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CHAPITRE IT

Les trois expéditions Égyptiennes sur le Haut Nil.

Trois expéditions furent successivement armées à Khartoum avec mission de découvrir les sources du Nil. La première partit le 16 novembre 1839 et revint le 30 mars 18/40, la deuxième s’'accomplit du 23 novembre 18/0 au 18 août 1841: la troisième du 27 septembre 1841 au

6 mars 184

Nous possédons deux récits de la première expédition. L'un deux émane du Bimbachi (1) Selim (2) l’un des officiers égyptiens, qui la commandèrent. Werne et d'Arnaud qui virent Selim à l’œuvre pendant la seconde expé-

dition, à laquelle il prit également part, vantent le premier

(1) Grade correspondant à celui de chef dé bataillon.

(2) Premier voyage à la recherche des Sources du Nil Blanc, ordonné par Mohammed Aly, vice-roi d'Égypte. 1839-40. Bull. Soc. Géogr., 1842, XVI DA NST M0 r

H. DenéRaIx. 16

she LES EXPÉDITIONS ÉGYPTIENNES SUR LE HA UT NIL

ses qualités professionnelles d'officier de marine (x), le second son zèle à recueillir des observations (2).

Le récit de son voyage contient beaucoup de rense1gnements, dont les explorations ultérieures ont confirmé la justesse. Mais si Selim était un observateur consCiencieUx, il restait un officier égyptien. De là dans sa relation certaines erreurs voulues; c’est ainsi que les rapports entre Égyptiens et indigènes ont eu réellement un caractère tout différent de celui qu'il leur prête. :

L'auteur de la seconde relation est le français Thibaut. Etabli depuis longtemps au Soudan, pour y commercer, ses affaires l'avaient entraîné sur le Nil blanc jusque chez les Chillouks. Mehemet Al profitant de ses connaissances l’adjoignit aux officiers de l'expédition. Son récit (3) est bien un peu décousu, mais il a le grand mérite d’avoir été écrit par un homme relativement indépendant. Si Thibaut procède parfois par allusion, et s’il garde certaines réticences, il est néanmoins beaucoup plus explicite que Selim.

La seconde expédition nous est également connue par des documents de deux origines différentes. L'un est le

journal de voyage du Prussien Ferdinand Werne, publié à

() « Ich muss ihm das Zeugniss eines praktischen Schiffscapitän geben. » Feldzug von Sennar, p. 64.

(2) « Selim Bimbachi est celui qui me vient le plus en aide. Il y met toute la bonne volonté possible. » Journal, IT, fo 119.

(3) Expédition à la recherche des Sources du Nil (1839-1840). Journal de M. Thibaut, publié par les soins de M. le comte d’Escayrac de Lauture. Paris, in-8, 1856. — Cette brochure est précédée d'une courte préface de Malte Brun, qui contient beaucoup d'erreurs.

Berlin en 18/48 sous le titre de : Expedition zur Entdeckung der Quellen des Weissen Nil. L'autre série de documents est constituée par les lettres et les journaux du Français d'Arnaud, partiellement publiés, partiellement inédits. Ferdinand Werne était arrivé au Soudan en compagnie de son frère Joseph, médecin au service du pacha d'Égypte. Il accompagna Achmed Pacha dans la campagne du Taka (1). Mais comme tous les voyageurs de cette époque, il était hanté par la question des sources du Nil. Il éprouva une grosse déception, lorsqu'il se vit empêché par l'état de sa santé de participer à la première expédition. Aussi, dès qu'il connut les préparatifs de la seconde, demanda-tl à Mehemet Al l'autorisation de s’y joindre: il l’obtint. Espritacerbe et malveillant, Werne recueille avec avidité les plus méchants bruits sur tous les personnages qui l'entourent (2). Il est animé en particulier d’une haine violente contre les Français: 1l s’est plu à décrier toux ceux avec qui il s’est trouvé en rapport au Soudan (3). Venu en Afrique, comme naguère il était allé en Grèce, lors de la

guerre d'indépendance, par esprit d'aventure (4), il man-

(x) Voyez plus haut, p. 109.

