‹ Le Soudan Égyptien sous Mehemet AliChapitre 31 sur 130 · III. — CONQUÊTE DU TAKA · texte numérisé non relu

III. — CONQUÊTE DU TAKA

Sous le règne de Mchemet Ali. le Soudan Egyptien s’accrut donc seulement de la contrée située entre l'Atbara et la mer Rouge, c’est-à-dire du Taka.

(1) Sur la carte de Werne, jointe à l'Expedition zur Entdeckung der Quellen des Weissen Nil, on lit en ce point : Grenze der Herrschaft Mehemed Alïs (nämlich der Tributerhebung).

(2) Idem, p. 85.

(3) D'Arvaup. Journal de route, IL, fol. 142.

(1) Les Schilouks viennent avec leurs pirogues jusque dans ces iles pour faire la chasse aux hippopotames et aux Arabes lorsque l'occasion s'en présente. D'Arnaup. Légende du croquis n° 2. Une douzaine de Bagaras montés à cheval viennent à notre rencontre... ils viennent nous donner le salam et nous apprennent que les Schilouks les inquiètent beaucoup. D'Arxaup. Journal de route, IF, fol. 131.

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Nous connaissons mal l'histoire des expéditions successivement entreprises par les Égyptiens dans cette contrée. Une seule fois. en 18/40, un Européen, Ferdinand Werne, participa à l’une d'elles. Il a laissé de son voyage un récit inlitulé Feldzug von Sennar nach Taka, Basa und Beni Amer (1), ouvrage mal composé, mais d'où l’on réussit avec de la patience à extraire beaucoup de faits.

Quelques détails intéressants furent aussi recueillis sur place, longtemps après les événements, en 1876, par Junker, pendant son voyage de Souakim à Khartoum (2).

De la lecture de ces textes se dégage l'impression dominante que la conquête fut très pénible, et que les Hallenga, Haddenda et Beni Amer défendirent avec énergie leur indépendance.

Immédiatement après la campagne de 1820-22, Mohammed bey le Defterdar fit une expédition. Il saccagea de fond en comble le village de Sabderat, situé sur la rive gauche du Khor el Garsch, massacra les habitants, et mit les cadavres en tas pour empester la contrée et empêcher de longtemps la reconstruction du village. Les Égyptiens razzièrent le pays, mais l’évacuèrent sans laisser derrière eux de poste à demeure (5).

Une seconde expédition dirigée par le gouverneur général du Soudan, Churchid Pacha, eut lieu en 1 83/4. Elle aboutit à un désastre. Un certain Mohammed Din était

alors le cheik des Haddenda. C'était un homme d’un grand

(1) Stuttgart, in-80, 1857.

(2) Reisen in Afrika, E.

(3) Werxe. Feldzug von Sennar nach Taka, p. 221.

courage personnel, d’un tempérament physique dont Werne donne des preuves, impossibles à répéter (1), et qui jouissait d'un prestige considérable de l'Atbara à la mer Rouge (2). Il attaqua les Égyptiens qui durent seulement à la supériorité de leurs armes à feu de n'être pas anéantis jusqu'au dernier homme (3). Les survivants de celle campagne en conservèrent une impression de terreur (4).

Malgré cet échec, Achmed Pacha, le gouverneur du Soudan, successeur de Churchid Pacha, tenta de nouveau de soumettre les peuples du Taka. Il réunit les garnisons de Khartoum, de Sennar, de Wolled Medine : il mobilisa les auxiliaires Chaïqiés, forma une armée de 10,000 combattants, dont le nombre était doublé par les femmes et les valets, dont les Tures en campagne se faisaient toujours accompagner.

Cette armée constituait un ensemble des plus hétérogènes. Derrière les cavaliers turcs, vêtus de costumes de diverses couleurs, et ralliés autour de drapeaux verts et jaunes venaient des cavaliers Chaïqiés et Mogrebins, des nomades à cheval ou à dromadaire, des petits contingents de soudanais rangés derrière leurs chefs respecüfs et

armés de piques, de lances, d'épées droites, de boucliers

(Gi) Werxe. Feldzug von Sennar nach Taka, p. 230.

(2) « C'est le grand chef et ses paroles sont partout considérées comme des oracles ». /bid,, p. 92.

(3) Juxker. Reisen in Afrika, 1, p. 109.

(4) En 1840, Achmed Pacha emmena l'un d'eux, un certain Mussa Effendi, dans l'espoir d'utiliser ses connaissances. Mais celui-ci n'avait aucune confiance dans le succès de cette nouvelle campagne. Werxe. /bid., p. 21.

en cuir. Pêle-mêle marchaient des ânes et des chameaux de bât, le tout s’avançait aux sons d'une musique discordante et assourdissante (1). C'est à cette expédition que F. Werne prit part.

Les Égyptiens subirent quelques échecs. À Mitkenab, trente-deux cavaliers turcs avaient élé bien accueillis par les Haddenda, mais un jour qu'ils s’élaient enivrés, les Haddenda les égorgèrent tous, sauf un seul qui réussit à s'échapper et apporta la nouvelle du désastre (2).

Achmed Pacha avait espéré dessécher les champs des Haddenda, au moyen d’une digue jetée à travers le Khor el Garsch. F. Werne reçut l’ordre d'exécuter ce travail, il fit dresser deux rangées parallèles de troncs de palmier à travers le lit de la rivière et combler leur intervalle avec de la terre (3). Mais les Haddenda surprirent le poste de garde et détruisirent l'ouvrage (4).

