IV. — CAUSES SECONDAIRES DE LA CONQUÊTE
La campagne du Soudan fut aussi pour Mehemet Al
(1) Drovetti au Ministre des relations extérieures de l'Empire Français, 14 décembre 1810. Aff. Etr. Le Caire.
(2) Roussel à S. Exc. Mgr le duc de Richelieu, ministre des affaires étrangères, 19 décembre 1817. Aff. Etr. Le Caire. -— Cependant, Cailliaud étant à Siout en 1817, y vit arriverune caravane du Darfour. Mais les procédés dont les marchands furent l’objet ne devaient pas rétablir les bons rapports commerciaux entre le Darfour et l'Égypte : M. Aly pacha fixa lui-même le prix de l'ivoire, et le garda pour lui; le gouverneur de la Haute-Égypte en fit de même de tout ce qui put lui convenir et les marchands retournèrent à Darfour
assez mécontents. CaïrzLraup. Voyage à l’oasis de Thèbes, p. 68.
une occasion d'écarter d'Égypte les soldats albanais et turcs qui composaient une partie de son armée.
C'était des gens terribles qui jamais ne se dessaisissaient de leur yatagan et de leurs pistolets, se livraient à des méfaits de tout genre et rendaient les rues du Caire peu sûres la nuit. Ils se mutinèrent en 1815 et commirent au Caire de graves désordres. Ils pillèrent le bazar, maltraitèrent beaucoup d'Européens, en tuèrent même quelquesuns. Le pouvoir chancela un instant dans la main de Mehemet Al (1).
Le Pacha doutait de la fidélité de leurs chefs. Il se défiait même trop de certains d’entre eux pour les laisser derrière lui en Égypte, lorsqu'il alla combattre les Ouahabites. Il paya les uns pour s'éloigner, et en homme que n’arrêtent pas de vains scrupules, il se débarrassa de quelques autres à moins de frais (2). Bien loin d’être affecté des échecs que subirent ses armes en Arabie, il en éprouva presque de la satisfaction, parce que les officiers en revenaient diminués. (II disait un jour que si les troupes qu’il y a envoyées [en Arabie] avaient d’abord obtenu des succès, l’orgueil et la prétention des chefs employés dans cette expédition auraient fini par Jui donner de l'inquiétude. Il n’y a pas
de doute qu'il a dà voir avec un certain plaisir, humiliés,
(x) Burcknarpr. Travels, p. Lxrm. — Werxe. Feldzug von Sennar nach Taka, p. 115-116.
(2) Un officier albanais, Achmet-bey, qui avait réclamé avec des menaces sa solde arriérée, mourut subitement au sortir d'une visite faite à Mehemet Ali. — Un autre, Achmet Aga Las, en garnison dans la province de Kenné, s'était révolté contre le Pacha. Abusé par d'aimables paroles, il vint au Caire et fut décapité dans la citadelle. Rurrer. Reisen in Abyssinien, I, p. 16.
perdus dans l'opinion des soldats et réduits ainsi à l’impossibilité de lui nuire ceux d’entre ces chefs, dont il avait encore quelque chose à craindre (1) .»
Sans doute, c'était grâce à ces officiers et à ces soldats que Mehemet Ali avait vaincu les mamelouks, et s'était élevé au pouvoir, mais il n’ignorait pas avec quelle facilité les alliés de la veille deviennent les ennemis du lendemain. Le sultan Mahmoud, à l'affût de la circonstance favorable qui lui permettrait d'anéantir ce fonctionnaire de jour en jour plus indépendant, pouvait se servir d'eux pour le renverser à son tour; Mehemet Ali se tenait donc sur ses gardes.
D'autre part, ces troupes s’opposaient aux réformes qu'il méditait. Il voulait posséder une armée, instruite d’après les règlements militaires européens. Il avait été profondément impressionné par l’histoire de Napoléon I : il se rappelait toujours avoir combattu, étant encore simple petit officier, contre le général Bonaparte à la seconde bataille d’Aboukir. Les victoires françaises l’avaient convaincu de la supériorité d’une armée disciplhinée sur des troupes courageuses, mais sans cohésion (2) .