(2) Il reconnaît lui-même qu'il se laisse emporter et en accuse le climat : « Das hiesige Klima ruft eine Leidenschaftlichkeit hervor, die man sich in der Folge bei ruhiger Ueberlegung kaum erklæren kann. » Feldzug von Sennar, p. 67. — Il est singulier que se rendant compte de ses exagérations, il ne les ait pas biffées de son manuscrit, au lieu de les déplorer, mais de les maintenir.

(3) Expedition zur Entdeckung, p. 795. Seul Sabatier est épargné, mais c'est parce que, ayant vécu au Texas, il peut passer plutôt pour Américain que pour Français. /bidem, p. 67.

(4) Expedition zur Entdeckung, p. 164.

ohh LES EXPÉDITIONS ÉGYPTIENNES SUR LE HAUT NIL

quait d’ instruction et Karl Ritter n'avait qu’une confiance limitée dans ses renseignements géographiques. Toutefois ses descriptions sont colorées et vivantes, et Oscar Peschel a loué ‘avec raison l'intérêt de son voyage sur le Nil blanc (1).

Entre Werne et d'Arnaud aucune intimité : ils firent le voyage chacun sur une dahabié différente, et conservèrent toujours des rapports strictement officiels. Ils dédaignaient réciproquement leurs travaux. D’Arnaud écrivait avec désinvolture. Werne « était le frère du médecin (2) du gouverneur (3) du Sennaar qui avait demandé à faire le voyage avec nous, ce qui lui fut accordé, c'est un avocat allemand, qui s’occupait de la chasse et prenait de tems à autres quelques notes... Il a beaucoup contribué à détourner M. Sabatier de son travail (4) ».

Or d'Arnaud est injuste en qualifiant de « quelques notes » le compact volume : Expedition zur Entdeckung der Quellen des Weissen Nil. La sécheresse est un reproche qu’assurément Werne ne mérite pas.

Mais, réciproquement, Werne émet une affirmation calomnieuse, en disant: € Quant aux Français naturellement ils ne font rien. Arnaud n’a pas envie d'aller plus loin dans le sud. Ils ferment leurs fenêtres pour ne rien

voir de cette contrée triste et monotone. Des recueils

(1) Geschichte der Erdkunde, p. 533.

(2) Joseph Werne.

(3) Achmed Pacha.

(4) D'Arnaud à Jomard. Le Caire, 16 mars 1847. Bibl. Soc. géo

d'anecdotes et des journaux amusants remplissent leurs silences (1). » |

D'Arnaud cependant regardait et notait avec soin. Assurément, on ne saurait le comparer à tel explorateur célèbre, à Wilhelm Junker par exemple, dont les carnets de route sont, comme l’on sait, des modèles de précision (2), mais Werne l’accuse faussement d’indifférence.

Si cette absence de cordialité a certainement enlevé au voyage de Werne et d’Arnaud une part de son agrément, elle présente une garantie pour l'historien et le géographe. Non seulement les deux explorateurs ont travaillé chacun à part, mais 1l est même vraisemblable qu'il n’y a eu entre eux aucun échange d'impression. Ils se complètent et se contrôlent donc réciproquement.

Il n'existe pour le troisième voyage qu'une sorte d'information : les notes de d’'Arnaud. Aucun fragment n'en a encore été publié. Ainsi s'explique que cette troisième expédition ait été ignorée et qu'un géographe aussi rigoureusement informé d'habitude que M. Alexandre Supan ait commis l'erreur d'avancer que deux expéditions seulement avaient été envoyées sur le Nil blanc (3).

L'intérêt que les travaux de d’Arnaud présente pour la

(1) Expedition zur Entdeckung, p. 137.

(2) Wilhelm Juxker. Reisen in Zentral Afrika. Wissenschaftliche Ergebnisse. Peterm. Mitteil. Ergänzungsheft, n° 92-03.

(3) « Zwei Expeditionen wurden ausgerüstet. » Suran. Peterm. Mitt.,

16 LES EXPÉDITIONS ÉGYPTIENNES SUR LE HAUT NIL deuxième et la troisième expédition égyptienne à la recherche des sources du Nil oblige à en indiquer rapidement la nature et le caractère.

