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LES CHAÏQIÉS h7
une allure irrégulière, grâce à laquelle ils évitaient la balle du tireur le plus habile(1). Ces qualités n’échappèrent pas à Mehemet Ali. Après la conquête, il fit des Chaïqiés un corps de cavalerie auxiliaire, qui lui rendit fréquemment service, à lui, et aux Khédives, ses successeurs(2).
Au commencement du xix° siècle, ils parcouraient et pillaient une très vaste étendue de territoire. Les points extrêmes de leurs courses étaient en effet au nord Ouady Halfa (3), à la seconde cataracte, et au sud Halfaya (4). non loin du confluent des deux Nils. Parfois même certains intrépides accomplissaient des raids jusqu’au Darfour (5).
Cette position maîtresse sur une section importante du cours du Nil datait d’une époque récente.
Comme tous les peuples de la vallée du Nil moyen, ils avaient été tributaires du roi de Sennar. Ils profitèrent du déclin de son autorité(6) pour prendre une complète liberté d’allures (7). Mais ils dominaient certainement depuis peu de temps au Dongola (8). Ni Poncet, ni Krump ne parlent d'eux. Lors du passage de Bruce, en 1772, ils ne dépassaient pas Korti sur le Nil(o).
(1) Wappiwerox et Hangury, Journal, p. 103, 228, 282 note.
(2) Harrmanx. Zeitsch. für alle. Erdkunde, 1863, 1, p. 168.
(3) BurcknarpT. Travels, p. 70.
(4) Carruraup. Voyage à Meroë, IT, p. 195.
(5) Burckaarpr. /bidem.
(6) Voir le paragraphe suivant.
(7) Thibaut recueillit encore vers 1830 un écho de ces événements. « Le roi de Sennar les disait ses tributaires (les Chaïqiés) ; ils l'étaient de nom plutôt que de fait. » Notes manuscrites.
(8) « Latter times ». Burcknarpr.
(9) Quand le Nil a tourné à l'est, puis à l'ouest sont les Arabes Chaïqiés
Comme dans tout le Sahara, ces nomades vivaient aux dépens des sédentaires (1). Ils avaient réduit à un vasselage très étroit les petits chefs du Dongola, pauvres gens d’ailleurs, encore tout voisins de l’homme primitif, et occupés à la lutte perpétuelle contre l’hippopotame et le crocodile (2). Ils les avaient astreints au paiement d’un impôt égal à la moitié de leurs revenus (3).
Is les obligeaient aussi à donner leurs filles libres et légitimes aux fils bâtards qu'ils avaient de leurs esclaves (4). L'arrivée des Mamelouks diminua leur puissance : ils furent chassés de la forte position qu'ils occupaient dans le nord du Dongola (5).
Néanmoins 1ls constituaient encore une force avec
laquelle les Égyptiens devaient compter (6).
qui occupent les deux côtés du fleuve jusqu’à Korti, où commence le territoire du royaume du Dongola. Voy. aux sources du Nil, IV, p. 634.
(1) Scuirmer. Le Sahara, p. 297 et suiv.
(2) Les hippopotames sont pour les habitants un terrible fléau « a dreadful plague ». Burcknarpr. Travels, p. 67. — Un de ces petits chefs, le Malek Tombol, disait à Waddington : « Nous mangeons les crocodiles et les crocodiles nous mangent. » Wappixeron et Hansury, Journal, pe 290:
(3) BurcxnarDrT. Travels, p. 71. Il existe au-dessus de la grande cataracte un peuple cultivateur fort doux, appelé Mässe. Cette nation est assujettie à la tribu des Arabes Chaïqiés. Cosraz. Mém. sur la Nubie, Descript. de l'Egypte, V, p. 404.
(4) Rurrer. Reisen in Nubien, P. 107.
(8) Alors les Chaïqiés furent maitrisés et restreignirent leurs courses dans la province de Berber. Tnisaur. Notes manuscrites.
(6) D'après Wapninérox et Haxsury, les forces des Chaïqiés en 1820 se seraient élevées à 10,000 hommes, dont 2,000 cavaliers. Journal, p. 94-5. Ces auteurs étaient trop dépourvus d'éléments d'appréciation pour que nous adoptions ces chiffres autrement qu'avec une extrême réserve.
Comme leurs pillages incessants les avaient enrichis, ils avaient beaucoup à perdre à la conquête égyptienne.
De plus, ils étaient audacieux dans l'attaque et doués de beaucoup de courage (1).
Mais leur armement n'était pas à la hauteur de leur valeur personnelle. Chacun d'eux portait deux lances, une longue épée et un bouclier ovale en peau de crocodile ou d'hippopotame. Ils avaient pu se convaincre à leur détriment dans leurs rencontres avec les Mamelouks de la supériorité des armes à feu, et cependant confiants en leur vigueur et en la rapidité de leurs chevaux, les Chaïqiés n'opposèrent aux Égyptiens que leurs lances et leurs sabres {2).
Après avoir traversé le territoire, sur lequel dominaient
(1) Rurprez. Reïisen in Nubien, p. 65.
