VII. — LES HABITANTS DES BORDS DU NIL BLANC
Les populations que les explorateurs virent sur les bords du Nil étaient groupées en tribus indépendantes les unes des autres et qui se donnaient à elles-mêmes les noms suivants :
Mamoudié.
Djémélié.
Fi APT. De Arabes nomades, Hassanat..
Abou Rof.
Baggara. .
Chillouk, rive gauche.
rive droite et rive gauche du Nil.
Dinqa, rive droite.
Nuer, rive droite et rive gauche.
Kek, rive droite et rive gauche.
Bundurial, rive gauche.
Toutoui, rive droite.
Helliab, rive gauche.
Bhorr, rive droite.
Elien. .
Corregis. .
Chir.
Bamber.
Boko. .
Bari.
Les explorateurs eurent sur la densité de la population
rive droite et rive gauche.
des impressions opposées selon les différentes contrées qu'ils traversèrent.
Jusqu'au 11° de lat. N. le pays leur parut désert. € Dans la nature règne un silence complet (1). » Ils virent seulement de loin en loin quelques tribus de nomades (2), avec lesquels ils entrèrent en rapport. « Une douzaine de Bagara montés à cheval viennent à notre rencontre..., ils viennent nous donner le salam (3). » Au contraire la partie du fleuve habitée sur la rive gauche par les Chillouks et par les Dinkas, sur la rive droite parut très peuplée. € Jusqu'au plus loin où la vue peut s’étendre, dit d'Arnaud, on ne découvre que groupes de toucouls (huttes) peu distensés les uns des autres. Chaque grand groupe doit contenir au moins 100 toucouls habités par 9 personnes chaque (4). » & En allant au sud après Hallet Kaka, les villages se succèdent en laissant seulement entre eux [un espace de] 3 à 500 mètres, ils sont composés de 2[00] à 500 habitations chacun (5) ».
Il estime les Chillouks à un million (6). Werne de son côté écrit sur sa carte : € Immense population an beiden Ufern » (sic), et dans son texte: QIl n’y a certainement pas de fleuve dans le monde dont les rives soient couvertes
sur une si longue étendue sans interruption d'habitations
(1) Werxe. Expedition zur Entdeckung, p. 77.
(2) À la hauteur d'El Aës : Rive droite, Arabes nomades, rive gauche, bagaras. — D'Arxaup. Journal, 13 avril 1841. « Nous nous arrêtons sur la rive gauche devant un camp de Bagaras, où ces messieurs (les officiers égyptiens) avaient quelques connaissances l’année précédente. » 5 avril 184r.
(3) Journal, 2 avril 1841.
(4) Journal, 4 décembre 1840.
(5) Journal, 2 novembre 184r. Le 4 et le 6 novembre, il écrit encore : « Série continuelle de villages, rive gauche, Chillouks. »
(6) Bull. Soc. géogr., 1843, XIX, p. gt.
308 ÉSULTATS GÉOGRAPHIQUES
humaines et l’on ne comprend pas comment tant d'hommes peuvent se nourrir (1) ».
Au contraire les parages du lac Nô et toute la contrée marécageuse qui s'étend en amont, sont déserts. Werne ne signale pas la présence d'habitants, pendant qu'il la traverse et d’'Arnaud écrit sur sa carte, à gauche: rive inhabitée et marécageuse jusqu’à l'horizon et à droite : habitations isolées.
Mais à parür du 8° de lat. environ jusqu'au point terminus de leur voyage les explorateurs eurent de nouveau l'impression d’un pays très habité. & Üne nombreuse population nous suit des deux parts sur la rive » (2). Werne qualifie de & très nombreux » les Helliabs, les Bhorrs et les Baris. De ces derniers 1l dit qu'ils constituent une population très dense, que le rivage est noir d’êtres humains et que chez eux «& le village touche au village » (3).
