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ASPECT GÉNÉRAL

Pendant son séjour à Khartoum de 1838 à 1842, l’ingénieur-explorateur d'Arnaud vivait dans des transes perpétuelles, craignait constamment d’être enseveli sous sa propre maison et de subir le sort de son ami le Docteur Toscanelli, qui fut écrasé sous les décombres de la sienne (1).

Khartoum ne contenait pas beaucoup de monuments d'importance. Junker en fait la remarque en 1876 (2): a fortiori cette observation était-elle exacte entre 1830 et 1800. Voici les seuls dignes de mention. Le palais du gouvernement a deux étages, bâti de briques cuites. crépies à la chaux, avait une apparence relativement imposante au milieu des masures qui l’entouraient. De l’autre côté de la rue, et face au fleuve également, s'élevait une grande maison, la Moudirié, demeure officielle du Moudir de la province de Khartoum, et bureaux des fonctionnaires (3). Il y avait deux mosquées : une grande, bâtie à l’époque du gouverneur Churchid Pacha, et pourvue d’un minaret sans élégance. puis une aulre plus petite, où pouvaient loger voyageurs et pauvres (4). Les missionnaires de la Congrégation de propaganda fide arrivés en 1848, construi-

sirent un beau monument en pierre, qu'en raison de sa

(1) D'Arxaup. Journal, If, 3x juillet 1841. De même à Omdurman, les écroulements de maisons sont fréquents. Onrwazper. Aufstand und Reich des Mahdi, p. 270.

(2) « Malgré son étendue, son importance et sa population relativement nombreuse pour l'Afrique intérieure, Khartoum est très pauvre en monuments capables de fixer l'attention d’un Européen. » Juxker. Reisen, p. 198-0.

(3) Juxker. Reisen, p. 197-8.

(4) Srewart. Blue books Egypt, 18S3, n° 13, p. 87.

solidité, Gordon Pacha utilisa comme dépôt de munitions pendant le siège qu'il soutint contre le Mahdi jusqu’en janvier 1885 (1). A l'Est de la ville il ÿ avait encore une grande caserne, et une poudrière. L’arsenal, la Mandjara, comprenant une forge et un atelier de charpentes était bâti à l'époque de Mehemet Ali sur le fleuve Bleu, près du Ras el Khartoum ; plus tard il fut transporté en amont de la ville (2). Avec ses maisons grises, ses ruelles étroites et tortueuses (3), Khartoum aurait eu un aspect terne et morose, si ses Jardins ne l'avaient éclairée et égayée.

L'Égyptien a la passion de l'horticulture. Au Soudan en tout lieu, où des soldats égyptiens tenaient garnison depuis six mois, on était sûr de voir un potager (4). Les jardins de Khartoum couvrant une large superficie de terrain, entretenus avec soin, présentaient un aspect riant. Ils bordaient la rive du fleuve Bleu, dont ils étaient séparés par un quai très étroit.

Au-dessus des légumes croissaient des figuiers, des orangers, des citronniers, des bananiers (5). On y voyait aussi des palmiers doums, dont le tronc se divise de manière à former des fourches superposées. En l'air souventtrès haut, s'épanouissaient les panaches des palmiers dattiers, d’où

pendaient des régimes plusieurs mois de l’année durant (6) -

(1) OHRWALDER. Aufstand und Reich des Mahdi, p. 99.

(2) Juxxer. Reisen, p. 198-9.

(3) Aucun alignement n’était observé dans la construction des maisons.

(4) Srewarr. Blue books Egypt., 1883, n° 13, p. 30.

(5) Russeccer. Reisen, IL, p. 7. — Srewarr. Blue books Egypt., 1883, n° 13, p. 30.

(6) Juxxer. Reïsen, I, p. 188-9, 242. — On sail que dans une plantation

L'ensemble formait un tableau agréable, dont les nouveaux arrivants étaient charmés (1).

Par une mesure, qui surprend quiconque connaît les exigences de la fiscalité turque, il n’était prélevé aucune taxe foncière sur ces jardins 6e

Il y avait à Khartoum deux sortes de populations: la population libre et les esclaves.