(2) Wappierox et Hansury. Journal, p. 98. — Les civilisés s'imaginent volontiers que leurs inventions causent nécessairement l'admiration des barbares. Il s’en faut que cette manière de voir soit toujours exacte, Les Touareg, par exemple, méprisent profondément beaucoup de choses dont nous sommes fiers. Qu'on me permette, à ce propos, le souvenir personnel suivant : En avril 1891. j eus l'honneur et l'avantage de passer à Alger une soirée avec le regretté E. Masqueray, directeur de l'École supérieure des Lettres. La conversation tomba sur le voyage qu'il avait fait à Paris en 1889 avec les deux Touareg pris dans le Sahara algérien, pendant un combat contre les Chaamba. « J'attendais toujours, me dit M. Masqueray, quelque marque. de surprise de leur part. Mais pendant la traversée d'Alger à Marseille, pendant le voyage en chemin de fer de Marseille à Paris, aussi bien qu'au milieu des galeries de l'Exposition universelle, ils demeurèrent constamment impassibles. Ils se contentaient de répondre à mes questions : Tout cela, c'est œuvre du
H. DEnÉRAIN. 4
bo LE SOUDAN ORIENTAL VERS 1820
les Chaïqiés, les Égyptiens devaient pénétrer dans le royaume de Seunar.
Ce royaume était constitué par la réunion de populations diverses plus ou moins soumises à un peuple, qui habitait sur les rives du Nil bleu, autour de la ville de Sennar, et qui se donnait à lui-même le nom de Found, Foung ou Foungi (1).
Les origines de ce royaume sont entourées d’obscurité. « L'an 1504, dit Bruce, une nation nègre jusqu'alors inconnue quitta la rive occidentale du Bahr el Abiad, qu'elle habitait par le 13° de latitude et s’embarquant dans une multitude innombrable de canots vint faire une descente dans les provinces arabes ». Ces nègres belliqueux, ajoute-t-il, portaient dans leur pays natal le nom de Shillooks (2).
D’Arnaud et Werne qui séjournèrent au Soudan vers 1840 recueilhrent une tradition d’après laquelle les Foungis auraient été originaires d’une montagne située vers le 11° de latitude. D’Arnaud la nomme Teffafan et Werne Defafon;. C'est, dit d'Arnaud, « la souche de la race des Fungis (3). » Et Werne : «Les Foungis prétendent euxmêmes venir du pays Defafon] situé auprès des Dinka et
des Schillouk et où se trouveraient encore leurs ancêtres.
Diable. » Et M. Masqueray concluait : « De nous trois, ce fut certainement moi le plus étonné. »
(1) Peut-être la forme Fungi est-elle portugaise ? Sur la carte d’Abyssinie de la Relation historique d’Abyssinie de Lobo, on lit : Fund appelé Fungi par les Portugais.
(2) Voy. aux sources du Nil, IV, p. 526-5.
(3) D'ArxauD. Journal de route, II, fo 133.
LE ROYAUME DE SENNAR br
Il n'existe pas de pays de ce nom, mais seulement une montagne située près du fleuve Blanc, dans le pays des Dinka, vers le 11° latitude nord (1). »
Cette tradition avait tant de consistance que le 4 avril 1841, à leur retour de la seconde expédition à la découverte des sources du Nil, d’Arnaud et Werne prirent la peine d'explorer cette montagne « située sur la rive droite du fleuve à 1 mille 1/2 environ de la rive », dont « la base est baignée par les débordements du fleuve pendant l'inondation, et est élevée de 350 pieds environ au-dessus du sol. » Mais leurs tentatives échouèrent. « Toutes les recherches d'anciennes constructions que j'ai faites autour dela montagne et sur la montagne même de Teffafan a (sic) été vaine, dit d’Arnaud : il n’en reste pas la moindre trace qui puisse attester ce dit-on ; 1l resterait encore pour terminer ce dit-on. à explorer la chaîne de montagne que l'on aperçoit E.-S.-E. de dessus la montagne (2). »
Voici donc les notions qui se dégagent de ces textes ; les Foungis croyaient être originaires d’une contrée située au sud du Sennar et riveraine du Nil blanc. Ils estumaient que cette migration avait eu lieu à une époque, que les données fournies aux voyageurs européens permirent à ceux-ci d'identifier avec la fin du xv° ou le début
(1) « Nach ihrer eigenen Behauptung stammen die Fungh aus dem bei den Denka und Schilluk gelegenen Lande Delafonj, wo noch ihre Vorfahren sich befänden. Ein solches Land giebt es nun zwar nicht, wohl aber einen Berg am weissen Fluss im Lande der Dinka gegen den 11° N. B. » Feldzug von Sennar nach Taka, p. 80.
(2) D’Arwaupr. /bidem.
5o LE SOUDAN ORIENTAL VERS 1820
du xvi° siècle de l’ère chrétienne (1). Enfin ils pensaient qu'il existait certain lien de parenté entre eux et les Chillouks qui habitent encore maintenant au confluent du Nil blanc et du Sobat, et qui eux aussi ont coutume de naviguer dans d'innombrables canots (2).
Lors de son établissement sur les bords du Nil bleu, ce peuple élait païen et avait un idiome propre, mais au contact des populations du Nord, les Foungis se modifièrent profondément, ils abandonnèrent leur ancien nom de Chillouks pour prendre celui de Foungis, ils se convertirent à l’islamisme et apprirent l'arabe (3).
