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CHAPITRE PREMIER

Les causes de la conquête.

Mehemet Ali, Pacha d'Égypte (1), étendit considérablement de 1820 à 1822 ses possessions territoriales vers le Sud.

De la seconde cataracte du Nil, les limites de sa domination furent portées jusqu'aux montagnes du Fazoql et du Dar Nouba, à une distance de onze cents kilomètres. Les populations des pays de Dongola et de Berber, du Sennar et du Kordofan durent se soumettre aux volontés du Pacha, qui gouvernait au Caire. Le Nil devint un fleuve égyptien depuis son delta jusqu'à l'endroit où on le voyait surgir des contrées mystérieuses de l'Afrique centrale.

(x) L'habitude s’est établie en Europe de nommer Mehemet Ali : le Viceroi d'Égypte. Cette expression est fautive. Mehemet Ali a été Pacha d'Egypte, et au même titre, jusqu'en 1841, que les Pachas envoyés en Égypte, par les Sultans, au xvie et au xvirie siècles, pour y gouverner en leur nom.

H. Denérainx. . 1

Mehemet Ali ne s’est personnellement jamais expliqué sur les motifs pour lesquels 1l envoya ses armées conquérir le Soudan. Le D: Peney est donc autorisé à écrire dans ses Mémoires, que « c’est un secret que le vice-roi1 a emporté comme tant d’autres secrets dans la tombe » (1).

Toutefois il est permis d'émettre à cet égard certaines conjectures qui ont pour elles toute l'apparence de la vérité.

La principale cause de l'expédition de 1820 a été, à notre avis, d'ordre économique. Mehemet Ali a voulu conquérir le Soudan, parce qu'il le supposait fécond en produits de toute espèce, riche en mines, surtout en mines d'or, abondamment peuplé, et propice par suite à

la chasse aux esclaves.

Les besoins d'argent de Mehemet Ali furent toujours considérables.

Assurément il n’était pas d’un naturel prodigue et ses goûts personnels n'avaient rien de dispendieux.

Puckler Muskau, quand il fut reçu par lui à Alexandrie, remarqua la simplicité de sa mise. Il était vêtu d'une pelisse brune, son tarbouche n'était pas orné de pierreries. Il ne portait pas de bijoux aux mains. Un soin extrême de

sa personne, une propreté méticuleuse, semblaient former

(1) Mémoires sur l'Ethnographie du Soudan égyptien. Revue d'Ethnographie, T, p. 398.

toute sa parure (1). Sa table était frugale: son équipage modeste. Il sortait dans une calèche très simple attelée de deux chevaux fort ordinaires (2).

Dans le budget de l'Égypte pour l’année 1833, qu'a publié Bowring, les dépenses totales s'élèvent à 420,505 bourses (52,363,125 francs) : or les dépenses de la maison de Mehemet Ali, « Household expenses of the vice roy », y sont comptées pour 4,000 bourses seulement (500,000 francs) (3).

Ses résidences étaient peu nombreuses et bien inférieures en magnificence aux édifices splendides, dont plus tard le khédive Ismaïl Pacha orna l'Égypte. Ses demeures d'Alexandrie (4), du Caire et de Choubra ne sauraient soutenir la comparaison avec les palais de Gizeh ou de Gezireh, d'Hassan ou d'Hussein, de Boulaq Dagrour, de Koubbé ou d’Abdin, que son petit-fils se complut à élever, à décorer et à meubler avec luxe.

Mehemet Ali ne se laissa pas non plus aller à l’incurie en matière de finances, ce fléau des familles et des états musulmans. Il avait une vue très claire de ses ressources et de ses charges (5) et connaissait son budget jusque dans

(x) Aus Mohammed Alï's Reich, I, p. 176.

(2) Renseignement oral de M. le comte Benedetti, attaché de 1840 à 1848 au Consulat général de France à Alexandrie, et chargé par intérim de la gérance du Consulat.

(3) Bowric. Report on Egypt., p. 45.

(4) La salle d'audience du palais d'Alexandrie est simple, le grand escalier est en marbre de Carrare, mais la rampe est en bois. Pucxrer Muskau. Ou: cit:, 1, p. 1ôr.

(5) BowrixG donne les budgets de 1821, 1829-30, 1833 (sans d'ailleurs

h CAUSES DE LA CONQUÊTE

les détails. Au début de l’année, il fixait la somme qu'il jugeait nécessaire à chacun des services et réduisait les écritures au minimum.

