El-Kébir; sa mission n'était pas terminée et elle l’a maintes fois proclamé. Une autre rébellion s’est dessinée au Soudan avec le Mahdi, dirigée contre l'autorité du Khédive et dangereuse en même temps pour la sécurité de l'Egypte.

L'entrée des troupes du Sirdar Kitchener à Khartoum en septembre 1898 ne signifie donc pas conquête. C’est tout simplement la suite de la mission que s’est imposée la Grande-Bretagne, par l’entrée des troupes du général Woolseley au Caire, le 14 septembre 1882.

C’est donc en vertu de cette mission de rétablir l’ordre que les Anglais se trouvent en Egypte et au Soudan.

C’est donc au même titre. Le Soudan reconnu comme étant une dépendance de l'Egypte est occupé par eux, comme n'importe quel point du territoire égyptien.

Le 18 décembre 1914, l'Angleterre proclame son pro-

tectorat sur l'Egypte. Sans contester la légitimité de ce protectorat, ce dernier s’étend sur l'étendue du territoire égyptien et ses dépendances, aussi bien sur la province d’Assouan que sur la province de Ouadi-Halfa et de Khartoum.

En Droit international, il n’y a donc pas un titre spécial qui existe au profit de l’Angleterre sur le Soudan, puisqu'il ne découle juridiquement que d’une convention sans valeur.

Le 28 février 1922, la Grande-Bretagne déclare aboli le Protectorat de 1914. Elle proclame l'indépendance de l'Egypte, mais formule quatre réserves à ce sujet : la défense de ses communications impériales, la défense de l'Egypte contre toute attaque ou intervention étrangère, la protection des intérêts étrangers et des minorités et enfin le Soudan.

Le fait de réserver le Soudan en proclamant l’indépendance de l'Egypte signifie la prétention à un droit spécial sur ce pays. Maïs en vertu de quel titre ? Au titre de la convention de 1899, elle est caduque. Alors? En Droit international, toute modification au Statut de l'Egypte doit entraîner nécessairement celle du Soudan, comme étant toujours une dépendance de cette dernière.

La Déclaration du 28 février est essentiellement unilatérale et le fait que la Grande-Bretagne déclare réserver le Soudan, n'implique aucune conséquence Juridique et ne lui confère pas « le droit spécial » qui légitimerait la réserve formulée.

Par conséquent, la fin du Protectorat et la proclama-

tion de l'Indépendance s'étend à tout le territoire égyptien y compris ses dépendances et l'évacuation du Caire implique comme conséquence juridique l'évacuation de Khartoum.

Notre première conclusion est donc qu'au point de vue juridique le Soudan fait partie de l'Egypte.

Deuxième conclusion : L'état de fait actuel ne peut servir de titre aux prétentions anglaises sur le Soudan égyptien.

A défaut de titre juridique, la Grande-Bretagne invoque les intérêts qu'elle a acquis et qu'elle doit défendre au Soudan, en même temps que les sacrifices consentis par elle, pour améliorer le sort du pays et les efforts qu'elle a prodigués en faveur de la civilisation du Soudan.

Là encore, l'Angleterre ne possède aucun intérêt spécial, si ce n'est celui de cultiver du coton pour le Lancashire. L'intérêt qu'elle peut avoir aussi se confond avec les intérêts généraux qu'elle possède en Egypte avec toutes les Puissances qui ont des intérêts moraux ou matériels à sauvegarder dans la vallée du Nil. D'ailleurs, pourquoi les Puissances consentiraient-elles à reconnaître à la Grande-Bretagne une situation privilégiée dans la vallée du Nil? Elles aussi et notamment la France, ont des intérêts moraux plus considérables, plus nobles parce qu'ils s’inspirent d’un idéal de civilisation et de progrès, les intérêts égoïstes qui reposent uniquement sur le coton ne sauraient leur être comparés.

Les sacrifices que la Grande-Bretagne a consentis dans le Soudan sont exagérés. L'Egypte a fourni les

hommes nécessaires à l'expédition Kitchener, l'argent nécessaire aux Projets du Nil et paye toujours, chaque année, 750.000 livres pour le Soudan, somme, dit-on, versée pour prix de l’eau qu'elle retire du Nil. Et depuis quand les fleuves ne sont-ils plus res communes ?

Troisième conclusion : Les Projets du Nil sont dirigés et exécutés contre l'intérêt de l'Egypte.

En admettant qu'au point de vue technique ils puissent améliorer le débit du Nil et récupérer des eaux qui se perdaient sans profit, ils ne sont pas moins une menace perpétuelle qui pèse sur l'Egypte. L’Angleterre contrôlant tout le bassin du Nil, grâce au progrès de la technique, pourra, à n'importe quel moment, priver l'Egypte de sa part des eaux du Nil.

Les projets, d’autre part, poursuivent comme but l'irrigation de 300.000 feddans, qui seront portés à un million et même à trois millions, à Djezireh, pour produire du coton destiné au Lancashire.

Leur but évident est donc de faire concurrence au coton égyptien et de transformer le Soudan plus docile et plus durable en une autre Egypte cotonnière.

L'avenir de l’Egypte est donc en jeu. Seule une collaboration étroite entre l'Egypte et le Soudan peut parer à ce danger. Les séparer ou accentuer la séparation équivaut à une opposition d'intérêts. La participation de l'Egypte au Gouvernement soudanais est indispensable.