Il n’y a pas lieu de raconter dans cette étude (füt-ce même possible) l’histoire détaillée du royaume de Sennar. On se contentera d'exposer sa situation politique en 1820, en insistant sur les causes, dont quelques-unes remontaient fort loin, qui ont favorisé la rapide conquête des Égyptiens.
En 1820, l'autorité nominale, sinon réelle, du roi de
(1) En 1484 d'après Cailliaud, en 1504 d'après Bruce, entre 1530 et 1540 d'après Hartmann.
(2) Ce qui a été écrit sur les Foungis, en particulier par Harrmanx, Die Nigritier et Zeitschrift fur Ethnologie, 1869 et par Tremaux, Voyage en Éthiopie et dans le Soudan oriental, n'est qu’une paraphrase de ces notions.
(3) « Lors de la fondation de cette monarchie, le roi et toute la nation des Shillooks étaient idolâtres. Mais les liaisons de commerce qu'ils formèrent avec le Caire furent cause qu'ils se convertirent bientôt au mahométisme. Ils prirent alors le nom de Fungis, qu'ils prétendent quelquefois signifier seigneurs ou conquérants et quelquefois citoyens libres. » Brucg. Voy. aux Sources du Nil, IV, p. 527. « Les musulmans, en convertissant à l'isamisme les rois de Sennar et leurs sujets, enseignent à ceux-ci l'usage de la langue arabe et les initient à la connaissance de l'écriture. » PENEY. Rev. Ethnographie, UK, p. 46. D'après Bruce, ils étaient des musulmans fort tièdes.
Sennar s'élendait au nord jusqu'à Berber. Le village d'El Aes, situé sur le Nil blanc par 13° de latitude nord environ, marquait sa limite méridionale (1). Vers 1770 les Foungis avaient momentanément occupé le Kordofan, ayant réinstallé à EL Obeïd le sultan Hachim, précédemment expulsé par le sultan du Darfour Mohammed Tyrab (2). Mais contraints de se retirer à leur tour, ils ne possédaient plus rien sur la rive gauche du Nil. Vers l’est ils s'étendaient jusqu'aux pentes du massif éthiopien. La ville de Tchelga marquait au commencement du xvin‘ siècle la limite respective des dominations du roi de Sennar et du négus de Gondar. Avec l'autorisation de ce dernier le roi de Sennar y entretenait une douane pour tous les objets exportés d’Abyssinie dans le Sennar. C’est à Tchelga que les étrangers attendaient du négus la permission d'entrer dans Gondar (3).
Les Foungis revendiquaient la possession du Taka. Ils sont les maîtres à Gos Radjeb, dit expressément Burckhardt en 1814. De ce côté, leur domination s’étendait
jusqu'à la mer Rouge.
(1) C'était le point de contact entre les Foungis et les Chillouks indépendants. C était aussi un point d'échange. Les marchands d'El Aes recevaient des Chillouks des esclaves, des courbaches en peau d’hippopotame, du tamarin. Ils leur livraient du bétail, du dourra, des étoffes de coton. Werxe. Expedition zur Entdeckung der Quellen des Weiïssen Nil, p. 79.
(2) Er Touxsy. Voyage au Darfour, p. 120. Sur la carte, qui accompagne le voyage de Bruce, on lit : Kordofan (province), récemment conquise par le royaume de Sennar sur celui de Dar Four.
(3) Guwrrecar. Reise des P. Krump. Verhandl, etc., p. 82. — Krump nomme Tchelga, Selica. — « Tchelga, passage de l’Abyssinie dans le R. de
Sennar. » Loro. Relation historique d'Abyssinie. Carte.
Faiblesse du pouvoir central. — Autant que dans les ténèbres de cette histoire de l'Afrique, on peut distinguer quelque chose à la pauvre lueur de quelques textes, le royaume de Sennar paraît avoir été en proie à de fréquentes révolutions de palais.
Sous le règne du roi d'Éthiopie, Sousnyos (1605-32), le roi des Foungis Abd el Kader, dépossédé par son frère (?) Adelan, se réfugie à Tchelga (1).
Quand Lenoir du Roule arrive à Sennar (1704), il est logé dans la maison du premier vizir que le roi avait récemment fait tuer (2).
Lors de son passage au Sennar, Bruce recueillit la liste des anciens rois. Or, parmi les vingt qui y figuraient huit avaient été mis à mort. Ce fait surprenant s'explique, dit Bruce, par l'existence de la singulière coutume constitutionnelle que voici : Jamais roi n’était sûr du lendemain. Les grands officiers de l'Etat réunis en conseil pouvaient décider qu'il était de l'avantage de la nation qu'il cessât de régner et le condamnaient à mort. Le maître de la maison du roi, le majordome, qui portait le nom de Sidi el Com, était tenu, par une obligation de sa charge, d'exécuter la sentence (3). Cette coutume était observée : et on conçoit que toute stabilité fit défaut au gouvernement de Sennar.