L'homme privé était donc économe, l’homme public bon administrateur. Mais son ambition, ses hautes visées politiques, son enthousiasme pour les choses d'Europe l’entraînèrent à de grandes dépenses.

Ses guerres en Arabie, en Morée, en Syrie, l’occupation du Soudan l’obligèrent à entretenir des effectifs de troupes très élevés. En 1811 il avait déjà près de 20,000 hommes sous les armes (1). À certains moments, il en eut plus de 100,000 (2): force colossale pour les ressources de l'Égypte, et que l’un des agents européens du pacha, l’un des plus passionnés parmi ses admirateurs, reconnaît € n'être point en rapport avec la population et nécessiter des contributions qui surchargent le peuple » (3).

Il créa une flotte, peut-on dire de toutes pièces, car du gouvernement des Mamelouks, il n’hérita pas même d’une carène de vaisseau. Non seulement il acheta des bâtiments à Marseille, à Venise, à Gênes, à Livourne, mais il voulut en outre devenir lui-même constructeur de navires et

commença par établir à grands frais un arsenal maritime à

indiquer l’origine de ses chiffres). Dans les trois cas, les recettes sont supérieures aux dépenses. Report on Egypt, p. 44.

(1) Drovetti, vice-consul chargé de la gestion du consulat général de France à Alexandrie, à S. Exc. Mer le Ministre des Relations extérieures de l'Empire français, 19 avril 1811. Archives Minist, Affaires étrangères, Le Caire.

(2) 107,628 hommes en 1837, chiffres communiqués à Bowring par Campbell, agent et consul général d'Angleterre. Report on Egypt., p. 50.

(3) GLor Bey. Notes sur l'Égypte. Bull. Soc. Géogr., 1832, IL, p. 273.

Alexandrie (1). Après la destruction d’une première flotte à Navarin, il en créa une nouvelle (2).

Si Mehemet Ali dépensait beaucoup d'argent pour être en mesure de triompher de ses ennemis par la force, il ne lui en coûtait guère moins, quand il négociait avec eux.

Deux ambitions dominèrent sa vie : posséder l'Égypte en toute souveraineté avec faculté de la transmettre héréditairement dans sa famille: ajouter à la domination de l'Égypte celle du pachalik de Syrie. C'était au Sultan, son suzerain, qu'il appartenait de réaliser ce double rêve. Avant de s'efforcer de lui arracher violemment ces concessions par la force, Mehemet Ali tenta de se les faire accorder de bonne grâce (3).

Or il n’est pas de pays, où se puisse à plus juste titre qu'en Orient appliquer ce dicton populaire, que les ca-

deaux entretiennent l'amitié. Dans l'empire ottoman le bak-

(1) Rurpec. Reiïsen in Abyssinien, [, p. 33. — Déjà M. Ali avait dépensé un million et beaucoup de temps, pour créer un arsenal à Alexandrie quand de Cerizy lui fut présenté. M. Ali lui demanda son avis, de Cerizy critiqua vivement les travaux. M. Ali lui demanda alors un mémoire détaillé résumant ces critiques et proposant un nouveau plan d’arsenal. Convaincu par de Cerizy, M. Ali oublia les sommes inutilement dépensées et donna l'ordre de commencer les nouveaux travaux. Il fallut creuser un bassin dans la mer, accomplir des travaux de terrassement, et cependant quatre ans après, non seulement l'arsenal était achevé, mais de grands vaisseaux de ligne sortaient du chantier. Pucxrer Musxau. Aus Mohammed Alr's Reich, I, p. 94-05.

(2) État de la flotte en 1832. Cror Bey. Loc. cit., p. 276. — État en 1837 : vaisseaux de ligne, 8; frégates, 7; corvettes, 4; bricks, 9 (dont un vapeur) ; en chantier, vaisseaux de ligne, 4 ; frégates, 3. Pucxrer-Musxau, loc. cit., I, p. 98-101. — Cf. Bowie, Report, etc., p. 5-5.

(3) Les idées de Mehemet Ali sur ses devoirs à l'égard du Sultan se modifièrent avec le temps. En 1829, il se refuse énergiquement à se prêter à un démembrement de l'Empire Ottoman, même s'il en doit profiter : « Savez-

chich constitue l’un des usages politiques fondamentaux. Mehemet Ali se montra à l'égard de Mahmoud un vassal généreux. Un jour, il lui fait présent de deux cents jeunes eunuques noirs pour son harem (1); une autre fois d’un cheval du Dongola, une bête de choix pour ses écuries (2). Quant aux dons en argent, qu'il fit au Sultan en personne et, à ses ministres, ou à ses familiers pour les gagner, on n'en connaîtra vraisemblablement jamais l'étendue (3).