Les habitants libres vinrent de pays très divers : cette ville fut vraiment la Cosmopolis de l'Afrique tropicale. Toutes les parties de la vallée du Nil contribuèrent à former sa population. Les habitants de Sennar descendirent le fleuve, ceux de Dongola, de Berber, de Chendy le remontèrent. Les musulmans venus d'Égypte furent commerçants, fonctionnaires, officiers : les coptes tinrent à Khartoum comme ailleurs les emplois de comptables et de scribes (3): hors d'Afrique vinrent des Syriens pour

de palmiers, les dattes ne mürissent pas toutes à la fois, de sorte qu'on peut longtemps avoir des dattes fraiches. Dans le Tidikelt, par exemple, les premières dattes muürissent en mai; jusqu'en automne cependant, un grand jardin n'en est pas dépourvu. Rohlfs cite le fait exceptionnel d’avoir à Syouah mangé des dattes le 23 février, c'est-à-dire à l'époque même où d'autres palmiers entraient en fleur. Fiscner. Die Dattelpalme. Petermann's Mitteil. Ergänzungsheft, n° 64, p. 22.

(x) Juxker. Reisen, 1, p. 242. — « Grâce à ses beaux jardins et à ses riches plantations de palmiers, Khartoum fit sur nous la meilleure impression. » Onrwarper. Aufstand und Reich des Mahdi, p. r.

(2) Muxzincer. Ostafrikanische Studien, p. 6.

(3) Leyean. Bull. Soc. Géogr. Paris, 1862, I, p. 206. — Russeccrr. Reisen, IP, p. 18-19.

faire le commerce : jusqu'à l'époque de Saïd, les Ottomans remplirent les principales charges ÉE)

Les plus nombreux parmi les Européens à demeure étaient les Grecs (2). qui supportaient bien le climat du Soudan (3). Ils réussirent à Khartoum, grâce à leur labeur continu, à leur dextérité en affaires, grâce aussi à leur absence de scrupules (4), vrais descendants des græculi antiques, aptes à tous les métiers, même aux plus dégradants, qui se glissèrent avec prestesse dans la société romaine, et s’y firent la place que l'on sait. Khartoum devint pour eux une seconde patrie, une ville d'adoption, à laquelle ils s’attachèrent si bien que peudant le siège, quand déjà une issue fatale paraissait imminente, 1ls refusèrent de se retirer et de rejoindre Emin dans sa province équatoriale, sur un vapeur laissé à leur disposition par un subterfuge de Gordon (5).

Les autres Européens étaient des Italiens, des Français, des Autrichiens, des Allemands.

Cette colonie ne fut jamais nombreuse. « Nous étions

(1) Russeccer. Reisen, IL, p. 10.

(2) Mexx. Histoire de Mohammed Aly, p. 486 : « Européens à Kharthoum ; nombreux grecs. » Ricorer. Journal, 21-31 août 1870.

(3) « À eux appartient l'avenir commercial de ce pays. » SCHWEINFURTH. Le Mouvement géographique, 1896, p. 556.

(4) « En tout marché du Soudan, jusque profondément dans l'intérieur on trouvait des Grecs, entreprenants et laborieux, mais qui ne se montraient pas toujours fort scrupuleux dans le choix des moyens. » Juxxer. Reisen in Afrika, I, p. 138. Rigolet est beaucoup plus sévère que Junker : « Khartoum me fait déjà regretter le désert. Ces grecs, au visage de canailles, voleurs de profession, déguenillés et mendiants. Pouah ! Cent fois mieux mes sauvages nus et que la civilisation a laissés tels quels. » Journal, 12 août 1879.

(5) Scarix. Feuer und Schwert im Sudan, p. 324.

neuf en avril 1841, » dit d'Arnaud (1). En 1862, lors du séjour de Lejean, il y avait vingt-six Européens, dont trois femmes (2). Enfin en 1883, le lieutenant colonel Stewart eshimait la colonie européenne à une centaine de personnes (3).

La population servile avait aussi une origine variée. Toutes les tribus du sud, du sud-ouest, et du sud-est, Dinka, Chillouk, Nuba, Bertat, y élaient représentées (4). Elle comprenait aussi un certain nombre d’Abyssines, les plus recherchées parmi les esclaves du Soudan oriental, et avec lesquelles les Européens ne dédaignaient pas de comtracter des unions temporaires (5). Ces esclaves constituaient, estimait-on, les deux tiers du total de la population (6).