Bruce assista aussi, pendant son séjour, à un conflit du
roi et de son vizir, et comme c’est une crise semblable qui
(x) René Basser. Études sur l'histoire d'Éthiopie, P- 278- (2) Copie du mémoire de B. de Maillet à l'Illustre Omer Pacha d'Abyssinie, allant remplir le pachalik de cette côte, 1706. AfT. Étr. Le Caire.
(3) Bruce. Voy. aux Sources du Nil, IV, P- 529.
favorisa la pénétration des Égyptiens en 1820, il importe d'y insister.
C'était un pauvre sire que le roi alors régnant sur le Sennar ! Faible de constitution il se faisait oindre le corps d'une certaine graisse d'éléphant, qui possédait, paraît-il, des vertus singulièrement fortifiantes, mais qui ne flattait pas l’odorat. La grande chemise bleue de coton de Surate qu'il portait diflérait seulement de celles de ses esclaves par quelques ornements de soie blanche.
Timide, irrésolu, sans autorité, quand Bruce lui demanda un sauf-conduit pour revenir en Égypte, il s’excusa et s’apitoya sur la décadence du Sennar. Les fonctionnaires de sa cour le bafouaient, et l’un des plus considérables dit à Bruce, qu'il n'avait ( ni expérience, ni courage, ni amis, ni argent, n1 troupes (1) ».
En face du roi se dressait le vizir Adelan. Nous ignorons comment la famille: Adelan s'était élevée. Peney émet l'opinion que les Foungis après leur invasion et leur établissement sur le Nil moyen auraient appelé dans leurs conseils des Arabes par lesquels ils auraient peu à peu été
supplantés (2). Bruce remarqua en effet que le chef de la
(1) Bruce. Ouv. cité, IV, p. 494, 500, 5o2, 531.
(2) « Ils (les Foungs) s'étaient convertis à l'islamisme et avaient appelé dans leurs conseils les principaux des Arabes, auxquels ils avaient confié une partie de leur autorité. Cet excès de confiance accordé à des étrangers fut le principe de la décadence et la perte des princes Fundj. Les Arabes arrivés au pouvoir ne fardèrent pas, grâce aux nouveaux rois fainéants, qu'ils trouvèrent, à s'ériger en maires du palais ; tout pouvoir passa des mains des souverains entre les mains des vizirs et les meks ne conservèrent plus qu'une
autorité nominale. » Rev. Ethnogr., I, p. 399.
famille Adelan différait très manifestement de son entourage. Il avait la tête et la couleur d’un arabe et non d’un nègre, el portait une barbe bien plus fournie qu'on ne le voit ordinairement dans ces contrées (ay:
Nous ignorons aussi depuis quelle époque cette famille jouissait du crédit en possession duquel Bruce la trouva. Remarquons toutefois qu'un vizir du roi de Sennar auquel de Maillet écrivit en 1 700 porte le nom d'Haly [Al] Zogoïer (2) et non d'Adelan.
Quoi qu'il en soit, le véritable souverain du Sennar était bien le chef de cette famille. Autant Bruce avait eu en voyant le roi une impression de faiblesse, autant Adelan lui donna celle de la force. « Ce sheik, âgé d'environ soixante ans, était un homme de plus de six pieds de haut, d’une forte corpulence et marchant lentement plutôt par affectation de grandeur que par manque d’agilité (3) ».
Cet Adelan disposait de l’armée. Il avait pour lui les plus grands personnages, tels que le Sidi el Com. et l’un des principaux chefs de nomades, qui dans une conversation avec Bruce « parla avec mépris du roi de Sennar, avec respect d’Adelan et d’'Abou Kalec (son frère), dont il dit que le petit doigt suffisait pour écraser le mek et tous ceux qui osaient être de son part (4) ».
(1) Voy. aux Sources du Nil, IN 0:
(2) De Maillet disait dans cette lettre : « Je voudrais bien que nous puissions lier quelque comerce entre les estats de l'empereur mon maitre et ceux du prince que vous servez. » Cette lettre fut traduite en arabe, puis envoyée au vizir. De Maillet à Pontchartrain, 8 novembre 1700: AT. Étr. Le Caire:
(3) Brucez. Voy. aux Sources du Nil, IV; p: 505.
(4) Bruce, Voy. aux Sources du Nievre, p. 583.
Entre ces deux personnages dont l’un avait le titre de roi mais non l'autorité qu'elle confère, l’autre l'autorité, sans le litre, il ÿ avait lutte. Le roi ne voulait pas se démettre n1 le vizir se soumettre.
Après le départ de Bruce, l'obscurité se fait sur le Sennar. Pendant cinquante ans on ignore quels événements s y succèdent.
Quand la lumière réapparaît, lors de l’arrivée des Égypliens, c’est encore à une crise consütutionnelle qu'on assiste. Les mêmes personnages ou plutôt les descendants des mêmes personnages sont toujours en scène : roi Bady et vizir Mohammed Adelan. Toutefois un troisième est apparu sur le théâtre : il se nomme Hassan Regeb. Nous ne savons rien sur les causes de son élévation. Le roi est descendu à un degré encore plus bas que celui où Bruce avait vu son prédécesseur, en 1772: Adelan et Hassan Regeb se disputent le pouvoir.