Le Sultan tira encore de l'Égypte un revenu moins aléatoire. Depuis le xvr° siècle, elle lui devait un tribut annuel.

Les Mamelouks le payèrent très irrégulhièrement. Nous

n'avons pas réussi à Savoir si Mehemet Ali s’en acquitla

vous, dit-il au colonel John Hobart Caradoc, quel serait pour moi le résultat de la destruction de l'Empire? Tout musulman s'écarterait de moi avec dégoût. Mon fils même m'abandonnerait. Le Sultan est un fou, mais Dieu nous l’a donné pour nos péchés. » Puis en septembre 1834, « il dit aux consuls généraux des Puissances : puisque tous les moyens de conciliation avec la Porte sont épuisés, il ne me reste plus qu'à me séparer de l'Empire. » Prorescn-Osrex. Mehmed-Ali, p. 12, 61-64.

(1) « En 1812 à l'arrivée de la grande caravane le vice-roi fit mutiler 200 malheureux pour les envoyer au grand seigneur à Constantinople. » Carcrraup. Voyage à Méroë, IIL, p. 118.

(2) Burcknarpr. Travels in Nubia, p. 66. — En 1834, une des filles du Sultan se mariant, Mehemet Ali envoie de riches présents, qui d'ailleurs furent repoussés. Prokescn-OsTEx, loc. cit., p- 63.

(3) « J'ai su qu'il a chargé son capikiaja, à Constantinople, de sonder les intentions des ministres du grand seigneur sur la possibilité d'obtenir l'émancipation, après laquelle il soupire. Il vise toujours au Bachalik de la Syrie, et il me disait un jour, qu'il ne désespérait pas de l'avoir en sacrifiant 7 à 8 milliers [millions ?] de piastres qu'il ferait entrer à propos dans le trésor du grand seigneur. » Drovetti au ministre des Relations extérieures de l'Empire français, 19 avril 1811. Aff. étr., Le Caire.

BESOINS D'ARGENT DE MEHEMET ALI fj

régulièrement avant 1841, mais, à partir de cette date, 1l paya annuellement au Sultan une somme de 10 millions de francs (1).

En outre, le goût de Mehemet Ali pour les choses d'Europe, la sympathie, vraiment étrange (si l’on songe à son temps et à son milieu) de ce petit officier turc pour les Européens, furent également l’origine de grosses dépenses.

Savent-ils dans quelle barbarie gisait l'Égypte, ilyaun siècle, quand Volney la visita, quand Bonaparte la conquit, les milliers de touristes qui chaque hiver retrouvent au Caire, et même à Louxor et à Assouan, toutes les facilités d'existence qu'ils ont quittées quelques jours auparavant à Brindisi, à Naples et à Marseille ?

Mehemet Ali fut l'ouvrier de la première heure de cette transformation dont on bénéficie sans assez l’admirer.

C'est avec le concours des Européens qu'il l'opéra. Il prit à son service des officiers, des ingénieurs, des architectes, des agronomes. des médecins, même des professeurs de musique et de dessin. Il accueillit favorablement les Saint-Simoniens prêts à entreprendre de grands travaux d'utilité générale avec cette même ardeur qu'ils déployaient naguère à propager leur doctrine (2).

De tous les Européens, ce furent les Français qui répon-

(x) 80,000 bourses ; Firman de mai 1841. — Neimans commet une erreur en donnant le chiffre de 48 millions de piastres soit 12 millions de francs. Der Handelsverkehr Alexandriens seit M. Ali. Petermann's Mitteilungen, 1857, p. 504.

(2) G. Wars. Les Saints-Simoniens colonisateurs. Pevue Bleue, 1896, I, p. 343-349. — Cf. Cuarcervy. Essai sur l'histoire du Saint-Simonisme.

