‹ Le Soudan Égyptien sous Mehemet AliChapitre 6 sur 130 · III. — CAUSE PRINCIPALE DE LA CONQUÈTE : LA CUPIDITÉ DE MEHEMET ALI · texte numérisé non relu

III. — CAUSE PRINCIPALE DE LA CONQUÈTE : LA CUPIDITÉ DE MEHEMET ALI

Il y a tout lieu de présumer, d'après les textes, que

affrontaient les dangers du désert, continuellement harcelés par les Bicharis, tribu très nombreuse occupant un grand espace de terrain entre la mer Rouge et les rives de l'est du Nil. » Tarsaur. Aperçu du commerce du Soudan. Cf. une remarquable description du désert entre Berber et Assouan dans Scarinx. Feuer und Schwert im Sudan, p. 552-797.

(x) Principaux objets exportés d'Égypte : soicries, draps rouges et verts, velours, toiles surtout blanches, indiennes rouges, mouchoirs suisses, mousseline, ambre, corail, quincaillerie, épiceries, clous de girofle, canelle, poivre, verreries de Venise, huiles essentielles. » Turgaur. Notes manuscrites.

(2) Burekaarpr. Travels, p. 278. — « Chendi, place de commerce la plus renommée alors... Metammah le disputait en richesses, en affaires commerciales à sa rivale, et ce qui ne se trouvait pas à Chendy existait à Metammah. » Tarpaur.

(3) Rurpec. Reisen in Nubien, p. 108.

(4) &« On ne saurait croire combien la caravane renferme de richesses, » Le Mascrrer. Descr. de l'Égypte, 2e partie, p. 197. » Le Nil voiture en Égypte tout ce que l'Éthiopie contient de plus utile et de plus précieux. » Savary DES Bruscons. Dict. du commerce, V, p. 1059.

l'appât des métaux précieux, et le désir de capturer des esclaves ont déterminé Mehemet Ali à entreprendre la conquête du Soudan.

Les recherches minières formèrent toujours l’une de ses préoccupations (1). Par son ordre, Caïlliaud fouille en 1816 les mines d'émeraudes du mont Zabarah, exploitées à l’époque pharaonique. De 1820 à 1823, le colonel Sève et J. Burton explorent le Djebel Zeit, pour y retrouver des gisements de houille; G. Brocchi parcoure le désert oriental: Édouard Ruppel et Michel Hey la péninsule du Sinaï, dans l'espoir d'y découvrir des mines d’or (2).

Le vif désir de Mehemet Al de découvrir dans la terre des métaux ou des pierres précieuses mettait même parfois en défaut sa sagacité habituelle et le rendait victime de mésaventures comiques. Il lui arriva en 1812 de récompenser généreusement un joallier grec qu'il avait envoyé fouiller les mines d’émeraudes situées à l’est de Daraoui, et qui avait rapporté triomphalement un simple morceau de verre simulant l’émeraude (3).

Vers 1820 cette préoccupation se manifeste plus fréquemment dans sa conversation : 1l parle avec insistance de mines d’or à Cailliaud (4): il donne audience à Ehrenberg

(1) « Je savais que les mines étaient un des objets de prédilection du pacha. » Ampère. Recherches en Égypte et en Nubie. Rev. Deux-Mondes, 1er mai 1847, p. 404.

(2) Boxora. L'Égypte et la Géographie, p. 9-11.

(3) Burcknarpr. Travels, p. 463-4

(4) Conversation du 24 septembre 1820. Voyage à Meroë, I, p. 288. — Conversations du 16 octobre 1822 : « Ce prince me parla du Sennar, des nègres, surtout des mines d'or. » 1bid., LI, p- 927.

ay à

et Hemprich qui reviennent du Dongola et, tout en fumant sa grande pipe turque, il leur demande, après quelques questions insignifiantes, (s'ils n’ont pas aperçu de métal précieux dans le pays(1) ». Même état d'esprit dans son entourage. Un jour les habitants du village de Darameyleh dans le Sennar affirment à Ismaïl Pacha, son fils, qu'il y a de l’or au sud du Fazoql: « Ismaïl ne se tient pas de joie (2). » Pendant la campagne celui-ci choie le voyageur français Cailhaud, qui l’accompagnait, 1l l'invite chaque soir à diner, et se montre aux petits soins (3), mais tant de prévenances n'étaient pas désintéressées : Ismaïl considérait Cailhiaud comme une manière d'ingénieur des mines à la suite de l’armée, qui découvrirait les gisements métallifères et dirigerait leur exploitation. Même état d'esprit enfin chez les officiers et dans la troupe. & IT avait été tellement question de mines d'argent et d’or, que les soldats eux-mêmes ne faisaient qu'y rêver (4). »

Ces différents textes nous semblent déjà prouver la part

qu'a eue dans la conquête du Soudan l'espoir de décou-

(1) Eurengerc. Reiïsen in Ægypten, I, p. 38.