Néanmoins, tout compte fait, la campagne réussit. Les Hallenga, qui haïssaient encore plus les autres tribus du pays que les Égyptiens, se sounurent très vite. Les Haddenda les imitèrent, dès qu'ils furent privés de leur chef Mohammed Din (5). La campagne eut encore un autre résultat: la fondation de Kassala. Achmed Pacha avait établi son camp sur la rive droite du Khor el Garsch, au pied de la montagne dite de Kassala ; à son

départ, il laissa une garnison dans ce camp : des habitants

(G) Werwe. Feldzug von Sennar nach Taka, p. 28. (2) Jbid., p. 240.

(3) Werxe. Jbidem, p. 103-217.

(4) Were. /bidem, p. 218.

(5) Werwe. /bidem, p. 254.

de la contrée vinrent s’y fixer à demeure et c’est ainsi que ce poste fortifié des Égyptiens se transforma en un grand village, qu'on peut même avec de la bonne volonté (il ne faut point être trop exigeant en Afrique) qualifier de ville.

Mais, selon leur habitude, les Égyptiens abusèrent de leur victoire. Ils imposèrent si durement les populations soumises qu'en 1844, malgré la présence de la garnison de Kassala, elles se soulevèrent.

Le nouveau gouverneur, Achmed Pacha Ménikli, réprima la révolte d’une manière véritablement sauvage. Des chefs furent décapités, d’autres emmenés prisonniers, les mains liées au dos, la lourde fourche de servitude au cou, leurs femmes furent abandonnées au caprice des soldats. Après ce châtiment qui valut à Achmed Pacha le surnom d'Achmed le boucher, le Taka resta soumis (1).

Les Égyptiens firent une bonne acquisition,

Si la contrée qui s'étend entre le Nil bleu et l’Atbara est couverte de steppes si dépourvues d’eau que pendant huit mois de l’année les grandes caravanes ne la traversent pas (2), le Taka proprement dit a une valeur économique bien supérieure. Burckhardt, d'ordinaire cependant sobre

d'éloges, prône sa fertilité (3). Il y pousse un dourra

(1) Junxer. Reisen, Ï, p. 110-111.

(2) Scnwemrurrn. Ueber seine letzte Reise mit Dr Max Schoœller in der italienischen Erythrœa. Verk. Gesellschaft f. Erdk. Berlin, 1894, p. 388 note. — Lieut-col. Srewarr. Blue books Egypt., 1883, n° 22.

(3) Taka is famous all over these countries for its extreme fertility. — Werwe. Feldzug von Sennar nach Taka, p. 91. — Junker. Reisen, p. 112-

LTO)

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renommé, dont le prix sur le marché de Djedda en 1814-1815 dépassait de 120 pour 100 celui du dourra d'Égypte (1). Il croissait également du coton, en assez grande quantité et d'assez bonne qualité pour que, plus tard, Munzinger Pacha ait eu l’idée de monter à Kassala une filature qui d'ailleurs ne fonctionna jamais (2).

IL fallait que ce pays possédât une réelle fertilité, car rarement, hommes se montrèrent aussi inexperts en culture que les habitants du Taka : ils semaient après les pluies, sans même donner à leur sol une apparence de labour (3).

Le Taka était aussi renommé pour son bétail, pour ses vaches et ses chameaux (4). Chaque année, il est vrai, les innombrables bêtes féroces, qui peuplent cette contrée, diminuaient notablement les troupeaux (5). Mais, plus tard, quand le Taka communiqua plus sûrement avec la côte de la mer Rouge, de ce mal sortit un bien : le pays exporta en quantité des peaux de fauves (6), et les possesseurs des grandes ménageries de Londres et de Hambourg vinrent s’y fournir d'animaux à exhiber (7).

Il'importait aux Égyptiens de posséder le Taka, autant à cause de sa situation géographique, entre le Nil et la mer

Rouge que de sa valeur économique. De l’ordre qui y

(1) Burckhardt mangea à Souakim chez l'officier turc des douanes un pain de dourra qu il estime peu inférieur au pain de froment. Travels, p. 390.

(2) Cf. la carte qui accompagne les Ostafrikanische Studien de Munzinger. — Srewart. Blue books Egypt., 1883, n° 22, p. 8.

(3) Burcknarpr. Travels, p. 388.

(4) 1bidem, p. 390.

(5) Zbidem, p. 391.

(6) Renseignement oral de M. X..., du Caire.

(7) Marxo. Oesterreichische Monatschrift für den Orient, 1877, p. 25.

régnait, de la sécurité avec laquelle le traversaient les caravanes, dépendait le trafic des ports de la mer Rouge, Massaoua et Souakim.

En 1814, lorsque Burckhardt alla de Chendy à Souakim, le pays n’était pas sûr. À tout instant les guides regardaient anxieusement l'horizon, et craignaient loujours d'y voir surgir une troupe de pillards, Chukuriés ou Bicharis. Parfois on avançait à la muette: « Nos marchands semblaient être fort effrayés. Le plus grand silence était observé. Il était défendu d'allumer les pipes... On n’entendait que les plaintes de quelques esclaves fatigués et les coups de fouets de leurs cruels conducteurs (1). »

Dans cette contrée comme dans le reste du Soudan, Mehemet Ali fit régner la paix (2). En assurant la sécurité aux caravanes, 1l accrut le trafic, et partant les recettes des douanes de Souakim et de Massaoua. Une fois de plus se manifestait l'union économique qui existe entre une côle, et le pays qui s’étend derrière.

Or Mehemet Ali avait, comme on va le voir, un intérêt tout particulier à accroître le trafic des ports de la côte

occidentale de la mer Rouge.

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