Toutefois les explorateurs surestimèrent peut-être le chiffre de la population dans le pays qu'ils traversaient, pour deux raisons: La vue des bateaux des Égyptiens causa aux indigènes une telle surprise, que, non contents de les regarder passer, ils les accompagnèrent le long de la rive. € Hommes, femmes, garçons et filles tous... nous
suivent en chantant, leur nombre qui... s’accroie de vil-
(1) Expedition zur Entdeckung, p. 108. — Thibaut dit également : « Populalion immense. » Journal, p. 34.
(2) D'Arxavp. Journal, 18 et 19 décembre 184r.
(3) « Stadt drängt sich an Stadt. »
lages en villages peut s'élever parfois à 2,000 tôles (1). » Les habitants que les Égyptiens voyaient devant un village, par exemple, n'étaient donc pas seulement ceux du village, mais en outre ceux des villages d’aval ou d’amont. La curiosité et l’indiscrétion sont communes. à tous les peuples de la terre: il y a des badauds noirs et jaunes comme 1l y en a des blancs. On accourt de toutes parts, en pays nègre, pour assisler au passage d'une caravane, dans laquelle figurent des Européens, et un explorateur est souvent trompé dans son appréeiation du peuplement d’une contrée par la curiosité même qu'il excite. Le capitaine Cook instruit par l'expérience, prenait soin de se garder contre cette cause d'erreur. Pendant son séjour en Nouvelle-Calédonie, il ne concluait pas du grand nombre d'indigènes qu'il voyait chaque jour réunis autour de lui à un peuplement uniformément intense de l'ile; il estimait au contraire que le bruit de son arrivée répandue dans le pays avait attiré et rassemblé en un seul point tous les habitants.
Les explorateurs s'exagérèrent peut-être encore pour un autre motif le peuplement du Haut-Nil. Les Dinkas, les Chillouks, les Nouerres, qui s’adonnent surtout à l’élevage des troupeaux, ont des habitudes de nomades. Pendant la saison humide, quand lherbe couvre tout le sol, quand toutes les mares sont pleines d’eau, ils vont où bon
leur semble: mais pendant la sécheresse le sol se dénude,
(x) D'ArxauD. 17 janvier 1841. — « Une foule incroyable d'hommes dansent et chantent sur les deux rives. » Were. Expedition zur Entdeckung,
et les mares se tarissent: ils se rapprochent alors nécessairement des bords du Nil où leurs troupeaux ont chance encore de s’abreuver et de se nourrir.
D'Arnaud a bien fait cette remarque (1), mais il n’en a pas tiré toutes les conclusions qu'elle comportait. En effet les trois voyages de 1839-42 ont, tous les trois, été accomplis pendant la saison sèche, c’est-à-dire à l’époque où les pasteurs se concentrent sur les bords du Nil. La région traversée était donc peuplée non uniformément sur son entière superficie, mais seulement sur une étroite bande de terrain à droite et à gauche du fleuve, au delà de ce rideau, elle était déserte : ni Thibaut, ni d’Arnaud, ni Werne ne paraissent s’en être doutés.
Toutefois, après ces réserves, il faut reconnaître l’exac-
tüitude de leur jugement d'ensemble.
(1) « Les pasteurs (c'est la majorité des cas), depuis la pointe de l'île de Sennar au Nord jusque sur le 4° degré de latitude boréale que nous avons atteint dans l'expédition scientifique sur le fleuve Blanc n'habitent les rives des fleuves Blanc et Bleu que pendant l'été (Sef), lorsque les herbages et les mares d'eau sont desséchés dans l'intérieur, et qui retournent naturellement aussitôt que l'abondance des pluies bienfaisantes du Tropique (Carrif) viennent favoriser de nouveau ces lieux de la plus riche végétation, ces lieux intérieurs qui leur promettent la sureté, c'est aussi là qu'ils ensemencent ce dourra dont la généralité du Soudan se nourrit. Les Arabes nomades, les Denkas, les Schelouks, les Nouères, les Berrh sont dans ce cas. C’est au changement d'habitation des lieux qu'on doit attribuer aussi les changements de place et quelquefois la disparilion comme l'installation de nouveaux villages d'une année à l'autre, ce qui laissera que très incertain la position des villages que l'on placera sur la carte, résultats des présents journaux de route, pour les nouveaux voyageurs qui la prendront pour guide et qui devront la vérifier et la compléter. C'est donc aux îles, quoique mouvantes, -mais plus stables, aux montagnes, qu'ils devront se reporter plus attentivement. » Journal, 5 et 7 février 1841.
