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Assis sur le pont de sa dahabié, Werne se plaisait au spectacle qu'il avait sous les yeux. Voiles gonflées, flammes écarlates chargées de la lune et du croissant blanc flottant en l'air, toute l’escadrille voguait de conserve, De bateaux à bateaux, c'était des cris joyeux et des appels de bonne humeur : sur le pont s’agitait une foule très variée de couleur et d’attitudes (x).
Cette expédition s’avança notablement plus au sud que la précédente. « Le 25 janvier, dit d’Arnaud, nous sommes arrivés au-devant de gros pitons de syénite qui surgissent au milieu du fleuve, au bord S.-E. d’une grande île, l’île Janker » (2). D'après ses calculs, d’Arnaud estimait être arrivé à 4° 42° lat. N. L'expédition avait donc dépassé de 1° 30° environ le point extrême atteint par la première. Cette île Janker est située presque en face du village de Gondokoro, chef-lieu de la province Equatoriale Egyptienne à l'époque de Baker, et sensiblement en amont du mot Lado, au pied duquel fut établi le village dont Gordon puis Emin firent leur résidence (3).
Cette barrière rocheuse qui se dressait dans le lit du
(1) Were. Expedition zur Entdeckung, p. 57.
(2) Journal, I, 25 janvier 1841. — Variante : Arrêté au sud de l'île de Janker. Le lit du fleuve est parsemé de pitons syénitiques, qui augmentent beaucoup le courant du fleuve et rend (sic) le passage difficile. Page supplé mentaire du Journal, I, dans Journal, IT.
(3) Sur la carte de John Manuel, au dessous du mont Gondocoro, on lit : Terme de l'expédition d'Arnaud bey (janvier 1841). — Cette Carte des Sources du Nil Blanc et de ses affluents pour servir et aider à l'expansion et au développement des opérations commerciales avec le Soudan oriental et équatorial. 1870, au 1 : 2,850,000, donne de précieux renseignements sur les emplacements des Zéribas commerciales.
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Nil, la baisse visible des eaux empêchaient l'expédition d'avancer plus loin vers le sud.
Sur la carte du Bahr el Abiad, que d'Arnaud dressa en 1880, se lit une note ainsi conçue : « Ne pouvant aller plus loin à cause de la baisse des eaux, l'ingénieur d'Arnaud demande à assembler le conseil d'administration pour statuer sur l'opportunité d'attendre ici les nouvelles eaux afin de continuer notre exploration à leur faveur; le conseil rejette la proposition et le départ est fixé au 28 Janvier 1841. »
Il est singuher qu'il ne soit point question de cette motion dans le journal de roule. Mais en admettant qu’elle ait été faite, et qu'après quarante ans d'Arnaud n’ait point été trahi par sa mémoire, il ne devait guère espérer la voir acceptée. Des signes de lassitude étaient manifestes dans le personnel de l'expédition. Officiers supérieurs, patrons des barques, soldats, marins, tous aspiraient à rentrer à Khartoum. « Après diner, j'ai été voir le cachef qui est un peu malade; qui m'a demandé si nous ne retournions pas demain, etc., etc... Les soldats et les marins partagent tous le même avis. Moustapha mon cuisinier est leur digne écho. La peur le crève, toutes les fois que la dabié s’engrave, je suis certain de voir venir aussitôt le Reïs, Moustapha, etc., me dire qu'il n'y a plus d’eau. Je vais alors leur montrer la route (1). » & J'ai été passer hier soir ma soirée chez Selim Capitan ; il commence aussi à être affecté
de la maladie du cachef turc ; 1l m'a demandé si nous allons
(1) D'Arxaup. Journal, 13 janvier 1841.
encore loin ?... qu'il y avait du danger, ete., ete. Il n’est point de mon avis sur les études que j'ai projet de faire à mon retour sur le pays, il préfèrerait se hâter vers Cartoum (1). »
Dès que les Égyptiens eurent pénétré dans ces contrées du Haut Nil, elles leur inspirèrent un sentiment de dégoût, dont ils ne purent jamais se défaire. On sait que plus tard. quand le Khédive voulait punir sévèrement un fonctionnaire, 1l l’exilait dans la province équatoriale (2), de même qu'aujourd'hui le sultan Abdul Hamid relègue dans l'Hedjaz ou au Fezzan ceux qui ont encouru sa disgrâce.
L'expédition reprit donc la direction du Nord, non d’ailleurs sans éprouver à la descente quelques difficultés de navigation. L'eau étant très basse, les dahabiés s’ensablaient fréquemment (3).
D'Arnaud obligea le Bimbachi Selim, qui désirait promplement revenir à Khartoum, à recommencer l'exploration du Sobat. L'expédition s’avança dans celte rivière aussi loin que possible, jusqu'à un point où le canal formé par les banes d’huîtres devint si étroit qu'il fut impossible de faire tourner les barques et qu'il fallut
les faire reculer (4). Le 24 mars 1841, à la joie de tout le
(x) D'Arxaup. Journal, 18 janvier 1841.
(2) Casari. Zehn Jahren in Æquatoria, I, p. 242. — Conversation d'Emin sur ce sujet. Srunzmaxx. Mit Emin Pascha ins Herz von Afrika, p- 349. — Il est curieux de remarquer que le calife Abdullah a fait aussi de Redjaf, le poste le plus reculé de la domination mahdiste dans le sud, un lieu de déportation. ScariN. Feuer und Schwertim Sudan, p. 474.
(3) Nous ne fesons pas 10° de chemin sans nous enfiler dans le sable ; l'eau est très basse. D'Arxaup. Journal, 29 janvier 18/1.
(4) D'Anxaup, II, 18 mars 1841. Par 8010" lat. N. et 28-54" long. E.
io LES EXPÉDITIONS ÉGYPTIENNES SUR-LE HAUT NIL personnel de l'expédition, les proues sont dirigées vers Cartoum » (1).
Si les Égyptiens manifestaient une telle hâte de rélour, c’est que celle expédition, vu l'esprit qui Ÿ dominait, leur paraissait dépourvue de tout intérêt. € Si l’on demandait, dit Werne, au premier turc ou arabe venu, que faisons-nous ici? Il ne le sait pas. Il ne conçoit pas l'objet d'une expédition, où l’on ne pille pas, où l’on ne prend pas d'hommes » (2). D'Arnaud fit « prévaloir un système d'exploration inoffensif au lieu du système offensif (3) ». Il mit « ordre aux désordres » de l’année précédente.
Néanmoins les populations indigènes se montraent beaucoup moins confiantes que lors du premier voyage.
« Les naturels, qui ont apris précédemment ce que c'était que des turcs, ont le grand soin de se tenir cachés lorsque nous passons ; à peine sommes-nous à quelque distance qu'on les aperçoit de loin »(4). Les vivres font parfois défaut : « Nous sommes sans viandes, tandis que l’année passée on en regorgeait » (5). Les naturels se méfient. On demande à quelques-uns qu'on avait réussi à
faire monter à bord, pourquoi ils fuyaient : « Ils nous ont
(x) D'Arnaup, ibidem, 2h mars 1841.
(2) Were. Expedilion zur Entdeckung, p. 225.
(3) D'Arnaud à Jomard, 24 août 18/9. Bibl. Soc. Géogr.
(4) Populations des bords du Saubat. D'Arxaup. Journal, 17 mars 1841.
(5) D'Arnaup. Journal, [. 12 décembre 1840. — De même le 26 décembre : «nous passons devant l'endroit où l’année passée le cachef et ses gens ont assomé à coups de fusil les indigènes qui leur apportaient de la viande. Aussi cette année, rien. »