Il est difficile de fixer exactement ce total : à notre connaissance, aucune opération de recensement n’a jamais été tentée à Khartoum. En 1837, Holroyd estimait le chiffre des habitants à 14,000 ou 15,000, Russegger en 18/40 à 20,000 : F. Werne et Mengin à la même époque

à 90,000 (7). Hamilton donne en 1854 le chiffre de 40,000,

(1) Journal, IT 37 juillet 1847.

(2) Rev. Deux-Mondes, 1er avril 1862, p. 737.

(3) Blue books Egypt., 1883, n° 13, p. 81.

(4) Idem. Zbidem, p. 30.

(5) Leseax. /bidem. — D'Arxaup. Journal.

(6) Srewarr. /bidem.

(7) Bowuxce. Report on Egypt., p.86-87. — Russeccer. Reisen, IP, p. 7. — Wegxe. Expedition zur Entdéckung der Quellen des Weissen Nil, p.44, — Mencix. Histoire de Mohammed Aly, p. 108. — D'Arnaud a écrit dans son Journal, à la date du 18 avril 1841 (I, fol. 147) : « Gartoum a aujour-

d’hui 2,000 habitants. » Comme il écrivait avec beaucoup de négligence, il

et Rossi en 1856, celui de 50,000 (1). En 1883, le nombre des habitants de Khartoum se serait élevé d’après Stewart à bo ou 55,000.

Quoi qu'il en soit, c'était pour l'Afrique une ville très peuplée. Khartoum dépassa de beaucoup Sennar, Berber, ou El Obeïd, et Werne pouvait dire déjà en 18/40. que dans tous les sens du mot c'était la plus grande ville

du Soudan.

III. — DES AVANTAGES ET DES DÉFAUTS ÉCONOMIQUES DE LA POSITION GÉOGRAPHIQUE DE KHARTOUM.

Le choix de l'emplacement de Khartoum se justifia par certains avantages naturels. Comme elle était sise sur le bord d’un grand fleuve, aux oscillations de niveau sans doute très marquées, mais qui jamais ne subit de ces dessiccations complètes, dont le Garsch et le Baraka situés plus au nord souffrent fréquemment, ses habitants n'avaient point à redouter la disette d’eau.

La contrée fournissait à l’homme des ressources alimentaires. Dans les jardins mêmes de Khartoum, on récoltait des légumes: aubergines, haricots, arachides, patates, piments, concombres, radis, citrons, et des fruits : grenades, oranges, bananes, anona squamosa, el la datte fraîche, cette reine des fruits, comme dit Junker. Les mois

de mai et de juin apportaent des melons d’eau (2). Les

faut lire, pensons-nous, 20,000 (vingt mille) au lieu de 2,000 (deux mille).

D'après celte nouvelle leçon, d'Arnaud partagerait l'opinion de Russegger. (1) Cités par Benm. Geographisches Jahrbuch, 1866, p. 92, note 13. (2) Junxer. Reiïsen, 1, p. 202.

bords des fleuves, irrigués au moyen des appareils hydrauliques, chadoufs et saquiehs, étaient toute l’année en culture. Ailleurs on semait, dès la première pluie, c’est-àdire en juillet. On voyait en abondance sur le sol le dourra, le duchn, le sésame, les oignons, différentes espèces de haricots ; on cultivait aussi, mais sur une surface restreinte, du froment et du maïs (1). Des grains de dourra et de duchn, qui ressemblent à notre millet, on faisait alors comme maintenant des galettes rondes, très peu épaisses, minces parfois comme des feuilles de papier, qui conslituent la base de la nourriture des indigènes (2).

Khartoum étant entourée de tribus pastorales, on s y procurait facilement du bétail; on n’y manquait ni de viande de bœuf, de mouton, ou de chèvre, n1 de lait, de beurre ou de fromage (3). À l’époque de la crue, le Nil Blanc fournissait du poisson, en quantité (4).