DENSITÉ DE LA POPULATION re
Les explorations ultérieures ont prouvé que le Haut- Nil (région marécageuse exceptée) était pour l'Afrique une contrée relativement bien peuplée. En 1866, Bæœhm, comparant entre elles toutes les données qu'il avait pu recueillir sur les populations de l’ensemble de l'Afrique, affirmait nettement sa conviction à cet égard et opposait la population dense du Nil blanc à la population clairsemée de la Nubie, du Kordofan, du Taka et de l’Abyssinie (1).
Parmi ces populations du Haut-Nil, beaucoup, remarquèrent les explorateurs, sont douées d’une très haute taille. Tels les Denkas, les Helliabs, les Keks, les Bhorrs, les Bundurials, les Baris. Les Keks sont « fort grands surtout de jambes, et semblent construits exprès pour les marais qu'ils habitent ». € Deux chefs Boko sont d’une taille de six pieds au moins » (2). Biour chef des Bundurials à 6 pieds 4 pouces (3). Les Baris sont de vrais géants, et à côté d'eux, Tures et chrétiens paraissent des
enfants (4). Seuls les Nouerres sont d’une taille moyenne.
Beaucoup de ces indigènes, ceux de la région maréCa-
(1) Behm donne quelques chiffres :
CHOUETTE: 500,000 habitants.
NÉ CrES Re cMDMEER EL ea 00,000 — RTS ER TS NE ES RTC I PAS 10,000 — ERA ME E Ta Lime 8,000 ==
Rs he Ï1 calcule une densité moyenne de 587 habitants par mille carré géographique allemand, soit 10,6 habitants par kilomètre carré. Geograplusches Jahrbuch, 1866, p. 103, et note 2.
(>) D'Anxaup. Journal, 18 janvier 184. (3) /bid., 6 janvier 1841.
(4) Wgrxe. Expedition zur Entdeckung, p. 312.
plus que les Bhorrs.
geuse en particulier, laissèrent aux explorateurs une impression d'extrême laideur.
Pommettes saillantes, joues creuses, menton proéminent, membres frêles, cheveux laineux et crépus, voilà les traits caractéristiques de beaucoup d’entre eux. Un Kek qui monte à bord semble à Werne d’un aspect simiesque. Les termes: « affreux de figure », « fort laids », reviennent souvent sous la plume de d'Arnaud (1).
Leur habitude de s’arracher les quatre dents de la machoire inférieure contribuait encore vraisemblablement à leur donner un aspect désagréable.
Cependant les peuples, qui habitent en amont de ia région marécageuse, sont moins pénibles à regarder. Les Bokos « forment une belle race noire, qui s'approche un peu par les traits du visage des Galas » (2). Les Chirs sont beaux et fort bien constitués (3). De même les Baris dont les femmes sont fort belles.
Tous ces peuples sont noirs : les Baris d’un beau noir, les Keks couleur de plomb, les Nouerres, noir brun. Ils vivent de pêche, de chasse, de culture, d'élevage du bétail. Ils cultivent le dourra, le sésame, le maïs, les haricots (4).
(1) « Les deux sexes sont on ne peut plus laids, mal faits de corps, d'une taille moyenne, visage rond, tempes affaissées, nez épaté, lèvres grosses, langue noire. » D'ArxauD. Description des entrevues, 20 décembre 1840.
(2) D'ArnauD. Journal, 15 janvier 1841.
(3) Zb.. 18 janvier 1847.
(4) « Toute la plaine qui se trouve entre leurs villages et les bords du fleuve est cultivée » Pays des Chirs. D'Arnaup. 15 janvier 1841. « Quelles belles plaines, quelles richesses agricoles on pourrait en tirer. » Pays des Bhorrs et des Chirs. D'ArxauD, 17 décembre 184r.