Il introduisit donc en Égypte nos usages militaires; mais ces nouveautés déplurent aux vieilles bandes turques et albanaises : le colonel Sève, qui avait accepté la tâche de les instruire d’après les règlements militaires français, fut plus
d’une fois menacé de mort (3).
(:) Droverrr. Bulletin du mois de mars 1812. Aff. Etr. Le Caire. (2) La question d'Égypte. Rev. Deux-Mondes, 1e* novembre 1891, p.10. (3) CarsrrauD. Voyage à Meroë, IN, p. 271.
Mehemet Ali cherchait donc toutes les occasions d’écarter ces soldats dangereux pour sa sécurité et rebelles à ses desseins. La campagne du Soudan fut l’une de ces occasions (1), comme la guerre d'Arabie en avait été une autre (2), comme la campagne de Morée en sera une troisième (3).
Or vers 1820, les circonstances se prétèrent à la pénétration des troupes de Mehemet Ali dans les contrées situées au sud de l'Égypte.
Une fraction des Mamelouks, de ses vieux ennemis, occupait le Dongola. Mehemet Al avait, comme l’on sait, violemment brisé la puissance des Mamelouks. De ceux qui-habitaient le Caire, les uns (€ la majeure partie des Beys, Kachefs et Mamelouks ») avaient été massacrés dans la citadelle pendant la fameuse nuit du 1° mars
1811, les autres avaient succombé dans leurs maisons (4).
(1) Mexenx. Histoire de l'Égypte sous Mohammed Aly, If, p. 194. — Ruprez, Reïisen in Nubien, p. 23; Reiïsen in Abyssinien, I, p. 34. « Mehemet satisfait de se défaire de quelques troupes turbulentes... » Tarsaur. Notes manuscrites.
(2) Burcknarpr. Travels, p. rxr.
(3) Rurper.. Reisen in Abyssinien, [, p. 34.
(4) Récit du massacre des Mamelouks : « Pendant son absence [Mehemet Ali s'était rendu à Suez], on a intercepté, dit-on, des lettres qui lui rendaient très suspecte la conduite des Beys et des Mamelouks domiciliés en cette ville; on croit qu'ils entretenaient des correspondances avec ceux de la Haute- Égypte et par le moyen de ceux-ci avec Soliman Bacha, gouverneur de la Syrie, qui n'est pas en bonne intelligence avec Mahomed Aly. Tel motifenfin que celui-ci ait eu de prendre une résolution aussi extraordinaire, il est de fait que le premier de ce mois sous le prétexte d'une cérémonie qui devait avoir lieu pour la nomination de Toussoum Bacha, de commandant en chef de l’armée destinée à marcher contre les Ouahabis, ayant rassemblé la majeure partie des Beys, Kachefs, Mamelouks dans la Citadelle, à un signal donné,
Puis ceux qui dans le reste de l'Égypte avaient échappé à l’ordre général de proscription s'étaient réfugiés dans les montagnes à hauteur d'Esneh. Mais abusés par les promesses trompeuses d’Ibrahim, fils de Mehemet Ali, qui leur garantit non seulement la vie sauve mais encore des positions équivalentes à celles qu'ils occupaient naguère, ils vinrent «se mettre à la discrétion d’'Ibrahim », et furent massacrés à Esneh, «d'ordre du Pacha Mehemet Al(x). »
Néanmoins, les Mamelouks n'avaient pas été complè-
tement anéantis en ces deux massacres. Les survivants,