En plusieurs endroits, à quelque distance de Khartoum, en amont eten aval sur le Nil, on recueillait du sel, qui

était blanchi, desséché et apporté en pains (5).

(1) Oarwazper. Aufstand und Reich des Mahdi, p. 370. Les terres de Tora el Hadra, arrosées par les hautes eaux produisent des quantités de dourras. C'est le grenier du fleuve Blanc. Tarsaur. Journal, p. 14.

(2) Les Européens ont des opinions diverses sur leur saveur. Munzinger déclare les galettes de duchn « très agréables au goût, sehr schmackhaft. » Ostafr. Studien, p. 573. Au contraire, le D° Schweinfurth nous disait que pendant son voyage sur le Haut-Nil et l'Ouellé, il n'avait jamais pu s’accoutumer à cette nourriture. Dans la Haute-Égypte, nous avons goûté de la galette de dourra, et c'est l'opinion de Schweinfurth que nous partageons.

(3) Junxer. Reisen, I, p. 202.

(4) Lixanr. Journal R. Geogr. Society, 1832. p. 26.

(5) En certains points des bords du Nil Blanc et du Nil Bleu, particuliè-

Enfin si les délicats fumaient le tabac du Caire, il en arrivait en feuilles du Sennar et du sud du Ghedaref qui n'était ni désagréable ni trop fort (1).

Insistons sur l'existence de ces produits qui a permis le premier groupement et favorisé ensuite l'accroissement . continu de la population de Khartoum.

Par habitude de jouir de la fécondité de notre France, de voir en abondance du bétail dans nos pâturages, des vignes sur nos coteaux, des fruits sur les arbres de nos vergers, et des épis de froment dorer la plaine sous le soleil de juillet, n'oublions pas que nous sommes les usufruitiers d’un sol privilégié, et que les terroirs riches sont exceptionnels sur le globe.

Un éminent explorateur que ses beaux voyages de Tanger à Tombouctou, de l'embouchure du Congo au delta du Zambèze, qualifient sans doute pour émettre en la matière une opinion de valeur, l’Autrichien Oscar Lenz déclare que & par nature la plus grande partie de l'Afrique tropicale est une très pauvre contrée, étonnamment dépourvue de plantes alimentaires ou d'animaux domestiques indigènes (2) ».

Qui ne se rappelle les pages dans lesquelles Stanley dépeint la détresse de sa caravane sans vivres au milieu de la forêt, et les souffrances de ses hommes affamés (3)?

rement à Damer, il y avait du sel, Manxo. Oes!. Monatschrift [. den Orient p. 87. — Cf. MunzinGer. Ostafr. Studien, p. 574.

(x) Muwzincer /bidem.

(2) Wanderungen in Afrika, p. 136.

(3) Dans les Ténèbres de l'Afrique, IE, p. 6o-67.

Dans une toute autre partie de l'Afrique tropicale, au Katanga, l'expédition du belge Delcommune pénétra dans une région complètement dépourvue de ressources et pendant huit jours vécut seulement de champignons et de fruits des bois : épuisés les hommes s’égrenaient sur la route (1).

Il faut entendre les récits de nos voyageurs et de nos fonctionnaires au Congo français et leurs doléances sur la disette qui y règne perpétuellement. Du manioc, des poulets, des cabris. voilà toutes les ressources de la contrée. La chasse n'y est pas une distraction, mais une nécessité, et celui qui abat un éléphant où un hippopotame se félicite de son habileté, bien moins par vanité de chasseur que par satisfaction de se nourrir prochainement de la trompe de l’un ou du filet de l’autre. Khartoum était à l'abri de pareilles détresses et l’on ne voit point pendant les soixante ans de son existence que ses habitants aient jamais eu à y souffrir de la famine.

Le choix de l'emplacement de Khartoum présentait encore un double avantage. Gette capitale du Soudan égypüen s'élevait au centre du Soudan égyptien et communiquait aisément avec les différentes provinces.

