IV. — OCCUPATION DE SOUAKIM ET DE MASSAOUA PAR MEHEMET ALI
Souakim et Massaoua appartenaient à l'Empire Otto-
man ; ils avaient été occupés en 1917 par ordre du
(1) Burcknarpr. Travels, p. 381. — Cf. p. 364, 395-6, 400.
(2) Ce point sera plus amplement développé dans le chapitre vr.
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sultan Selim L* ; au xvinr siècle, ils formaient un pacha- Uk (x).
Mehemet Ali ne les arracha pas de force au Sultan, comme la Syrie et le district d’Adana : ilen obtint de bonne grâce la concession. Toutefois, sa position y eut un caractère particulier. Il n'en fut pas précisément le gouverneur, comme de l'Égypte et de ses dépendances, mais plutôt l'usufruitier temporaire. Il prit à bail la ferme des douanes de ces deux ports, moyennant le paiement au sultan d’une somme annuelle de 5,000 bourses (625,000 francs) (2).
La nature très singulière de cette occupation explique que Souakim et Massaoua, ne figurent ni dans le firman d'investiture du 13 février 1841, ni dans celui du °° juin 1841.
Nous n'avons pas réussi à déterminer exactement à quelle époque Mehemet Ali a été investi de cette singulière fonction de fermier des douanes turques dans deux ports de la mer Rouge. En 1814, il est déjà très redouté à Souakim. L’aga turc, qui, sur sa pauvre mine, avait traité Burckhardt de « coquin » et s’apprêtait à le dépouiller, devint tout penaud quand il le vit tirer de sa poche deux firmans, deux sauf-conduits, portant les sceaux de Mehemet Ah et d'Ibrahim. Il les baisa avec dévotion et chercha par son obséquiosité à se faire pardonner son insolence (3).
Cependant Mehemet Ali ne s'établit ofliciellement à
(1) Le Mascrier. Description de l'Égypte, 2e partie, p. 324. (2) Renseignement oral de Son Exc. Nubar Pacha.
(3) Travels, p. 452-53.
H. DEnÉRaIN. 8
, Souakim et à Massaoua que bien après FO puisque le firman qui investit à son tour (1) Ismaïl Pacha de la ferme de ces mêmes douanes contient ces mots : « Tu demandes à ce que celte concession te soit accordée dans les mêmes conditions que celles d’après lesquelles elle avait été déjà accordée à feu Mohammed Aly vers la fin de son règne (2). » A des époques très différentes de l'histoire, on saisit des preuves de l'importance économique de Souakim. Du temps de Ptolémée Philadelphe, il y avait là un comptoir de commerce et un entrepôt dans lequel Îles chasseurs d’éléphants apportaient l'ivoire. Ce fut l’un des nombreux établissements dont les Grecs jalonnèrent alors les côtes de la mer Rouge jusqu'au détroit de Bab el Mandeb (3). Au commencement du xvim* siècle, Benoit de Maillet alteste l’étroitesse des relations économiques entre Souakim et le Sennar. « Le Seigneur Omer Pacha, dit-il du Pacha turc qui y gouverne, est maître par Suakem de tout le commerce de Sennar qui ne subsiste que par là et d’abord qu'il déclarera qu'il l'interdira, si on ne fait pas raison de la mort de l’envoyé (4) de l'Empereur de France, et de ce qui lui a été enlevé, il n’y à point de doute qu'on
lui envoyera des députés pour en traiter (5). »
(2) Le bail contracté par Mchemet Ali prit fin après sa mort. Il ne fut pas renouvelé par Saïd Pacha.
(2) Firman de 1865.
(3) Junker. Reisen, Ï, p. 57. — Lerronxe. Histoire du christianisme en Égypte, en Nubie et en Abyssinie. OEuvres choisies, première série, I, P- Ar.
(4) Lenoir du Roule.