les portes en furent fermées, et l'infanterie composée en grande partie d'Arnaoutes les a surpris, attaqués et détruits, sans qu'ils aient pu opposer la moindre résistance. Aucun de ceux qui y étaient montés n’a échappé au carnage ; ceux qui étaient restés en ville périrent la plupart dans leurs maisons, qui furent pillées. Dès la veille, des ordres avaient été envoyés dans les provinces à tous les commandants militaires pour faire main basse sur tous les Mamelouks, qui se trouvaient éparpillés dans leurs campagnes. » Il n’y eut presque pas de désordre « grâce à l'énergie qu'a déployé le Pacha en envoyant des patrouilles et des gardes partout où leur présence était nécessaire, en parcourant lui-même toutes les rues à la tête d’un corps de troupes et faisant trancher la tête à une vingtaine de pillards sans en excepter deux individus de sa garde... On compte que dans cette exécution terrible, il a péri plus de cinq cents Mamelouks parmi lesquels 25 Beys et une soixantaine de Kachefs. La maison de l’Elfi a été presque entièrement détruite. » Drovetti au ministre des Relations extérieures de l'Empire français, 4 mars 1811. Aff. étr. Le Caire. (:) Buroknarpr. Travels, p. 13. « Tous les Mamelouks qui élaient venus se mettre à la discrétion d'Ibrahim Bey ont élé massacrés à Esneh, d'ordre du Bacha, pendant que son fils se trouvait ici auprès de lui, parmi ces malheureuses victimes de leur extrème confiance dans la générosité de l'ennemi, il y en avait qui sétaient munis d'un sauf-conduit de la part d'Ibrahim Bey ; mais ce qu'il y a de plus inexcusable et de plus atroce dans cel assassinat tout à fait inutile, c’est qu'on n'a point épargné des esclaves Abyssins ou nègres de l'âge de quinze à dix-huit ans. » Drovetti au ministre
des Relations extérieures de l'Empire français. Bulletin de mai 1812. Aff. étr. Le Caire.
au nombre de trois à quatre cents environ, s'étaient sauvés dans le Dongola. Ils avaient été d’abord bien accueillis parles maîtres du pays, les nomades Chaïqiés (1), puis des désaccords survinrent. Les Mamelouks chassèrent les Chaïqiés de leur place forte de Maragga, située sur la rive gauche du Nil, et en firent leur citadelle (2).
Les Mamelouks étaient évidemment fort affaiblis. Dès 1812, avant le massacre d'Esneh, un témoin impartial des événements considérait au Caire toute tentative de restauration de l’ancien régime comme irréalisable. « On regarde ici le corps des Mamelouks, écrit Drovetti, comme réduit à l'incapacité absolue de troubler Mohamed Ali dans la- possession paisible où 1l est maintenant de la Haute- Égypte (3). » Quelques mois après € on n'entend plus parler des Mamelouks » (4). Des pourparlers engagés par leurs chefs avec les Ouahabites d'Arabie, probablement en vue de conclure une alliance contre Mehemet Ali, avaient échoué (5).
Les Mamelouks vivaient donc paisiblement dans le Don-
(x) Burckuaarpr. Travels, p. 72.
(2) Wappincron et Hangury. Journal of a visit to some parts of Ethiopia, p. 226. On donna peu à peu à cette place le nom de Nouveau Dongola, qu'elle a conservé. — C'est cette place qui a été reprise sur les Madhistes par les troupes anglo-égyptiennes en septembre 1896.
(3) Drovetti au ministre des relations extérieures de l'Empire français. Bulletin de mars 1812. AfF. étr. Le Caire.
(4) Idem. Bulletin de juin 1812.
() «Le bruit circule ici que deux Beys sont passés chez les Ouabis. » Daoverrr. Bulletin de février 1812. « Un des chefs mamelouks, Hassan Djouhar passa à Souakim, en 1812, et se rendit à la Mecque, où il eut des pourparlers avec Saoud, chef des Ouahabis. » Burckuarpr. Travels, p. 452.
ho CAUSES DE LA CONQUÊTE
gola. Ils étaient en bons termes avec la plupart des habitants sédentaires et agricoles des rives du Nil: ils les protégeaient contre les attaques et les razzias de leurs oppresseurs, les nomades Chaïqiés : ils introduisirent même de nouvelles pratiques agricoles et montrèrent la supériorité de la culture du froment sur celle du dourra (1).