Khartoum était exactement située au milieu des contrées conquises par Mehemet Ali, et qui restèrent pendant cin-

quante ans les possessions égypliennes dans l'intérieur de

(x) « Pendant sept jours, nous ne yimes aucun village, aucune culture, aucun gibier. Notre nourriture se composa exclusivement de champignons et de quelques fruits des bois. L'expédition souffrit dans cette terrible marche tout ce qu'une caravane peut souffrir. » L'Expédition Delcommune de Gongo- Lütita, Lomami (18 mai 1891), à Albertville, Tanganyka (20 août 1892). Rapport du chef de l'expédition. Mouvement géographique, 14 décembre 1892.

l'Afrique. Elle divisait en deux parties une ligne tracée de Dongola à Famaka (Fazoql). Elle était aussi à une distance à peu près égale d'El Obeïd, de Berber et de Kassala.

C’est seulement, quand, de 1870 à 1881, le Soudan égyptien se fut considérablement agrandi à l’ouest et au sud par la conquête de l’Equatoria, du Darfour et du Bahr el Ghasal que sa position devint excentrique.

En outre sa position au confluent du Nil blanc et du Nil bleu en rendait l’accès facile.

Il n'existe pas en Afrique de bief fluvial navigable pareil à celui que limitent Lado et Berber : seule la partie du Congo comprise entre les Stanleys Falls et le Stanley Pool lui est comparable. Sur ces quinze cents kilomètres defleuve formés par le Nil blanc jusqu'au Ras el Khartoum d'abord, puis par le Nil proprement dit, la navigation est favorisée par certaines conditions physiques : modération du courant, importance du volume de l’eau même à l’étiage, régularité des vents. Elle est entravée, il est vrai, en deux points: au lac Nô, au confluent de la rivière des Gazelles et du Nil blanc, par ces fameux barrages d'herbes, dits zedd, qui atteignent une épaisseur et une résistance extraordinaires, puis en amont de Chendy, par ces rapides où l’eau court entre une multitude de petites iles, et dont nos cartes d'Afrique désignent l’ensemble par le terme de.6° cataracte (1). Mais ces barrières végétales sont temporaires, et

un pilote habile et attentif sait franchir sans accident ces

(1) Les conditions de navigabilité du Nil Blanc seront développées plus amplement 3e partie, ehap. ur.

rapides (1). Ajoutez que sur cette voie fluviale déjà si remarquable par elle-même s’en embranche une autre puisque la section du Nil bleu qui s'étend de Karkog à Khartoum est navigable.

On pourrait comparer le Nil blanc, le Nil bleu et le Nil constitué par leur réunion à trois routes, dirigées l’une vers le sud, la seconde vers le sud-est, et la troisième vers le nord : Khartoum s'élevait à leur carrefour. On allait donc par le Nil blanc de Khartoum dans l’Equatoria et le Bahr el Ghâsal, et même en débarquant à Tora el Hadra, dans le Kordofan et le Darfour : par le Nil bleu, on gagnait Sennar et le Fazoql, ainsi que Kassala en débarquant à Abou Haraz: par le Nil enfin on atteignait Berber et de là l'Egypte, soit par le mauvais chemin d’Abou Hamed et Korosko, soit par celui de Souakim, qu'un négociant français, Albert Marquet, avait rendu plus viable et qui sans l'insurrection de 1882 serait certainement devenu la voie la plus suivie pour pénétrer dans le Soudan égyptien (2).

C'est ainsi que sans avoir probablement pleinement conscience de leur habileté, les premiers conquérants égyptiens du Soudan surent très heureusement profiter des circonstances naturelles.

Si Khartoum était servie par sa position géographique,

elle en souffrait également. Elle vivait de ses deux Nils,

(1) Cæecu. Le Nil, p. RAA

(2) Joker. Reisen, IT, p. 23.

de commission à Khartoum. Il fut chargé par le gouvernement français de la gérance du vice-consulat de France à Khartoum en 1882, pendant l'ab-

Albert Marquet avait fondé une maison

sence du titulaire, M. Vossion.

H. DEnÉRAIN. 9

mais ce voisinage avait aussi ses inconvémients. Tels ces pêcheurs que leur rivière nourrit, mais auxquels ses brouillards et ses humidités valent de précoces douleurs.