Cependant à l'annonce de l'approche des Égyptiens, 1ls concluent une trêve et s'unissent pour tenter de leur résister. Mais Regeb, dans l'espoir de devenir seul le maître, rompt le pacte, et fait assassiner Adelan (1). Cette révolution est un coup de fortune pour les Égyptiens : « La nouvelle de ces troubles intestins, de ce choc des partis présentait à Ismayl une occurrence trop favorable à ses vues pour qu'il ne s’empressât pas d'en profiter (2). »
Morcellement du royaume. —— La conquête égyphenne
(1) Id. Zbidem, W, p. 196.
(2) Carrcraup. Voy. à Meroë, If, p. 333.
fut encore favorisée par le morcellement du royaume. — Les Foungis dominèrent un territoire immense, puisque à certain moment, 1l s'étendit du Sobat à la seconde cataracte du Nil. Mais leur conquête fut douce pour les peuples qui la subirent.
Ils laissèrent subsister les institutions établies et conservèrent leur autorité aux chefs locaux. Bruce insiste sur celte coutume : € Dès qu'ils soumettent un pays, ils choisissent le prince qui y règne pour leur lieutenant et le lussent jouir sous leurs ordres de son autorité première. Ainsi ils ont conservé le mek de Dongola, le Wed Agecb des Arabes, les souverains de Fazuclo, de Wed Aboud (1) ». Abd el Kader, troisième roi de Sennar, conquiert deux petits districts montagneux, djebel Moïa et djebel Segud. Il fait circoncire les princes vaincus, les rétablit dans leur gouvernement, et leur impose un léger tribut(2). Le pouvoir appartenait à cerlaines familles et s'y transmettait (3).
Théoriquement, le roi de Sennar (ou celui qui commande en son nom) manifeste son autorité de deux manières : À la mort du chef — du Mek — d’une des principautés nilotiques Halfaya, Chendy, Ras el Ouady, Berber, Dongola, c’est lui qui choisit le successeur parmi les
(:) Voyage aux Sources du Nil. IV, p. 551.
(B)LTDIdE EN ep 15:
(3) Le royaume de Dongola est héréditaire. Poncet, cité par Waddington. Journal, p. 328. — « Le gouvernement de Barbar est héréditaire à cette famille » B. de Maillet à Pontchartrain, 22 avril 1700. AfT. Étr. Le Caire. D'après Burckhardt, c'était la famille Timsah qui dominait à Berber. Travels, PI
membres de la famille au pouvoir et le nomme. Les candidats au gouvernement de Berber par exemple viennent à Sennar, intriguent, font des cadeaux aux personnages influents, bref soutiennent leur candidature (1). Le roi remet à celui qu'il agrée le signe du commandement, le Taquie el Qarne, bonnet de velours ou de soie bariolée orné de deux appendices en forme de cornes (2).
En outre, ces chefs locaux sont redevables d’un tribut au roi. (Le royaume de Saannar, dit de Maillet, est fort vaste, divisé en diverses provinces dont les gouverneurs qu'ils honorent du nom de Pacha... fournissent par an au roy une certaine quantité d'argent, tant de moutons, de bœufs, de chameaux, de chevaux, d'esclaves, selon la situation des provinces qu'ils gouvernent(3). » « C’est du Fazoql que le roi reçoit son or et beaucoup d’esclaves(4) ». Le chef de Chendy paye chaque année une subvention au roi de Sennar.
En fait l'autorité du roi de Sennar était souvent méconnue. La bonne harmonie ne régnait pas toujours entre lui et ses tributaires. Ces derniers agissaient fréquemment en toute liberté et à leur guise, comme le prouvent quelques exemples d'insoumission qui sont parvenus jusqu'à nous.
Pendant le voyage de Poncet « les peuples qui sont
au-dessus de Korti le long du Nil se sont révoltés contre le
(1) Burcknarr. Travels, p. 211.
(2) Juxker. Reïsen, I, p. 108.
(3) Mémoire de B. de Maillet, cité par De Caix De Saixr-Awmour. Relations entre la France et l'Abyssinie chrétienne, etc., p. 292.
(4) Rirrer. Erdkunde, I, p. 258.
6o LE SOUDAN ORIENTAL VERS 1820
Sennar (1) ». En 1700 «le gouvernement de Barbar, qui est une province du royaume de Sennar... ayant tué le chef de la justice que le roi y avait envoyé, s'est retiré au Caire(2) ». En 1706, le gouverneur de Dongola se soulève contre le roi de Sennar (3). La protection de ce dernier est absolument inefficace à Dongola. Elle n'empêche pas Krump et ses compagnons d’y être, en 17071, victimes de toutes les exactions possibles et (sucés jusqu’au sang » (4).
Vers 1820, le morcellement est complet. Comme on l’a vu plus haut, les Chaïqiés sont complètement affranchis. Un des princes de Berber va demander protection non plus au roi de Sennar, mais à Mehemet Ah.
Damer est une ville indépendante. De toutes parts les jeunes gens y accourent et s’accroupissent dans les écoles des Fakys pour apprendre le Coran et y étudier ses commentaires. Les prêtres passent pour quelque peu sorciers. Aussi ménage-t-on des gens, qui font à volonté l'abondance et la diselte, en précipitant la pluie sur le sol ou en écartant les nuages (5).