Néanmoins, 1l est visible, d’après certains symplômes, qu’en dépit de leur éloignement et du petit nombre auxquels ils étaient réduits, ils troublaient encore le repos de Mehemet Al. Il s’efforce de les isoler : il envoie des émissaires en 1819, au roi du Sennar, en 1814 ou en 1815,au roi de Gondar, pour détourner ces princes de prêter aucun aide à ses ennemis (2). En 1815, il fait décapiter au Caire le chef d’une tribu arabe de la Haute-Égypte, venu sous la protection de son propre fils, Tbrahim Pacha, et qui pour seul crime avait entretenu des relations amicales avec les Mamelouks (3). Ses craintes avaient peut-être quelque fondement. Les Mamelouks, dit Burckhardt, avaient encore des amis en Égypte et 1l estimait, qu’au cas d’une disparition fortuite de Mehemet Ali, ils essaieraient de reconquérir leur situation perdue (4).
Et puis, si complètement tombé que soit un régime, 1l ne semble jamais assez abattu aux artisans de sa chute :
les révolutionnaires de tous les temps ont été hantés par
QG) WaonixGrox et Hansuny. Journal, elc*, p227. (2) Bürcknanpr. Travels, p. Liv.
(3) Rurrez. Reisen in Abyssinien, I, p. 20.
(4) Burcknarpr. Travels, Pr TIv:
CAUSES SECONDAIRES ha
le spectre de la « contre-révolution ». Plus le vivant avait de force, plus redoutable apparaît son fantôme. Or pendant six siècles les Mamelouks avaient été les maîtres de l'Égypte et Mehemet Ali devait être plus tranquille, après l'effacement de l'ombre même de ses ennemis.
D'autre part, il avait des intelligences dans la contrée même qu'il se proposait de conquérir. Ce n’était pas avec les Chaïqiés, comme l'ont avancé deux écrivains qui ont étudié la question, que nous essayons de traiter ici. Buchta (1) et M. Hermann Frobenius (2) assurent que Mehemet Ali s’est présenté comme l’auxiliaire des Chaïqiés contre les Mamelouks. Nous n’avons trouvé dans aucun texte confirmation de cette opinion. Cependant, une telle entente, si elle avait existé, aurait été précédée de pourparlers, qui vraisemblablement n'auraient pas échappé à la sagacité des agents diplomatiques français accrédités auprès de Mehemet Al. Les avances faites à Mehemet Ali vinrent d’ailleurs. Un petit prince du Dongola, déjà victime des brigandages des Chaïqiés et terrorisé par l’arrivée de ces nouveaux envahisseurs, les Mamelouks, vint demander protection à Mehemet Ali (3).
Simultanément des événements propres à fournir un
autre prétexte à son intervention se produisaient au sud
(1) Der Sudan unter ægyptischer Herrschaft, p. 11-12.
(2) Mehemet Ali gab vor, den Schaikie Hilfe bringen zu müssen gegen die von ihm verfolgten Staatsfeinde., Die Heidenneger des ægyptischen Sudan. p. 186. — Il faut ajouter que M. Pensa, dans le résumé succinct qu'il a donné de ces événements, n'est pas tombé dans cette erreur. L'Égypte et le Soudan égyptien, p. 242-5.
(3) Burcknarpr. Travels, p. 72.
h2 CAUSES DE LA CONQUÊTE
du Dongola, dans la ville de Berber. Deux frères prétendaient l’un et l’autre la gouverner. L'aîiné, Nasreddin supplanté par son cadet. se rendit en Égypte, vanta à Mehemet Ali tous les trésors du Soudan et lui demanda protection, en lui promettant de grands avantages fa} Nous ignorons quel accueil Mehemet Ali fit à ces avances, mais elles étaient certainement encourageantes. C’est donc sous l'impulsion de ces motifs divers, qu’en octobre 1820, Ismaïl Pacha concentrait une armée près de
Ouady Halfa et se préparait à la conquête du Soudan.
(1) Turmaur. Notes manuscrites.