De même que tous les fleuves tropicaux, le Nil blanc et le Nil bleu éprouvent régulièrement chaque année une crue. Le premier s’enfle des pluies qui tombent dans la région des grands lacs et dans le Bahr el Ghasal, le second de celles qui se précipitent sur le versant occidental du massif abyssin, et des neiges qui en couronnent les cimes. À Khartoum le Nil bleu commence à croître dans les derniers jours d'avril ou les premiers de mai, le Nilblance vers le 20 mai (1). Ces crues constituaient pour la ville un danger permanent. Une hausse exceptionnelle du fleuve Blanc la menaçait toujours d’une destruction complète (2). & Les eaux du fleuve Blanc ont failli emporter Gartoum l’année passée, écrit d'Arnaud en 1841. Cette année, elles sont sous ses murs (3). »

Quand le fleuve Bleu avait atteint son niveau minimum, il y avait entre le quai et la surface de l’eau un espace

d'environ cent pas, en pente douce (4). Mais en crue,

(1) En 1879, la crue du Nil Bleu a commencé le 10 mai. Haxsar. Aus Chartum. Oester. Monatsch. für den Orient, 1879, p. 195. — D'après M. Ventre Pacha, la crue commencait habituellement vers le 26 avril. Hydrologie du bassin du Nil. Essai sur la prévision des crues des fleuves, p. 15. — Cette brochure a une grande valeur scientifique. L'auteur l’a en grande partie composée d'après des données fournies par les archives du bureau télégraphique du palais d'Abdin mises à sa disposition sous le khédive Ismaïl Pacha.

(2) Cuécu. Le Nil, p. 98.

(3) Journal, III, 27 septembre 1841.

(4) Juxxer. Reisen, I, 198.

l'eau montait à hauteur du quai et parfois même inondait des parties de la ville. Sous l’action de celte masse en mouvement, les rives se désagrégeaient : on essaya, d’ailleurs sans grand succès, de retenir les terres en plantant des troncs d'arbres (1). Cette crue durait longtemps puisqu'elle commençait, comme il a été dit, fin avril et atteignait son maximum vers le 20 août: le mouvement de descente se manifestait en septembre (2).

L'inconvénient de ces débordements était d'autant plus sensible qu'ils coïncidaient avec l’époque des grandes pluies.

Comme en tout lieu, situé dans la zone torride, mais plus à proximité de l’un des deux tropiques que de l’équateur, l’année se partage à Khartoum, située par 15°,5 latitude nord, en deux saisons d’inégale longueur. La saison sèche dure de fin septembre à juillet. Le quatrième quart de l’année (juillet, août, septembre) constitue la saison des pluies £l Kharif (3). Au début de mai, c'est-à-dire à l’époque où dans ses mouvements apparents de déplacement entre les tropiques, le soleil passe au zénith de Khar-

toum, il y a déjà bien une sorte d'image préfigurée du

(1) Juxker. Reisen, [, 198. — 6,000 jeunes palmiers que le gouverneur du Soudan, Achmet Pacha, fit planter vers 1840, furent déracinés par le Nil Bleu. Werxe. Expedition zur Entdeckung der Quellen des Weissen Nil, p.78.

(2) VexrRe Paca. Ouv. cité, p. 12. — Stewart commet une erreur en donnant le 1er juin comme date initiale de la crue. Blue books Egypt., 1883, n° 13, p. 30.

(3) Haxx. Petermann’s Mitt., 1875, p. 343. — Srewarr. Blue books Egypt. 1883, n° 13, p. 30. — Les saisons sont les mêmes à Omdurman. Ourwazper. Aufstand und Reich des Madhi, p. 269.

Kharif avec nuages, tonnerre, éclairs, vents violents et courtes pluies (1).

Mais la vraie saison humide coïncide avec le second passage du soleil au zénith, au commencement d'août (2).

Les précipitations présentent en Afrique équatoriale des caractères tout différents de ceux qu'elles affectent dans : l'Europe occidentale. Là, on ne connaît pas nos pluies fines et persistantes, ni notre ciel couvert des journées durant. En revanche, l'orage, chez nous exceptionnel, y est le méléore le plus fréquent. En Abyssinie (3), au Gallabat, au Ghedaref, au Sennar (4), à Khartoum enfin (5), cest sous forme d’orages, de soudains abats d’eau, de wolkenbruchartige Regengüsse, comme dit Junker (6), que la pluie se manifeste.