Paris, 1896, in-8°.

dirent en plus grand nombre à l'appel de Mehemet Al, ils contribuèrent plus que tous les autres à l’œuvre accomplie en Égypte. On le proclamait naguère (1), on l’oublie trop aujourd'hui et le Français, qui le dit, semble l’apprendre à l'étranger. |

L'Égypte du xIx° siècle bénéficia incontestablement de la présence des Européens en général et des Français en particulier (2). Il en résulta cependant pour elle un surcroît momentané de charges. La faveur bien connue avec laquelle le Pacha accueillait toutes les innovations, attrait en Égypte rêveurs et charlatans (3): parmi les projets qui lui étaient soumis, 1l nedistinguart pas de prime abord ceux qui avaient des chances de succès. D'ailleurs, il se résignait d'avance, en philosophe, aux échecs probables. Il disait : & Je sais que sur cinquante Européens qui viennent me proposer leurs services, quarante-neuf ressemblent à des pierres fausses. Mais comme je ne puis découvrir qu'à l'usage le diamant vrai qui est parmi eux, je les achète en bloc, et quand j'ai découvert le vrai, il me paye au centuple la perte subie (4). »

(1) & Il n'y a pas de nation qui ait autant contribué à la civilisation et au développement de l'Égypte que la France. » Bowric. Report on Egypt, p 11.

(2) « Quoique dans cette immigration d'Européens les présomptueux el les ignoran!s aient tenu une large place, il n'y a pas de doute que la collaboralion des Européens avec des fonctionnaires orientaux a eu en somme un résultat très fructueux. » Bowrixc. Report, etc., p. 151.

(3) M. Ali disait sans amertume qu'avant de rencontrer un homme capable de monter ses fabriques, il avait payé beaucoup de charlatans (schwindler) d Europe. C’est ce qu’il appelait la rançon de l'expérience. ProkescH-OsTEx. Mehmed Ali. p. 8.

(4) Pucxrer Musxkau. Aus Mohammed Alïs Reich, I, p. 98.

Il fit donc quantité d'expériences, dont beaucoup furent très dispendieuses.

Quant aux Européens, véritablement aptes à rendre des services, ils ne pouvaient faire profiter le pays de leurs talents qu'à l’aide de tout un matériel mécanique qui manquait totalement à l'Égypte. Dans les pays d'Europe, ce matériel a été lentement constitué: il représente un capital considérable, graduellement amassé. En Égypte, au contraire, 1l fallut tout acquérir à la fois (1).

En outre, dans le pays même, le Pacha était dépourvu d'appuis. Pas d'hommes assez intelligents, dévoués et zélés pour former un personnel de contremaîtres : il n’y avait pas d'intermédiaire entre l'ingénieur, ou l'architecte européen, et le manœuvre uniquement capable de prêter la force musculaire de ses bras. Tel un régiment où figureraient officiers supérieurs et soldats, mais dans lequei les cadres, officiers subalternes etsous-officiers, feraient défaut. La constatation de ce fait causait à Mehemet Ali une impression pémible, qui se traduisait dans cette phrase, dont

il était coutumier : € Que voulez-vous ? je suis seul (2). »

(1) Rurrecz. Reisen in Abyssinien, [, p. 55. — De 1835 à 1840, par exemple, on a importé d'Europe en Égypte pour 83,274 bourses (2,094,350 francs) d'objets nécessaires aux manufactures de l'État. Bowrinc. Report, etc, p. 45 note 1.

(2) Menerx. Histoire de Mohammed Ali, p. xvri-xvur, note. « Vous avez, disait M. Ali à Bowring, beaucoup de personnes intelligentes qui comprennent leurs maîtres et exécutent leur travail. J'en trouve très peu pour me comprendre et exécuter mes ordres. Souvent je suis trompé et je sais que je suis trompé. J'ai été presque seul pendant une grande partie de ma vie, ne trouvant personne pour me seconder, sauf Boghos bey. BowrinG, Report, etc., p. 146.

Bien plus, il n'avait pas seulement à suppléer à l’incapacité, il devait encore lutter contre la malveillance. « Il faudra au vice-roi des années, écrivait en 1825 le Consul général de France, avant que de vaincre la répugnance qu'ont en général ses subordonnés à se laisser instruire par des chrétiens et à favoriser son système d'innovations (1). »

Aussi le désir de Mehemet Ali de doter l'Égypte d’une industrie indigène fut-il souvent beaucoup plus coûteux que productif : les tissus de chanvre fabriqués en Égypte, par exemple, étaient de si mauvaise qualité, qu'à Livourne, en 1834, le chanvre brut était vendu presque aussi cher qu'un poids égal de tissu de chanvre. Tel était le prix de revient d’un canon de bronze fabriqué à Boulaq, que, pour une somme égale, on aurait pu avoir en Europe un canon en argent (2). Brefenr 8/0, Bowring pouvait porter ce Jugement d'ensemble sur les tentatives industrielles de Mehemet Ali : « Les essais de manufactures ont été très coûteux et ont échoué (3). »

