III. — CONQUÊTE DU ROYAUME DE SENNAR
Ismaïl Pacha fit un second séjour dans un camp établi sur la rive gauche du Nil en face de Berber. Il y reçut immédiatement la soumission du mek de Berber, de ce Nasreddin, qui avait souhaité, peut-être même provoqué l'invasion égyptienne (1).
Le mek de Chendy Nair Nimr se fit attendre plus longtemps. Quand enfin 1l se présenta, Ismaïl le reçut avec une froideur marquée, s’abstint de la moindre des politesses en usage dans les pays d'Orient, en ne lui offrant ni la pipe ni le café (2). Nair Nimr fut très froissé de cet accueil. Quoiqu'il ait fait à Ismaïl des présents de chameaux et de chevaux (3), on voit dès lors poindre cette
(x) L'auteur de À narrative of the Expedition to Dongola, dit the third Cataracte, p. 99 note ; mais il se trompe, c'est bien de la 4e cataracte qu'il s'agit.
(2) Voir plus haut, p. 42.
(3) Carcrraur. Voy. à Meroë, p. 122-123.
84 LA CAMPAGNE 1820-1822 inimitié, qui devait dans la suite avoir pour Ismaïl de si tragiques conséquences.
Après l’arrivée des bateaux et d’une partie des troupes destinées à remplacer celles qui occupaient le Dongola, Ismaïl se remit en marche vers le sud, en suivant la rive gauche du Nil. Il n'éprouva point de résistance de la part des habitants. Le Wed Ageeb, le chef des nomades qui r'ésidait à Halfaya, fit acte de soumission (1).
Mais cette partie du Soudan est pauvre, peu peuplée, le désert affleure à tout instant jusqu’au Nil, sur le solil ny a que des herbes ou des acacias rabougris. L'armée égyptienne qui déjà n’était pas dans l'abondance devant Berber souffrit beaucoup de la disette pendant cette marche. Le 27 mai 1821, elle arriva devant le confluent des deux Nils, et campa en un lieu, bien inconnu alors, mais auquel dans l’avenir la célébrité était réservée : à Omdurman. Cinq bateaux seulement avaient suivi l’armée jusqueà. Hommes et bêtes se mirent à la nage, franchirent le Nil blanc et abordèrent à la pointe de la presqu'île que limitent les deux fleuves, à Ras el Khartoum (2).
Pendant que l’armée d’Ismaïl pénétrait dans le Soudan, de graves événements s’élaient produits à Sennar.
Nous avons dit que Mohammed Adelan et Hassan Regeb, ces deux personnages qui se disputaient le pouvoir, après avoir réduit le roi Bady à un rôle complètement nul,
avaient résolu de conclure momentanément une alliance
(1) À narrative, etc., p. 131-136.
(2) Ibid., p. 233-234.
pour résister à Ismaïl (1). Nous avons ajouté qu'Hassan Regeb rompant la trêve, probablement dans l'espoir de rester seul le maître de tout le royaume, avait fait assassiner Mohammed Adelan (2).
Or ce crime servit les intérêts d’'Ismaïl : les fils et les partisans d’Adelan l’accueillirent en effet comme un vengeur. Devant la réprobation générale, Hassan Regeb s’enfuit en Abyssime. Le roi Bady se montra complètement incapable d'user de ce pouvoir que les circonstances lui restituaient, 1l se porta au-devant d’'Ismaïl, le rencontra à Ouled Medina sur la rive gauche du Nil bleu, et déclara reconnaître Mehemet Al, comme maître du royaume. Ils entrèrent ensemble dans la ville de Sennar, le 12 juin 1821. C'est ainsi que sans combattre et rien qu’en se présentant, les Égyptiens devinrent les maîtres de cet antique royaume des Foungis du Sennar.
Ismaïl resta à Sennar jusqu’au 5 décembre 1821. Il fit poursuivre les assassins de Mohammed Adelan qui furent pris au delà de Rahad et ramenés (3). Pendant son séjour arriva d'Égypte son frère Ibrahim, qui méditait une gigantesque expédition dans les contrées inconnues de l’Afrique intérieure, mais que son état de santé précaire ne lui permit pas d'exécuter (4).
