IV. — DARFOUR ET KORDOFAN
Les deux groupes d’oasis qui constituent le Darfour et le Kordofan étaient en 1820 placés sous la même domination ; mais les sultans du Darfour ne gouvernaient en fait que cette dernière contrée dans laquelle ils avaient établi leur résidence.
Au Kordofan, ils déléguaient un lieutenant, un musellim (3), qui jouissait d’une indépendance presque complète.
Si Mohammed bey le Defterdar avait pénétré en 1821 dans le Darfour, 1l y aurait éprouvé vraisemblablement une très vive résistance. Les populations qui l’habitent sont les plus belliqueuses de toutes celles du Soudan oriental comme tous les voyageurs l’ont remarqué. Ce sont des Forans qui dominent depuis que le régime égyptien ayant été renversé, les Soudanais disposent d'eux-mêmes. Abdullah désigné par le Mahdi Mohammed Ahmed comme son calife ou suc-
(x) Voyage à Meroë, If, p. 258.
(2) Burckhardt était absolument persuadé de la facilité de la conquête du Soudan. « Si 250 misérables Mamelouks ont conquis et pris possession du Dongola, malgré les efforts réunis des Dongolais et des Chaïqiés, un corps d'Européens expérimentés auraient peu à redouter de ces Africains divisés en petites principautés, sans cohésion entre elles. » Travels, p. 288.
(3) Nachtigal traduit musellim par Statthalter.
cesseur, et qui règne depuis le 22 juin 1885 à Omdurman est originaire du Darfour. C’est aussi la patrie de la tribu guerrière des Taacha, qui a subjugué les populations paisibles de la vallée du Nil, et qui constitue dans le Mahdisme soudanais une sorte d’aristocralie (1).
Les sultans qui gouvernaient ces populations dans la seconde moitié du xvin° siècle, Mohammed Tyrab, Abd el Rahman, apparaissent dans les récits de Browne, de Mohammed el Tounsy, de Nachtigal, comme des hommes très énergiques. Ils diffèrent complètement des souverains du Sennar : autant ces derniers sommeillent, autant les premiers sont vivants. Constamment en campagne, ils combattent tantôt le voisin de l’ouest, le Ouadai, tantôt les nomades du sud (2), tributaires toujours en rebellion.
Le sultan qui régnait en 1821, Mohammed Fadl, ne le cédait en valeur ni à son père ni à son oncle ses prédécesseurs. [l avait réussi à reconquérir le pouvoir sur l’eunuque Kurra, qui ayant été son tuteur pendant sa minorilé, conservait des allures de maire du palais ; il maintenait ses troupes en haleine par de constantes campagnes dans le sud et dans l'ouest (3).
Mais Mohammed bey le Defterdar n’eut pas à se mesurer avec lui. Il attaqua en effet non le Darfour mais le Kordofan, et Mohammed Fadl ne fit qu'un effort très médiocre pour retenir ce pays sous sa domination.
Cette sorte d’indifférence s'explique par les rapports
(x) Srarin Pascna. Feuer und Schwert im Sudan, passim. (2) Frogenrus. Die Heidenneger, p. 107-8.
(3) Nacuaricaz. Sahara und Sudan, II, P- 390.
DARFOUR ET KORDOFAN mi
antérieurs des deux pays. Au commencement du xrx° siècle, Mohammed el Tounsy recueillit sur ce point les traditions suivantes : Deux siècles auparavant, deux frères, Soliman et Moucçalba, étaient parvenus au pouvoir, l’un au Darfour, l’autre au Kordofan. Leurs descendants respectifs continuèrent à gouverner chacun des deux pays, en bons termes réciproques, mais dans une complète indépendance.
Cependant à l'époque où Mohammed Tyrab régnait sur le Darfour, la guerre éclata entre lui et son parent éloigné, Hachim, sultan du Kordofan. Hachim fut expulsé du Kordofan que Tyrab réunit au Darfour. Le successeur de Mohammed Tyrab, Abd el Rahman, nomma l’'eunuque Kurra, gouverneur du Kordofan. Ce dernier envoya régulièrement d'importants présents d'esclaves, d’or, de gommes au Facher, c’est-à-dire à la résidence d’Abd el Rahman, mais se conduisit au Kordofan comme üun souverain, et non en gouverneur temporaire. Ainsi le Kordofan recouvra son indépendance politique (x).
A l’imitation de son prédécesseur, le Musellim, le gouneur, nommé par le sultan Mohammed Fadl, et qui en 1821, lors de l'agression des Égyptiens, résidait à EI Obeid tentait lui aussi, au témoignage de Nachtigal, de se rendre indépendant (2).
Entre Darfour et Kordofan, il n’y avait donc pas d'union. Aussi Mohammed Fadl ne disputa-t-11 pas avec beaucoup
(x) Ec Tounsx. Voyage au Darfour, p. 66-80, 120. (2) Sahara und Sudan, III, p. 390.
d'énergie aux Égyptiens un pays, dont il n’était en somme que le possesseur nominal (1).
En 1821, les habitants du Kordofan abandonnés à euxmêmes se défendirent avec courage, avec plus de courage même qu'aucun autre peuple du Soudan. Mais bien qu'armés de lances munies de pointes renversées et d’autant plus redoutables, que leurs blessures provoquent fréquemment le télanos (2), ils durent eux aussi céder
devant les armes à feu.
(1) Il y a lieu de remarquer combien dans son histoire du Darfour (Sahara und Sudan, Il). Nachtigal passe rapidement sur la conquête du Kordofan par les Égyptiens. Cet événement était certainement de peu d'importance aux yeux des personnes qui le renseignèrent.
(2) PEneyx. Rev. d'Ethnographie, X, p- 518.