A l'horizon, à l’est ou au sud-est un nuage surgit (7). 1 monte dans le ciel et se développe. Il se colore de toutes les teintes foncées, du gris au noir intense. Ses masses figurent des montagnes, s’arrondissent en dômes, s’aiguisent en cimes, s’entr'ouvrent en goulfres profonds. Le silence est complet, le calme de l'air absolu. Sur les

arbres les grandes palmes demeurent inertes. Cependant

(1) Hanx. Jbidem.— Hansar. Oester. Monatsch. für den Orient, 1879, p. 125. — Srewarr (ouv. cité) se trompe quand il avance qu'il ne pleut pas en dehors du Kharif.

(2) Haxsar. Jbidem.

(3) Supax. Grundzuege der physischen Erdkunde, p. 106.

(4) Haxx. Handbuch der Klimatologie, p. 272.

(5) Haxx. Peterm. Mitt., 1875, p. 343.

(6) Adolf. Scamipr. Peterm. Mitt., Ergänzungsheft, n° 03, p: 84.

(7) Jamais les orages ne viennent ni du nord ni de l’ouest. Hann. Peterm. Matt, 1870, p. 549.

le nuage progresse, un coup de vent heurte murs, portes, fenêtres. En quelques minutes Khartoum est plongée dans une profonde obseurité. Le roulement du tonnerre se mêle aux hurlements du vent, pendant que la pluie tombe avec fracas, et inonde la terre (x).

Les orages se répètent fréquemment. On voudrait savoir quelle quantité d’eau tombait à Khartoum annuellement mais il n'y a point été fait, à notre connaissance, de relevés pluviométriques.

Le fleuve débordant, la pluie tombant en nappes, on vivait donc à Khartoum trois mois de l’année dans l’eau. Les personnes qui ont séjourné au Caire savent combien la pluie y trouble les habitudes. Elle provoquait à Khartoum des inconvénients analogues, mais bien plus grands, puisqu'il y pleuvait non quelques jours par an, mais pendant des semaines.

Comme il n'y avait pas de carrière à proximité de la ville, le sol des rues n’était point pavé. Pendant le kharif, la terre battue se délayait, les rues se transformaient en bourbiers, et on y circulait très difficilement. Les inondations suspendaient littéralement la vie sociale. En septembre 1876, par exemple, l’eau remplissant

(x) Ourwarper. Aufstand und Reich des Mahdi, p. 269. Pendant le Kharif, la pluie est toujours précédée de l'aboub, vent chaud, qui a beaucoup d'analogie avec le Khamsin d'Égypte. Cagcu. Le Nil, p. 99. — Cf. la description d'un orage subi par Kotschy à Omdurman en septembre 1839 ; solche Heftigkeit des Windes, Regens und Blitzens ist in unsern Ländern unbekannt. Peterm. Mitt. Ergb., M, p 4.

Après la pluie, la ville était souvent envahie par des légions de fourmis rouges et noires, féroces et redoutables pour les petits animaux. Cnézu. Ouv.

cu.

les rues, le commerce est en partie arrêté (1). Le 12 août 1879, Charles Rigolet arrive à Khartoum. Voiei le tableau que présente la ville : le milieu des rues est transformé en torrents, presque tous les habitants restent chez eux: seuls quelques rares passants se risquent dehors et rasent les murs. La plupart des boutiques sont fermées € pour cause de pluie ». Les portes du Diwan (ministère) et de la Poste sont également closes. € Les employés ne pouvant circuler à cause de la pluie, les bureaux ferment (2). »

Non moins que ces débordements du fleuve et ces pluies diluviennes, la température rendait pénible le séjour de Khartoum.

De ces simples notions qu'elle était située dans la zone tropicale et en même temps à une faible altitude au-dessus du niveau de la mer, on pouvait déjà conclure «a priori qu'il y faisait très chaud. Mais les observations météorologiques, puis la comparaison de ces observations avec d'autres, ont révélé ce fait inattendu que Khartoum était le lieu de lAfrique tropicale où la température moyenne de l’année atteignait son point maximum : 90° à 31° (3). Seules Massaoua sur les bords de la mer Rouge et Kouka dans le voisinage du lac Tchad sont aussi mal partagées (4).