D'Arnaud était en correspondance avec Jomard, membre de l’Institut qui, ayant eu la bonne fortune de faire partie de la brigade scientifique emmenée par Bonaparte en 1798, ne cessa pendant le cours de sa longue carrière (1) de s'intéresser à l'Afrique en général et à l'Égypte en particulier. Dans les lettres que lui adressait d’'Arnaud (2), Jomard découpaitles passages ayant un caractère scientifique et les insérait dans le Bulletin de la Société de géographie de Paris (3).

Mais en outre d'Arnaud a laissé toute une série de documents non publiés.

A. — Trois cahiers in-folio cartonnés portant les titres suivants :

Journal de route de la ? expédition envoyée à la recherche des sources du Nil, par J.-P. d’Arnaud, chef de l’Expéd®”, 1840-1841. 4.

Journal de roule en retournant du 4#°42° à la pointe de l'ile du Sennar, 2° expédition, 1841. 2.

Journal de route de la 3° Expéd°" à la recherche des sources du Nil, 1841-42. 27 7° 41 au 7 mars 42.8.

B. — Cahiersin-folio brochés portantles titres suivants :

(1) Jomard est mort en 1864.

(2) Les originaux ou les copies de certaines de ces lettres sont déposées à la Bibliothèque de la Société de Géographie.

(3) Bull. Soc. Géogr. : XNIH, 1842, p. 376. — XIX, 1843, p. 80, pe 44%. — IF, 1844, p. 195. -- XII, 1856, p. 302.

RÉCITS DES EXPÉDITIONS 2h7

Descriplion des entrevues que nous avons eues avec les indigènes pendant notre Expédition sur le fleuve Blanc.

Observations astronomiques.

Cartes provisoires.

Profils en travers du fleuve Blanc (à).

Tel était l'intérêt excité par les voyages de d'Arnaud qu'en 18/43, la Société de géographie lui décerna sa grande médaille d’or. Mis en goût par les extraits de sa correspondance le monde savant attendit avec impatience l'exposé détaillé de ses explorations. Il attendit toujours.

D'Arnaud était cependant sollicité de toutes parts de publier son ouvrage. Jomard l'en pressait vivement. En 1847 la Société royale de géographie de Londres cherche à lui acheter ses documents (2). En 1861, Auguste Petermann, le directeur du récueil récemment fondé mais déjà célèbre des Milleilungen de Gotha demande à d’Arnaud communication de sa carte du Bahr el Abiad, document

qui lui serait précieux, car 1l s'occupe alors de dresser sa

(x) Ces documents sont à la Bibliothèque de la Société de Géographie. En revenant, d'Arnaud fit naufrage le 24 août 1842, dans la 4° cataracte du Nil. Ses caisses restèrent huit heures dans l’eau. Malgré sa précaution d'user d'encre de Chine, les caractères furent un peu effacés à la suite de cette immersion. Sa mauvaise écriture contribue aussi à rendre la lecture de certains passages un peu pénible. — D'Arnaud avait aussi rassemblé des objets d'histoire naturelle, qu'il destinait au Museum de Paris. Mais le consul de France au Caire envoya ces objets au Louvre, où ils sont encore exposés. (Renseignement oral de M. Hamy, membre de l'Institut.)

(2) « Linant Bey m'a dit hier soir qu'il y a quelques jours un Anglais est venu chez lui de la part de la Société de Géographie de Londres pour s'in- © former où j'étais à l'effet de me demander si je voulais lui vendre mes journaux de voyages. » D'Arnaud à Jomard, 16 mars 1847. Bibl, Soc. Géogr.

grande carte de l'intérieur de l'Afrique (1). En 1805, Malte

Brun, secrétaire général de la Société de géographie de

Paris se fait l’écho des regrets que causent les lenteurs de d’Arnaud et propose ses services pour la publication de la carte (2).

Cependant d'Arnaud résistait, mais trouvait toujours des prétextes pour justifier ses délais. Il se plaint à Jomard d'être accablé d’occupations. CI suffirait de l'énumération des travaux que j'ai exécutés en Égypte ou en Nubie et de ceux que Je fais faire actuellement pour convaincre les plus incrédules que tout mon temps est employé par ces derniers. La pénurie d'ingénieurs qui connaissent le pays comme les travaux que l’on exécute de toutes parts expliquent assez lout le parti que l’on a besoin de ürer de ces derniers (3) ».