Cependant, quelque aisée et rapide qu'ait été la pénétration d’'Ismaïl dans le Soudan, le principal de ses désirs
(x) Carzrraup. Voy. à Meroë, IT, p. 242.
(2) CarzrrauD. Ouv. cité, IE, p. 189.
(3) Garrzraup. Ouv. cité, IT, p. 198-207.
(4) Tbid., IL, p. 398.
n'était pas satisfait. Une razzia accomplie dans les montagnes du Bertat par un de ses officiers lui avait bien procuré deux mille nègres environ, mais on était encore loin des multitudes qu’on espérait capturer (1). Les Égyptiens n'avaient pas non plus découvert encore la moindre trace de ces fameux gisements d’or, qui excitaient leur convoitise.
Ismaïl résolut donc de poursuivre sa marche vers le
sud. Il quitta promptement la rive du Nil, s'engagea à l’ouest dans la région montagneuse où s'élèvent le djebel
Kerebyn, le djebel Kilgou. Puis se dirigeant vers l’est 1l revint au Nil, reçut la soumission du mek de Fazoql (2). ct s’engagea le long de la rivière Toumat. Le point extrême de l'expédition fut le mont Singué, situé près de Kamamÿl entre le 10° et le 11° de latitude.
Cette partie de la campagne fut de beaucoup la plus pénible pour les troupes ég gyptiennes. Les nègres remis de la première frayeur que leur causaient les armes à feu, et s’apercevant qu'elles faisaient souvent plus de bruit que de mal, s’enhardissaient chaque jour davantage. La nature montagneuse et boisée de leur pays en favorisait la défense. Quand les Égyptiens s’avançaient au fond des vallées, et surtout quand ils escaladaient les montagnes, ils recevaient des troncs d'arbres et des quartiers de roc lancés par les nègres. Ce moyen de défense primitif réussit, el Ismaïl faillit personnellement en être la vicime.
Les pertes que ces escarmouches quotidiennes infli-
(:) CarscrauD. Ouv. cité, II, p. 398.
(2) 1bid., IT, p. 397.
geaient à son armée, l’insuccès des recherches réitérées de mines d'or déterminèrent Ismaïl à reprendre le 11 février 1822 la direction de Sennar (1).
Aïnsi en dix-huit mois une armée égyptienne avait pénétré jusqu'à plus de onze cents kilomètres de la Médilerranée, à l’intérieur de cette Afrique qui alors surtout aurait élé, à Juste tre, qualifiée de « continent mystérieux ». Elle avait conquis des pays vaguement connus par les rapports de quelques marchands, elle avait pénétré chez des populations dont les plus savants géographes d'occident ignoraient même le nom. Et cette expédition prodigieuse avait été accomplie par une troupe forte seulement de quatre mille hommes.
Assurément les Égyptiens ne rencontrèrent point chez les populations une bien vive résistance, mais ils eurent d’autres ennemis à combattre.
Ils subirent la faim, car il n’y avait point dans l’armée de service d’intendance et ils durent pendant des mois manger du dourrah avarié (2) et des fruits de palmier doum. Ils furent en proie à la maladie, car la dysenterie et la fièvre s'abattirent sur eux (3), et il n’y avait pour ainsi dire pas non plus de service sanitaire.
Ils furent atteints du découragement que provoque le
mal du pays, car ces hommes habitués à des pays dénudés
(1) CarczrauD. Voy. à Meroë, III, p. 37, 49-51.
(2) Garczraup. Voy. à Meroë, If, p. 313.
(3) Déjà dans le Dongola, l’armée est mal portante. WappiN@Tox. Ouv. cité, p. 136-7. — Le 25 septembre 1821, on comptait 600 morts et 2,000 malades.
et secs se sentaient perdus au milieu des hautes herbes des savanes et à l’ombre des forêts humides.
Si les Égyptiens triomphèrent de tous ces maux, c’est qu'ils avaient à leur tête Ismaïl Pacha. Une fois de plus il donna la preuve de ce que peut à la guerre l'énergie du commandant en chef. Cailliaud, juge généralement sévère, fait bien haut l'éloge de son courage (1). On peut gager que, s’il avait été doué d’un caractère limoré, les Égyptiens se seraient arrêtés en roule, en dépit de leur arme-
ment supérieur, et de la faiblesse de leurs adversaires.