Dabbe est aussi une ville uniquement habitée par des prêtres. Elle possède le privilège du droit d'asile, si bien que les agents du roi ne peuvent pas y sausir les malfaiteurs (6).
(x) Poncet, cité par Waddington et Hanbury, Journal, P. 329.
(2) De Maillet à Pontchartrain, 22 avril 1700. AfF. Étr. Le Caire.
(3) /dem, 1er octobre 1706.
(4) « Die europäischen Reisenden .. mit den môglichsten Erpressungen gepeinigt und ausgesaugt worden waren. » Gumrrecar. Rêise des P. Krump. Verhandl, etc., p. 73.
@) Burcknanpr, Travels, p. 266 sqq.
(6) Gumrnecnr, Loc. cit., p. 74.
RE TNETE
Les villes de Chendy et de Métammah sont habitées par un peuple qui se nomme les Djaalin. Or, depuis quatrevingis ans que nous avons sur eux quelque lumière, ces Djaalin nous apparaissent avec une originalité de caracière, 1ls font toujours de l'opposition au gouvernement. Pendant soixante ans, ils ont protesté contre le régime égyplen, et maintenant 1ls sont les ennemis jurés du successeur du mahdi, du calife Abdullah, qui de son côté s'efforce de les anéantir (1).
Il n'y a pas de raison de supposer, qu'ils fussent plus soumis sous les Foungis. Établis dans les deux villes, les plus commerçantes du Sennar, leur richesse leur créait une situation à part. Si en 1820, le mek de Chendy Naïr Nimr payait encore un tribut au roi de Sennar, c'était par pure condescendance ; en réalité 1l jouissat de l’'indépendance (2).
Les liens qui unissaient au roi de Sennar les états tributaires habités par des populations sédentaires étaient donc partout distendus et même en certains cas complètement rompus.
Mais au milieu de ces sédentaires vivaient, naguère comme maintenant, des nomades, dont les troupeaux pâäturaient sur les bords des deux Nils, de l’Atbara, du khor el Garch, du khor Baraka.
A l’époque de Bruce voici quelle était leur situation politique.
(x) Szari Pascaa. Feuer und Schwert im Sudan, passim. Cf. notre étude sur le calife Abdullah. Rev. Deux-Mondes, 1er juillet 1896. (2) Carczraup. Voyage à Meroë, LIL, p. 107.
Il faut distinguer deux groupes : le premier se composait des nomades qui habitaient € aux extrémités du royaume » jusqu'au bord de la mer Rouge et au nord du 16° de latitude. Les géographes les nomment les peuples Bégas(1). Les principales tribus sont celles des Haddenda, des Hallenga, des Beni Amer. Ces nomades reconnaissaient la domination d’un personnage que Bruce nomme « le prince héréditaire des Arabes » ou Wed Ageeb (2).
Lors de leur arrivée les Foungis trouvèrent déjà un Wed Ageeb en place, mais fidèles à leur coutume politique, bien loin de le destituer, ils en firent & leur lieutenant ». Le Wed Ageeb continua à percevoir l'impôt sur les nomades du Taka, mais partiellement désormais au profit du roi de Sennar. Cette charge avait de l'importance, vu que « les revenus que perçoit ce prince sont plus considérables que tous ceux qu'on perçoit d’ailleurs (3) ».
Le second groupe de nomades se composait de ceux qui habitent au sud du 16° de latitude : Takruri, Debainas Rekabin. C'était le vizir Adelan, qui percevait l'impôt sur eux. La raison pour laquelle ils ne pouvaient pas se soustraire à cet impôt est si curieuse, elle présente un si singulier exemple de rapports entre la zoologie et la politique, qu'on doit ÿ insister un peu longuement.
Il existe au Soudan oriental une mouche que Bruce
nomme zënb, Calliaud sorrett, et que les entomologistes
(1) Juxxer. Reisen in Afrika, I, p. 108.
(2) Cailliaud le nomme Lodaguib, Werne Wood Agib. (3) Bruce. Voyage aux Sources du Nil, IV, 510.
assimilent à la fameuse mouche tsétsé(1). On sait que la piqüre de cet insecte entraîne la mort de certains animaux : chameaux, chevaux, bœufs, moutons et chiens. On n’est pas encore absolument fixé sur la nature de la maladie qu'elle communique. Longtemps, on avait supposé sur la foi de Livingstone (2) qu'il s'agissait d’une intoxication par un venin. Q Il était bien naturel de penser que la mouche secrétait, comme beaucoup d'insectes, d’arachnides et de serpents, comme les scorpions et les vipères un poison d'extrême virulence. »
Actuellement les entomologistes ont plutôtune tendance à supposer, que la tsétsé, incapable de tuer par ellemême, sert simplement de véhicule à une bactérie pathogène. € La mouche transporterait l'épidémie d'animal à animal » (3).
Quoi qu'il'en soit, la tsétsé exerce ses ravages au Soudan
(x) Bigot donne les noms Zymb et Tsétsé, comme synonymes. Ann. Soc. Entomol. France, V, 1885, p. 120-4.