Il repoussait énergiquement les avances des savants élrangers et répondait patriotiquement à Petermann, € que la carte était destinée à la Société de géographie de France, qui lui avait donné sa grande médaille (4). »

Aussi d'Arnaud eut-il trente ans durant parmi les géo-

graphes une position singulière : il était célèbre et presque

(1) Petermann à d'Arnaud, 23 mai 1861. Bibl. Soc. Géogr.

(2) Malte Brun à d'Arnaud, 20 mars 1865. Bibl. Soc. Géogr.

(3) D'Arnaud à Jomard, 20 septembre 1846. — Autre lettre du 16 mars 1847 : « J'avais commencé avant l’envoi que je vous ai fait de mes journaux un résumé de mon voyage, qui en est resté aux premières pages; un pareil travail demande à être fait à tête reposée, mais pour moi l'occasion ne s’est pas encore présenlée ici, il y a 1/4 ans que je n'ai vu mes parents et je n'ai pu trouver encore un moment favorable pour obtenir un congé. » Bibl. Soc. Géogr.

(4) D'Arnaud à Petermann, 19 juin 1861. Bcbl. Soc. Géogr.

inédit. On savait qu'il avait accompli de belles exploratons, mais les plus érudits auraient été incapables de les exposer en détail.

En 1880, cependant il parut décidé à sortir de sa réserve. D'après ses croquis il dressa une grande carte du Bahr el Abiad en 6 feuilles et la présenta à la Société de géographie dans la séance du 8 décembre (1). Mais il s’en tint BR et mourut en 188/ (2) sans avoir parachevé son œuvre (3).

D'’Arnaud n'avait l'esprit ni très étendu, ni très cultivé ; il possédait seulement une certaine instruction mathématique mais 1l était surtout, et dans l'espèce c’est ce qui importe, un observateur consciencieux.

Pendant ses deux voyages il a, chaque jour et souvent plusieurs fois par jour, fait des observations barométriques, thermométriques, noté l’état du ciel et la direction du vent. 11 a cherché à se rendre compte de la largeur du Nil, de la vitesse du courant et dressé 21 coupes du fleuve (4). Ses observations de latitude et de longitude se

(1) Cette carte est à la Bibliothèque de la Sociélé de Géographie. Elle est divisée en 6 feuilles : 4 feuilles de détail, 1 feuille d'ensemble, 1 feuille de profil du Nil. Sur la carte d'ensemble, on lit: Carte du Bahr el Abiad, d'après les travaux de l'expédition envoyée à la recherche des Sources du Nil Blanc, par Mohammed Aly, vice-roi d'Égypte, dressée par l'ingénieur d'Arnaud Binbachi (chef de bataillon), chef scientifique de l'expédition, d’après sa carte de route en 10 feuilles, ses itinéraires, ses observations astronomiques, etc., etc. 1840o-1841-18/42

(2) Voir Henry Duveyrrer. Arnaud bey (nolice nécrologique). Revue d'Ethnographie, 1885, p. 366-7. F

(3) C'est à l’obligeance de M. Hamy, membre de l'Institut et président de la Commission centrale de la Société de Géographie en 1896, que je dois d'avoir été mis sur la trace de ces documents.

(4) À chaque période de vingt-quatre heures est réservé un feuillet, de

sont élevées à 107, soit 74 observations de latitude et 33 distances lunaires (1).

Quant aux observalions relatives aux incidents du voyage, aux rapports des Égyptiens et des indigènes, aux mœurs des populations découvertes pendant les explorations, elles sont brèves. Rarement d’Arnaud se laisse aller à un développement. Il nomme lui-même ses journaux : une table de faits. Il dit encore: & ce ne sont que des notes pour fixer la mémoire du voyageur (2) ». Ces notes ont le grand mérite de n'avoir point été arrangées. De même une photographie sortie des mains d’un amateur sans pratique, représente les objets avec beaucoup plus de fidélité, que l'épreuve retouchée par un habile professionnel.

Jamais le livre que d’Arnaud projeta pendant quarante ans n'aurait donné une impression aussi vive de la réalité que ces lignes qu'il etait sur son journal, à mesure que sa

dahabié filait entre les deux rives du Nil.

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