(2) Garcrraup. Voyage à Meroë, IL, p. 340.

(3) Cailliaud se serait même sans doute volontiers passé de certaines prévenances d'Ismail : « Mon amphitryon, par un excès de politesse, choisissait dans le plat de petits morceaux de viande bien rissolés pour me les porter lui-même à la bouche. Notre repas se terminait toujours par le café ou le sorbet et parfois un mamlouk complaisant et discret nous versait en cachette un petit verre d’un fort bon vin dont le pacha avait reçu du Caire quelques bouteilles pour en user comme médicament. » /bid., II, p. 373.

(4j Carcrraun. Voyage à Meroë, IT, p. 79. Ruppel séjournant à EI Obeid en 1825 fut consulté sur la valeur marchande de micaschistes, que les Égyptiens avaient rapportés de Chaboun. Rurrez. Reisen in Nubien, p. 152.

vrir des métaux précieux, mais en outre il existe un passage de Caillaud, si nettement significatif à l'égard de cette passion de l’or, que nous nous ferions scrupule de ne pas le citer. € Quand nous partimes d'Égypte, c'était au Sennar que nous en devions trouver des monceaux : désappointés au Sennar, on se consolait en pensant au Fazoql, maintenant c'était au sud de cette contrée qu'il fallait aller découvrir la retraite de ces richesses imaginaires. » Et il conclut ainsi: « Cette soif de l'or était le principal mobile qui poussait ce prince en avant (1). » Cette foi dans l'existence des mines d’or du Soudan avait si profondément pénétré l'esprit de Mehemet Ali, qu'après la conquête, elle survécut aux insuccès des recherches de ses ingénieurs, et en particulier des travaux de l’Autrichien Joseph Russegger. Il voulait avoir la vue directe des choses. A la grande inquiétude et à l'admiration de ses contemporains il résolut de se rendre en personne dans le sud du Sennar(2). On essaya respectueusement de le retenir. Mais 1l se sentait encore plein de vigueur(3).

(1) Voyage à Meroë, Il, p. 341. — L'idée que des gisements d'or rendraient fructueuse une campagne au Soudan n'était pas neuve. Vers 1705, B. de Maillet, méditant des plans de vengeance contre le roi de Sennar, qui venait de faire assassiner Lenoir du Roule et s'arrêtant un instant à la pensée d'une expédition armée, écrit : « L'or du Sennar payerait avec usure cette expédition. » Mémoire sur les circonstances de la mort de M. du Roule et des siens, inséré par LEecranD dans sa traduction de la Relation historique d’Abyssinie du R. P. Jerome Loso, p. 445.

(2) Wenxe. Expedition zur Entdeckung der Quellen des Weissen Nil, p. 7.

(3) Une indiscrétion de d'Arnaud nous apprend que malgré son grand âge, il continuait à fréquenter le harem. Lettre de d'Arnaud à Jomard. Post scriptum, 14 août 1844. La lettre a été publiée entièrement dans le Bull. Soc. Géogr., 3° série, IL, P: 199, sauf le post scriptum.

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Il disait à ceux qui lui avaient préparé une litière: € Je ne suis pas encore assez vieux pour ne pas monter sur un chameau (1). »

Par curiosité pour ces mines d’or, ce vieillard réalisa donc cet exploit d'aller du Caire jusqu'au Djebel Fazangoro et d'en revenir en cinq mois (15 octobre 1838-15 mars 1839), de traverser à l'aller la steppe Bayouda, et au retour cet horrible désert d’Abou Hamed à Ouady Halfa, où l’on ne rencontre pas d'autre ressource que l’eau détestable des puits de Mourad.

Les Égyptiens se proposaient également de capturer des nègres. À cet égard, Ismaïl exposa franchement ses vues à Caillaud (2). Et son frère Ibrahim lui développait un plan d'expédition vers le sud, fort obscur à la vérité, mais dont un point se détachait avec clarté : € On devait ramasser le plus d'esclaves qu'on pourrait et Tbrahim ne comptait pas sur moins de trente à quarante mille (3). » D'ailleurs ces personnages se seraient-ils montrés plus réservés dans leurs propos, les razzias sans pitié dont Cailliaud et plus tard Ruppel furent témoins les aurait amplement instruits des

intentions des conquérants.