Enfin, ces Européens, qui avaient quitté leurs patries respectives, élaient en général d'humeur indépendante, si bien que leurs jalousies réciproques, leurs refus de se

subordonner les uns aux autres, augmentaient le prix de

(x) Malivoire au baron de Damas, 10 novembre 1825. AfF. étr., Le Caire,

(2) Rurrer. Reisen in Abyssinien, 1, p. 57. — « J'ai lieu de penser que les rails, par exemple qui ont été expédiés du Caire à Alexandrie pour être employés dans les mines de charbon, en Syrie, auraient pu être importés pour un tiers de ce qu'ils ont coûté ; et ainsi de bien d'autres produits du Pacha. » Bowrinc. Report, p. 30.

(3) Bowrinc. Zbidem, p. 29.

: leurs services. D’Arnaud remarque finement que « des inimitiés qui ne cessent de se produire en Turquie et en Égypte parmi les divers employés européens » résultent & tant de travaux gaspillés aux dépens des colfres de ces deux puissances !!! » Et il ajoute, évidemment en exagérant, mais enfin 1l ajoute & que cet inconvénient est en partie la cose (sie) de la ruine de l'Égypte » (1). -

Joignez à toutes ces sourses de dépenses la générosité naturelle de Mehemet Ali. @ IL payait largement les services rendus (2). » S'il arrivait malheur à ses fonctionnaires, 1l s'inquiétait du sort de leur famille. L'un d’eux, par exemple, qui déjà avait accompli avec succès une mission dans l'Inde, fut envoyé à Ispahan en Perse, pour y acheter des tapis et y embaucher des ouvriers tapissiers. Il y mourut de la peste. Le Pacha apprit qu'il laissait à Constantinople une femme, un fils et une fille. Il envoya le fils en Angleterre pour y être éduqué, pensionna la mère, maria la fille (3). Encore aujourd'hui on se transmet dans mainte famille Cairiote la tradition de pareils bienfaits. Ses qualités de cœur conspiraient donc avec ses vues de politique

et de réformateur pour appauvrir son trésor.

Il lui fallait faire face à toutes ces dépenses.

(1) D'’Arnaup. Journal de route, IT, fo 13.

(2) Cor Bey. Notes sur l'Égypte. Bull. Soc. Géogr., 1832, IL, p. 267. Les appointements des Européens au service du Pacha sont élevés. Quelquesuns touchent 21 bourses par mois soit plus de 30,000 francs par an. Bowrinc. Report, p. 48.

(3) Je tiens cette anecdote d'un haut fonctionnaire égyptien. Le fait s'est passé dans sa famille.

De là son absence complète de miséricorde à l'égard ?

des agents prévaricateurs. De là aussi la dureté que déployaient par ses ordres les employés du fisc. Quand on levait l'impôt, toute l'Égypte d'Assouan à Damiette retentissait du bruit mat des bâtons qui s’abattaient sur les reins des contribuables récalcitrants, des gémissements et des cris de détresse des fellahs (1).

Dès son arrivée au pouvoir, il soumet les populations à un régime si dur, qu’en dépit de leur longanimité et de leur habitude séculaire d’être foulées par les conquérants, elles songent à la révolte. «& Les contributions et les avanies continuent à désoler les pauvres habitants des campagnes, écrit Drovetti en 1 811. Leur impatience de secouer le joug est à son comble (2). »

Aussi dans l'espoir d'échapper à ses prises, les gens se font petits, dissimulent autant que possible leurs affaires commerciales : & La contrebande se fait sans aucun avantage, mais dans le seul but de cacher l'étendue de ses opérations pour ne pas s’exposer à des avanies (3). »

Mehemet Ali pensait constamment à accroître ses gains. Il sondait ici et là le sol de l'Égypte pour en faire jaillir de

(1) « Dans un voyage que je fis sur le Nil, j'accostai à un domaine de Soliman Pacha (le colonel Sèves) pour lui rendre mes devoirs. Il me retint à diner. Pendant le repas, mon attention fut attirée par un bruit intermittent de coups répélés venant de la grève, et suivis de quelques cris. J'en demandais l'explication à mon hôte. « On lève l'impôt, » me répondit-il. » Comte Beneperrr. Mehemet Ali durant ses dernières années. Rev. Deux Mondes, 1er juin 1895, p. 524.