Quatrième conclusion : Il est incontestable que, par suite des liens naturels et historiques qui ont rattaché de temps immémorial l'Egypte et le Soudan, des affinités,

tant ethnographiques que sociales existent entre les deux pays.

Il est absolument faux de prétendre que le gouvernement de l'Egypte a été tyrannique.

Le Soudan désire le retour à l'Egypte et rien n'est plus faux que les allégations de quelques-uns sur ce sujet. Témoin la suivante.

Dans une récente étude, parue en avril 1930, dans le « Figaro » (1), Lord Brentford parle ainsi du Soudan :

L'Egypte le possédait nominalement et désire de nouveau le posséder aujourd’hui. C'est le point essentiel dont il faut se souvenir. La débauche, le meurtre et la cruauté étaient les accompagnements quotidiens de son pouvoir, tant et si bien que les malheureux habitants ne purent le supporter et qu’une révolte éclata (2). Il est vrai que le Mahdi — imposteur religieux — se montra un tyran pire que les Egyptiens ; il est vrai que la révolte était religieuse, mais cependant si l’autorité égyptienne avait été juste, le Mahdi n'aurait pu lui infliger une défaite aussi terrible.

On ne peut s'empêcher de remarquer les contradictions qui existent ici, comme d’ailleurs dans la plupart de ces sortes d’allégations. D'un côté lors Brentford déclare que c’est le pouvoir tyrannique des Egyptiens qui a déclenché la révolte du Mahdi et d’un autre côté il reconnaît que c'était un mouvement de fanatisme religieux, qui ne peut donc avoir pour cause le joug oppresseur de l’autorité égyptienne, en admettant toutefois

(1) Le Figaro, numéros du 114 avril 1930 et suivants.

… @) Telle n’est pas précisément l'opinion du colonel Chaillé- Long Bey ; voir son article : « Le Soudan d'Egypte et Kassala ». Nouvelle Revue, 1" nov. 1894).

que cette oppression ait été réellement exercée. D'autre part il est inutile d’insister, sur ce fait, que si le Mahdi a infligé aux Egyptiens une défaite aussi terrible, c’est que la Grande-Bretagne l’a un peu voulu et a même encouragé le Mahdi, en ordonnant l’évacuation du Soudan, malgré les protestations de l'Egypte.

Et Lord Brentford en arrive à se demander :

Pourquoi sommes-nous là ? Quel droit avons-nous d’être là et de diriger la vie et le destin de ce grand pays en pleine croissance ? Je réponds : le droit de conquête. C’est une réponse claire et précise.

Nous répondons non. Du moment que vous vous demandez de quel droit vous êtes là, c’est que vous doutez de votre droit. Cette théorie du droit de conquête est inconsistante et obscure. Elle n’explique rien et ne peut s'appliquer dans ce cas.

Et après avoir admiré l’œuvre immense du réservoir de Meckwar, Lord Brentford écrit :

Ici, vous voyez du coton (1) de la meilleure qualité qui pousse

(1) Voici les statistiques du coton planté au Soudan pour l’année 1927-1928 :

AR RS nes. 350.000 cantars DORA cr PSE DES RTE AE 50.793 — Ras alias Eire TR ET NE 5.300 — RAIN Eee Te et at ln ete ae 1.095 — RDA PLOUTNE ER SUERRR EE ae SNL 5.282 — DO A DR PE PR CR Re ne 412.470 cantars

Soit 412.470 à 500.000 cantars, car il y a depuis un excédent à Djezireh. Le cantar est environ 50 kg. La production moyenne de l’Egypte est de 6 à 7 millions de cantars par an. Le Soudan a atteint donc la proportion de 1/12 par rapport à l'Egypte, sur une superficie vingt fois moindre que celle qui sera irriguée par les Projets du Nil.

pour le Lancashire, en vertu d’arrangements équitables conclus entre le gouvernement, le cultivateur et la compagnie.

Lancashire, le coton, voilà le véritable titre de l’Angleterre au Soudan. Et c’est ainsi qu'après s'être servi du Soudan pour retarder indéfiniment l'évacuation de l'Egypte, la Grande-Bretagne se sert aujourd’hui du Soudan pour remplacer l'Egypte, ni plus, ni moins.

Lord Brentford conclut :

Le passé a été cruel, le présent est splendide, mais l'avenir est inquiétant, L'Egypte jette encore des regards de convoitise sur notre œuvre et elle envie la prospérité que nous avons créée. Le Premier égyptien se rend à Londres (1); il va jouer sur la vanité du gouvernement socialiste. (Mais si nous ne savons pas rester très fermes, l’œuvre qui m'a rendu plus fier que jamais de l’Angleterre est en danger et sa destruction est proche.

Lord Brentford exagère. Il ne s’agit pas de détruire une œuvre. [Il s’agit simplement d'associer l'Egypte à cette œuvre et de préserver son avenir. Malheureusement, le gouvernement travailliste a prouvé une fois de plus qu'il n'était pas vaniteux, mais plus impérialiste que jamais.

IT faut, évidemment, des concessions de part et d'autre. 1] faut que l'Egypte reconnaisse l'état de fait et que l'Angleterre reconnaisse la situation de droit. Cette double reconnaissance sincère peut concilier les intérêts et rendre l'avenir moins inquiétant. D'autant plus que les problèmes qui se posent entre l'Angleterre et

(1) Pour les négociations qui se sont déroulées d'avril à mai

re l'Egypte doivent être résolus dans une atmosphère de mutuelle compréhension.

Pourra-t-on aboutir à cette conciliation? L'avenir

seul nous l’apprendra.

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