IRRITATION DES POPULATIONS
Eux-mêmes n'étaient pas, ne sont pas maintenant encore animés de sentiments plus muséricordieux. On le vit bien, quand, par un retour de fortune, les descendants des vaincus de 1820 devinrent à leur tour les maîtres des fils des vainqueurs. A la prise de Khartoum, en janvier 1885, pour contraindre les Égyptiens à dévoiler leurs cachettes d'argent, les Madhistes les flagellaient si rudement que des lambeaux de chair pendaient comme des loques autour de leur corps, ou bien ils les suspendaient par les pouces el les balançaient en l'air jusqu'à complet évanouissement (1).
Mais, comme il arrive, si les Soudanais triomphants considérèrent de tels actes comme la conséquence naturelle de la victoire, 1ls les jugèrent odieux, lorsqu'ils les subirent.
L'agitation commença pendant qu'Ismaïl séjournait encore à Sennar. Les indigènes se réjouissaient du fâcheux état sanitaire de l’armée égyptienne. € Un air de triomphe et de bravade rayonnait sur la figure de tous les habitants ». € Tout faisait redouter une insurrection (2). » Pendant qu'Ismaïl est parti pour le Fazoql et le Bertat, les indigènes propagent des bruits alarmants, répandent que l’armée égyptienne est détruite. Les courriers envoyés par Ismaïl à Sennar sont arrêtés en route et un convoi de munitions qu'on lui expédie est pillé. & La sédition prenait les caractères les plus alarmants : déjà dans quelques vil-
lages, on avait massacré les habitants qui y tenaient gar-
(1) Szarix Pascua. Feuer und Schwert im Sudan, p. 327-8. — Oun- WALDER. Aufstand und Reich des Mahdi im Sudan, p. 103-104. (2) Carczraup. Voyage à Meroë, Il, p. 317.
gô LA CAMPAGNE 1820-1822
nison (1). » Puis l'agitation gagne les pays du nord, et une insurrection éclate dans la province d'Halfaya (2).
Or non seulement le Mek de Chendy Nair Nimr partageait ces sentiments universels d’hostilité contre les Égyptiens, mais encore il avait plus que personne des raisons de souffrir de leur présence. Aussi une provocation imprudente d’Ismaïl Pacha le détermina-t-l à prendre une résolution extrême. Cailliaud qui vit Nair Nimr en juillet 1821, lors de son passage à Chendy, remarqua € son regard dur et son humeur sombre ». Il est, dit-1l, «plein d’orgueil et d’audace » (3). Jusqu'en 1812 1l subit les attaques incessantes des Chaïqiés sans consentir à mettre bas les armes (4). Après le drame de 182», il se réfugia dans les montagnes d'Éthiopie, d'où il harcela sans trêve les Égyptiens, en partisan insaisissable (5). Ni le courage, ni l'énergie ne faisaient donc défaut à cet homme dont la figure se détache en relief au milieu des personnages effacés en présence desquels se trouvèrent les Egyptiens. Ses rapports avec les Égyptiens furent toujours tendus. On a vu plus haut qu'il avait fait attendre sa soumission
et qu'Ismail lui en avait su mauvais gré (6). Il avait été
(x) Carczraup. Voy. à Meroë, IT, p. 76.
(2) Id., I, p. 76, 98.
(3) Id., IT, p. 300.
(4) BurckHARDT. Travels, p. 278. Les Chaïqiés firent la paix avec Nair Nimr, pour attaquer les Mamelouks fugitifs, qui arrivaient au Dongola.
(5) Werwe. Feldzug von Sennar nach Taka, p. 278. — Une seule fois, Nair Nimr faillit être pris pendant une razzia accomplie par le gouverneur du Soudan, Achmed Pacha. D'Arnaup. Journal de route, Il, 12 avril 1847.
(6) Voy. p. 83.