(2) Drovetti au ministre des Relations extérieures de l'Empire Français, 5 juin 1811. AfT. étr., Le Caire.

(3) Zdem, 14 décembre 1810.

nouvelles sources de revenus. Il s'acharna à développer les cultures industrielles : indigotier, lin, coton, canne à sucre. Il les imposait aux habitants, qu'il considérait € comme des laboureurs, placés sous sa direction (1). » Par son ordre, les moudirs disaient aux fellahs : @ Il faut planter tant de feddans de coton. » Il voulait que la terre rendit toujours davantage (2). Il s’indignait de ce qu'un pays fût laissé en non-valeur. « Qu'est-ce que le sultan fait de son pachalik de Bagdad? disait-il, s’il me le donnait, je lui paierais un fort tribut, et cependant j'y gagnerais encore (3). »

Il ne craignait pas de se livrer lui-même à des opérations commerciales, achetant à bon compte les produits et les revendant le plus cher possible (4): au reste aucun scrupule, et quoique les ulémas se fussent montrés favorables à son élévation, il eut l'audace de porter une main sacrilège sur les biens des mosquées (5).

Il songea naturellement à contracter un emprunt et engagea des pourparlers avec des financiers de Paris, de

Genève et de Trieste. IL échoua, parce qu’on refusa de

(x) Bowie. Report, etc., p. 14.— Il parlait avec beaucoup de chaleur de ses cultures. Rien n'avait réussi avant le jour où lui-même en avait pris la direction, et avait habitué le peuple au travail. Prokescu-Osren, M. Al, p- 8.

(2) « Dans ces dernières années beaucoup a été fait pour l'agriculture, le pacha m'a dit qu'il n’avait pas introduit moins de 38,000 saquichs (machines à élever l'eau) et partout où il ÿ a de l'eau il y a fertilité. » /dem, p. 12.

(3) Samnr-Marc Girarnix. Rev. Deux Mondes, 15 sept. 1840, p. 914.

(4) Ruprer. Reisen in Abyssinien, I, p. 5. — Mernuau. Rev. Deux Mondes, 15 sept. 1857, p. 340.

(5) Rur»ez. Reisen in Abyssinien, I, p. h8.

traiter avec lui sans l'autorisation du Sultan. Il est vrai qu’en cette matière l'Égypte a rattrapé le temps perdu (1).

Parmi les causes multiples pour lesquelles il engagea et soutint la guerre contre les Ouahabites d'Arabie, il ÿ en eut d’économiques. Djeddah était vers 1815 le port le plus important de la mer Rouge. Il y arrivait des navires de points extrêmement divers : du Zanguebar, de Mascate, de Bassora, de Zeila, de Massaoua, de Souakim, de Bombay, de Calcutta et de Java (2). La valeur des importations annuelles s’élevait à 4 millions de talaris, soit plus de 20 millions de francs. Or, Mehemet Ali voulait prélever sa part sur ce grand mouvement d’affaires. Il espérait aussi établir son autorité sur la riche cité de Moka (3).

Ce besoin d'argent explique certaines contradictions apparentes de sa conduite.

Bien qu'après la mort de Mahmoud, il n’eût pas sous le soleil d’ennemi plus acharné que le ministre anglais Palmerston, il n'inquiéta en rien la Compagnie anglaise de la Malle des Indes, instituée pour transporter voyageurs, lettres et même marchandises légères d'Alexandrie à Suez par le canal Mahmoudie jusqu'à Atfeh, le Nil jusqu’à Boulaq, puis le désert. I avait compris l’admirable situation géographique de l'Égypte entre Europe et Inde, et se

G) Rurvez. Zbidem, 1, p. 1. note. — Le premier emprunt égyptien fut contracté en 1862 par Saïd Pacha. Il fut très facilement couvert pour une somme de L. st. 3,292,800 portant intérêt à 5 0/0. Fécix Mazuc, inspecteur général des finances d'Égypte. La Dette égytienne, DT

(2) F. Freswez, consul de France à Djeddah. Notes manuscrites commun iquées par S. Exc. Artin Pacha.

(3) Wenwe. Feldzug von Sennar nach Taka, p- LI9:

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