(1) Juxxer. Reisen, I, p. 273.

(2) Journal, 12 avril 1879.

(3) Température réduite au niveau de la mer. Han. Handb. der Klimatologie, p. 270.

(4) Températures moyennes annuelles de Massaoua : 3022 C. Han. Meteorol. Zeitschrift, 1888, p. 155; de Kuka, 29°5C. Zd. Handb der Klimatologie, p. 270.

Pendant les mois d'été, cette température est vraiment effroyable. La moyenne du mois atteint le chiffre énorme de 36° (1). Buchta a observé en juin et juillet 1878, des maxima de 44° (2) et Russegger à la fin d'avril 1836, à deux reprises 46°5 (3).

En hiver la température se maintient en moyenne audessus de 20°, Toutefois le vent du nord qui souflle réguhèrement d'octobre à mars fait parfois descendre le thermomètre Jusqu'à 12° et 10°. & On supporte bien un manteau, dit quelque part le consul autrichien Hansal (4). » Les habitants de Khartoum étaient très éprouvés par ces abaissements momentanés de température. Une fois de plus se confirmait la justesse des observations faites voici un siècle bientôt par Alexandre de Humboldt : € Nous vivions depuis deux mois à peine dans la zone torride, et cependant nos organes étaient déjà si sensibles au moindre changement de température, que le froid nous empêchait de dormir, quand bien même le thermomètre dépassait vingt et un degrés. »

Aussi le climat de celte ville chaude et humide était-il malsain et parfaitement désagréable. Khartoum, avec sa bordure de jardins constamment arrosés, était aussi insalubre que ces oasis du Sahara, où règne perpétuellement une chaleur humide : Siouah et Khargueh, Mourzouk la

ville empestée, Ouargla « domaine par excellence de la

(1) Hasx. /bid.

(2) Haxx. Peterm. Mitt., 1880, p. 377.

(3) Id. Ibidem, 1875,;p. 343.

(4) Zbidem. Voir à l'Appendice la Note sur le climat de Khartoum,

malaria » (1), et Nafta et Tozeur, ces enchanteresses malfaisantes, qui attirent les hommes et les tuent.

La fièvre et la dysenterie régnaient constamment à Khartoum, mais surtout après le Kharif, de septembre à novembre, saison pernicieuse entre toutes (2).

Les étrangers, Européens, Turcs, Syriens, Égyptiens même, ne séjournaient pas impunément à Khartoum.

Pour un qui s’acclimatait, tel que ce Marin Hansal, ce «vétéran chevronné du corps des explorateurs africains » comme Emin l'appelle facétieusement(3), plus de vingt ans durant consul d'Autriche, et qui serait sans doute mort de vieillesse à son poste, si plus glorieusement il n’était tombé sous la lance mahdiste dans la journée du 26 janvier 1885, la dernière de Khartoum, combien y en eut-il qui perdirent la santé et même la vie! (4)

Pour lutter préventivement contre la fièvre, les Européens prenaient à haute dose du sulfate de quinine. Ils abusaient aussi du cognac, de l’absinthe, de l’araki ou mastic et pour le moins n’évitaient pas les maladies d’estomac (5). .

Les fâcheux ellets que le climat tropical exerce habi-

G) Scnimuer. Le Sahara, p. 254-255.

(2) Juxker. Reisen, [, p. 160.

(3) Oest. Monatsch. f. d. Orient, 1880, p. 15.

(4) Wense. Feldzug von Sennar nach Taka, p. 3. « Le climat du Soudan est un des plus malsains de l'Afrique, aucune race d'Europe ne saurait s’y acclimater. » Scuweinrurrn. Mouvement géographique, 1896, p. 556. Sur 60 individus, qui accompagnaient Mehemet Ali, en 1839, 13 sont morts. Sur 65 Albanais formant l'escorte de Saïd Pacha, en 1857, 30 ont été malades. Jomarp. Bull. Soc. Géogr., 1857, XIV, p. 68.

(5) Renseignement de M: X..., du Caire.

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