Parmi ces capüfs, 1l y en avait que Mehemet Ali se pro-

(1) Jouarp. Sur le voyage de Mehemet Ali, supplément dans MExen. Mohammed Aly, p. 485. — Il faut ajouter qu à cette époque Mehemet Ali avait un intérêt politique à s'absenter momentanément du Cairé.

(2) Voyage à Meroë, IT, p. 332.

(3) Ibidem, I, p. 325.

posait d’incorporer dans son armée (1), Il se conformait à une ancienne coutume. Des noirs ont en Égypte figuré à maintes reprises dans les corps de troupes: au xvin° siècle il y avait des noirs parmi les mamelouks(2): pendant l'occupation française, les chefs de corps cantonnés dans la Haute-Égypte en avaient acheté et enrôlé par ordre de Bonaparte (3) : même avant 1820, des capitaines de l’armée de Mehemet Ali en avaient acheté(4). Il se flattait sans doute de trouver en eux plus de souplesse que dans ses soldats blancs (5).

Mais la plupart des captifs devaient être vendus. Objet de trafic comme une bête de somme, un esclave avait une valeur marchande, qui variait en raison de son âge, de sa beauté et de son intégrité corporelle. C’est ainsi qu'au marché de Chendy, lors du passage de Burckhardt, le prix le plus élevé, soit de 20 à 25 talaris (100 à 125 francs), était atteint par les filles de onze à quinze ans (6). La capture des esclaves serait. après l'occupation du Soudan, une source importante de revenus pour le gouvernement

égyptien.

(1) Bowrine. Report on Egypt., passim.— Lesrax, Rev. Deux-Mondes, 15 février 1862, p. 873.

(2) Browxe. Travels, p. 48-50.

(3) Fraxk. Mém. sur le commerce des nègres. Mém. sur l'Égypte, IV, P. 194.

(4) Burcruarpr. Travels, p. 341-2.

() En revenant du Soudan, Cailliaud vit à Assouan quelques compagnies de nègres instruites par le colonel Sève et qui manœuvraient à la française. Voyage à Meroë, III, p. 271. — Were. Feldzug von Sennar nach Taka, A0:

(6) Burckuarpr. Travels, p. 325.

Il est donc permis de supposer, que non seulement les métaux et les esclaves, mais encore tous les autres produits du Soudan excitèrent l’avidité de Mehemet Al.

IT faut ajouter qu'il se produisit entre 1810 et 1820 une circonstance qui contribua peut-être aussi à provoquer la campagne.

Vers 1810, les importations des denrées du Sud subirent une diminution. « Depuis quelques années, écrivait le consul de France Drovettüi, il n’arrivait plus de l’intérieur de l'Afrique que de petites caravanes. Cette branche importante du commerce égyptien allait chercher d’autres entrepôts dans les échelles de la mer Rouge, et déjà on voyait des navires anglais et américains aborder à Souakim et Massaoua sur les côtes de l'Abyssinie, pour y charger des gommes et des dents d’éléphants, etc., etc. »

Mehemet Ali s'inquiéta de cette perturbation dans les usages commerciaux : ( Mohamed Aly Bacha voulant rassurer les conducteurs de ces caravanes contre les avamies et les vexations qui les avaient éloignés de leur ancienne route traita avec eux et leur accorda toutes les faveurs d’une protection puissante et généreuse. Par suite de cet arrangement, une caravane nombreuse venant de Darfour est arrivée à la grande Oasis ; les chefs l'ont devancée à Siouthe pour connaître s'ils peuvent compter sur les promesses qu'on leur a faites ». Mais cette tentative échoua : « Leur apparition a suscité une querelle assez sérieuse entre deux chefs Albanais qui commandent les provinces de Girgé et de Siouth, et qui tousles deux prétendent de certains droits sur les objets que cette caravane apporte : elle se trouve par

H. DeEnÉRax. 3

3h CAUSES DE LA CONQUÊTE

ce contre-temps arrêtée dans sa marche, ce qui ne peut manquer d'inspirer de nouveaux dégoûts et de la méfiance; et empèchera que ces communications se rétablissent comme on l’espérait (1) ».

Sept ans plus tard, l’agent consulaire qui avait succédé à Drovetti constatait que la situation ne s'était pas améliorée: « Il est toujours vrai que les caravanes qui de l'intérieur de l'Afrique portaient de la poudre d’or, etc..., en Nubie et en Égypte ont dû abandonner cette route et se dirigent vers la mer Rouge, d’où leurs marchandises vont à Moka (2) >.

Mehemet Ali sentait done que les denrées du Sud lui échappaient. Un courant commercial, dont jusqu'alors l'Égypte avait ressenti les bons effets, suivait une autre direction. En prenant la résolution de faire la conquête du Soudan, peut-être Mehemet Ali a-t-il voulu aller le capter

à sa source.

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