(2) Livinesrone. Die Tsetse Fliege, die grosse Plage sud Afrika’s. Peterm. Mitteil, 1857, p. 526. « La glande que secrète le poison se trouverait à ia base de la trompe. »
(3) Telle est aussi l'opinion de M. Bouvier, professeur d’entomologie au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Ce savant a eu l'obligeance de me donner sur la question de précieux renseignements oraux. Je lui adresse ici l'expression de ma respectueuse gratitude. Cf. Scnocn. Die Tsetseflieg Afrikas. Mitteil. der Schweiz. entom. Gesellsch., &. VI, 1883, p. 685-6. — Van der Wulp. Over de Tsetse Vlieg. Tidjsch voor Entomol., t. XXVII et XXVIIE, 1884, 1885. — LagourBëne. Bull. Soc. entom. France, t. VIT, 1888, p. ezvrrr-1x et surtout Bruce, Preliminary Report on the Tsetse FIÿ- Dioscan or Nagana in Zululand, 1 vol. in-8. Durban (Natal), 1896. M. Louis Olivier a publié une excellente analyse de cet ouvrage dans la Revue générale des Sciences, 1896, p. 586.
6h LE SOUDAN ORIENTAL VERS 1820
oriental, mais non toute l’année ni uniformément en tous lieux. Elle n’est dangereuse que pendant la saison humide, et d'autre part on ne la rencontre pas au nord du 16° de latitude septentrionale.
Ces conditions physiques ont déterminé le genre de vie des nomades. Dès l'apparition des premières pluies, ils” plient leurs tentes et leurs bagages, se dirigent vers le nord avec femmes et enfants, et viennent camper à la latitude de Berber. Ils soustraient ainsi leurs animaux à la mort, et retournent dans le sud au début de la saison sèche(1).
Ces exodes de nomades avaient lieu sans doute, bien avant qu'un royaume des Foungis se fût établi sur le Nil moyen: ils ont survécu à sa disparition (2), puisque Junker croisa ces tribus en marche.
Or les maîtres de Sennar avaient su tirer profit de ces migrations régulières. Lors du séjour de Bruce, Adelan appostait en certains points des soldats qui attendaient les nomades et les autorisaient seulement, après acquittement de l'impôt, à passer de la zone dangereuse dans celle où les animaux vivent indemnes (3).
Nous ignorons dans quelle mesure ce second groupe de
(1) Brucs. Voyage aux Sources du Nil, IV, p. 510.
(2) La mouche détermine les déplacements de nomades. Ceux-ci la fuient. Cette mouche ressemble à notre guépe, sa piqüre fait jaillir le sang de la peau la plus épaisse. .. Elle est propre à certaines localités du Soudan. Pexe*. Rev. d'Ethnographie, I, p. 487. — Les Rufaa el Cherk passent au nord de la ligne télégraphique d'Abou Haraz à Ghedaref pour trouver des pàturages et échapper à la mouche tsétsé. Lieut-col. Srewarr. Blue Books Egypt., 1883, n° 22, p. 6.
(3) Bruce. Voy. aux Sources du Nil, IV, p. 58.
en,
nomades obéissait encore en 1820 au roi de Sennar. Mais nous savons que le premier groupe, les nomades du Taka. s'était affranchi de toute sujétion. Leur chef le Wed Ageeb, qui déjà avait parlé en très mauvais termes du roi de Sennar à Bruce (1) était devenu en 1820 complètement indépendant (2). |
Les rois de Sennar n'avaient done pas réussi à constituer un État. On ne voit point d'institutions communes appliquées uniformément du Dongola au Fazoql, du Kordofan au Taka. Aucun texte ne fait allusion à l’existence d'un corps de fonctionnaires, de préfets, envoyés de Chendy à Gedaref, de Berber à Halfaya, et chargés de faire dominer partout un même esprit.
Si les différentes parties du royaume de Sennar avaient été sohdement attachées les unes aux autres, on peut gager que les Égyptiens auraient échoué dans leur entreprise. Les arrière-neveux des vaincus de 1820 furent invincibles, quand de 1882 à 1885, l'enthousiasme religieux et des sentiments communs de haine les unirent momentanément. Ils chassèrent les Égyptiens qui cependant avaient pour eux l'avantage de la position acquise; mais en 1820, une semblable union faisait défaut aux Soudanais. Les différents groupes de populations capitulèrent successivement devant l’envahisseur.
Faiblesse de l’armée. — Enfin l’état précaire de l’armée du Sennar aggravait encore la faiblesse de sa situation. Les
Foungis avaient dû constituer autrefois une véritable puis-
(1) 1bid., p*583.
(2) Carrraup. Voy. à Meroë, If, p. 195.
H. DenÉraix. 5
sance militaire, pour s'étendre, commeilsle firent, jusqu’au Dongola.
Cette ancienne ardeur de conquête n'était pas encore éteinte vers 1770, puisqu'ils s’emparèrent du Kordofan.
La force du Sennar résidait alors dans la cavalerie. Bruce fait le plus vif éloge des troupes qu'il vit rassemblées au camp d'El Aira. « C’est sans contredit un des plus beaux spectacles qu'il soit possible de voir. Je puis assurer qu'il n’y a pas en Europe un corps de cavalerie aussi magnifique que celui-là (1). » Ce camp contenait quatre cents hommes. Il y en avait d’autres semblables, mais Bruce n’en donnant pas le nombre, l'effectif total de ces troupes reste pour nous incertain. Cailliaud estime que le roi de Sennar pouvait disposer au temps de sa splendeur de quatre à cinq mille cavaliers (2). Bruce vante aussi leur valeur dans l’action, et l’habitude des rois d’Abyssinie de s’en servir comme troupes mercenaires prouve que leur réputation s'était étendue au loin (3).