(5) Copie d'un Mémoire de Benoit de Maillet à l'Illustre Omer, pacha d'Abyssinie, allant remplir le pachalik de cette côte. 1706. AT. Étr. Le Caire.
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Souakim était en effet un port très animé. Le pèlerinage de la Mecque provoquait tous les ans le passage d’une grande quantité de pèlerins. Là s’embarquaient les musulmans du Baguirmi, du Darfour, du Kordofan, du Sennar, jaloux de conquérir le titre de Hadj et de jouir à leur retour des avantages matériels et moraux qu'il procure (1). Par Souakim, on exportait du Taka et des pays du Nil: dourra, sésame, coton, feuilles de séné, tabac et gommes : peaux de bœufs, plumes d’autruche et ivoire, beurre liquide en cruche, produit spécial au Soudan, chevaux et esclaves (2). C'était par R enfin qu'on importait au Soudan des oignons, dont la population du Taka est si friande, du café de Moka, des étolles de l'Inde et de l'Hedjaz, des chapelets d’agate (3).
Souakim et Massaoua sont vraiment des portes de l'Afrique orientale, c'est-à-dire des lieux par où passent nécessairement bêtes et gens et l’on conçoit qu’en son incessant besoin d'argent, Mehemet Ali ait tenu à en percevoir les douanes.
La possession du Soudan et celle de ces ports de la mer Rouge se complètent l’une l’autre. Cette dépendance économique se manifesta clairement, quand le Pacha d'Égypte crut pouvoir renoncer à la seconde, tout en conservant la première. (Par la rétrocession à la Porte des côtes de la mer Rouge, la possession du Soudan perdit beaucoup de sa
valeur (4). »
(1) BurckaarDr. Travels, p. 406.
(2) Zbidem, p. 436. — Juxker. Reisen, I, p. 58. — Renseignements oraux recueillis au Caire.
(3) Burckaarpr, p. 436. — Carrrraun. Voy. à Meroë, IT, p. 119-120.
(4) Écrit en 1864. Muxz:xcer. Ostafr. Sludien, p. 10. — Nous n'avons
Sur la carte ci-jointe (fig. 2) on a tenté de figurer les limites du Soudan égyptien, telles qu’elles viennent d'être exposées dans les pages qui précèdent. Toutefois ce tracé n’a rien de rigoureux.
En Europe des bornes visibles limitent les territoires respectifs de chaque État. À côlé d'un poteau strié de bleu, de blanc, de rouge, sur lequel on lit: France, s’en dresse un autre noir, blanc et rouge, portant ces mols : Deutsches Reich.
Est-il besoin de dire qu'il n'y a en Afrique aucun usage analogue ? Quand une population reconnaissait la domination du Pacha d'Égypte, elle le manifestait en se soumettant à l'impôt. Or beaucoup de tributaires étaient nomades. Les limites du Soudan égyptien changeaient donc à tout instant avec leurs déplacements. Saïd Pacha disait un jour : € Nos frontières vers le Sud sont un peu élastiques ». Il faut généraliser la pensée : de toutes
parts les frontières du Soudan égyptien étaient flottantes.
pas réussi à fixer exactement la date de cette rétrocession à la Porte. Toutefois, il y a dans la Correspondence with British ministers and agents in foreign countries and with foreign Ministers in England relating to the slave trade from April 1, 1854, to march 3r, 1855, p. 622-238 une allusion à une lettre du Vizir à Ibrahim Pacha, gouverneur de Massaoua, dans laquelle le premier reproche au second de laisser passer par Massaoua des esclaves abyssins dirigés sur le marché de Djeddah, « ce qui nous fait des ennemis et nous Ôte la réputation. » Si Massaoua avait été encore affermée au Pacha d'Égypte, le Vizir ne serait pas intervenu dans cette affaire. D'où nous concluons que la rétrocession des ports au Sultan se place entre la mort de Mehemet Ali et 1854. Nous avons dit qu'Ismaïl Pacha les recouvra en 1805.