Si Ismaïl avait rencontré de pareils cavaliers en face de lui, il aurait conquis moins facilement le Sennar. Mais en 1822 cette troupe d'élite avait disparu; nous ignorons à quelle époque: Cailliaud dit laconiquement : «€ Depuis longtemps, 1l n'existe plus de cavalerie(4). »
Les fantassins étaient trop mal armés pour pouvoir espérer vaincre les Égyptiens. « En 1772 le Mek de Sennar
(1) Bruce. Ouv. cité, p. 5o3-4.
(2) CarrrrauD. Ouv. cité, IT, p. 291.
(3) Harrmanx. Die Nigritier, I, p. 429, note-4, d’après Bruce et Salt. (4) CarzurauD. Ouv. cité, Il, p 297.
ROSES (fl
n'a pas un seul fusil dans son armée. » Quelques trente ans plus tard, les armes à feu sont encore très rares, Q il n'ya que le souverain et les principaux officiers de sa maison et de sa garde qui en puissent porter (1). »
Elles inspiraient aux habitants une véritable terreur comme le prouvent deux anecdotes rapportées par Burckhardt. Un jour à Chendy, un Djaalin entra dans sa maison pour lui vendre des plumes d’autruche, mais apercevant un fusil dans un coin, 1l déclara qu'il ne resterait pas un instant de plus dans le voisinage d’un instrument aussi dangereux, et demanda à ce qu’on l’emportât.
Quelque temps auparavant, un Égyptien envoyé par Méhemet Ali au Sennar sous un prétexte fallacieux et en réalité dans un but d'espionnage passait par Chendy. Il eut l'idée de mettre en batterie deux petits canons que portaient ses chameaux : aux premières détonations, la foule prit peur ; les uns se jetèrent sur le sol en criant : au secours | et tout ce qui n'était pas littéralement atterré s’enfuit (2).
Les armes d’attaque des habitants du Sennar étaient donc leurs lances, leurs casse-tête en bois dur, leurs couteaux de jet, qui ressemblent si étonnamment aux trombaches que nos explorateurs ont récemment trouvés aux mains des riverains de l’Oubangui. Ils prétendaient arréter les balles avec leurs boucliers en peau de rhinocéros
ou de girafe (3). Pour tous ces motifs, les Foungis ne pou-
(x) Lapanouse, Mém. sur le Sennar. Mém. sur l'Égypte, IV, p. 94. (2) Buroxaarpr. Travels, p. 287.
(3) Carccraup. Ouv. cité, I, p. 289. — La planche LVI du t. IT de l'Atlas
vaient résister, et dès l’entrée des Égyptiens en campagne, le royaume de Sennar était condamné.
Un siècle avant, de Maillet écrivait: « Si les États de mon Empereur étaient à portée de ceux de ce Roitelet [du Sennar |, et qu'ils n’en fussent pas séparés par tant de mers et d’autres états, les seuls marmitons de ses cuisines sufliraient pour l’exterminer lui et tous ceux de son pays (1). » Il disait encore : « Le roitelet de Sennar ne ferait pas tête à 300 méchands hommes de ce pays(2) ».
Ces lignes trahissent le dépit, ou plutôt la rage qu'éprouva de Maillet, à la nouvelle de l'assassinat de Lenoir du Roule, désastre qui affaiblissait l'influence française en Orient, et donnait raison contre le Consul à ses ennemis, les membres de la Nation Française, qui avaient prédit l'insuccès et, au lieu d'accompagner le jour de son départ Lenoir du Roule jusqu'à la porte du quartier franc, jusqu'à & la Tête de la Contrée », l'avaient, persifleurs et narquois, regardé passer du seuil de leurs maisons.
Mais cent ans plus tard, cette boutade n’eût été que l'expression humoristique de la vérité. Quelques jours après l'entrée d’'Ismaïl dans la ville de Sennar, Calliaud
s’y promenant en curieux était frappé & de son aspect de
qui accompagne l'ouvrage de Cailliaud représente les armes en usage au Sennar. On pourra comparer les trombaches représentés par Cailliaud à ceux rapportés par M. Dybowski des bords de l'Oubangui, exposés dans la galerie de zoologie du Muséum d'histoire naturelle de Paris en octobre 1892, et reproduits dans Za Nature, 1893, [, p. 8.
(x) Copie de la lettre écrite par de Maillet au roi d’'Abyssinie, 25 septembre 1706. Aft. tr. Le Caire.
)2) De Maillet à Pontchartrain, 6 décembre 1707. Ibidem.
DARFOUR ET KORDOFAN 69 misère » : 1l voyait les maisons dégradées, l’ancienne résidence royale à moitié en ruines (1). Cette ville représentait bien l’image de cette monarchie délabrée, que les hommes du nord eurent tôt fait de réduire en miettes (2).