‹ Le sourd-muet et l'aveugleChapitre 115 sur 128 · SI · texte numérisé non relu

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Dartie Œhéorique.

Les aveugles parviennent à la connaissance de la langue et, à peu d’exceptions près, attachent la méme valeur , la même idée aux termes de la langue, que nous. Les sourds-muets aussi, malgré leur malheur, parlent et communiquent, au moyen de la langue écrite , avec la société. De ces deux faits bien connus semblerait devoir découler la conséquence, que la vue ou l'ouïe ne sont pas essentiellement réquises à l’acquisition des langues et que, par conséquent , les aveugles sourds-muets sont capables .de recevoir une éducation intellectuelle, au moyen de la langue.

Un préjugé , assez naturel cependant , mais qui cède devant la réflexion et les lumières d’une saine philosophie , nous égare ; l'habitude de voir l’un ou l’autre de ces sens présider à l’acquisition de la langue, a fini par nous donner la conviction que, si ce n'est pas

l’ouie ,: il faut que la vue serve d'intermédiaire et que l'un ou l'autre de ces sens est essentiellement requis.

Sans doute, et je l'avoue, il est des mots dont la valeur ne peut étre appréciée que par la vue ; tels sont ceux qui désignent les couleurs ; ou par l'ouie, comme sont les mots qui expriment le son et tout ce qui s'y rapporte; directement , les uns ne peuvent pas étre appréciés par les aveugles , n1 les autres par les sourdsmuets, puisque le sens propre pour cetle connaissance leur manque ; ils ne peuvent en acquérir une idée qu’au moyen d'une synonimie loujours incomplète ; mais à l'exception de ces deux ordres de phénomènes physiques dont la connaissance n'est pas essentielle à la culture intellectuelle de l’homme, la langue est à la portée de l'aveugle sourd-muet, comme à celle du sourd-muet ou de l’aveugle.

Constatons d’abord deux faits, que personne ne conteste, mais dont on ne déduit point une conséquence qui ne demande cependant qu’à en découler. Le premier fait est, que les enfans, doués de tous leurs sens, avant d’avoir appris une langue n’en connaissent aucune ; telle est encore la position des hommes trouvés dans les bois et qui ont été isolés de la société dès leur tendre enfance, comme M:!e Blanc et Gaspard Hauser. C'est sans langue qu'on leur a enseigné la langue, et ils sont parvenus à l’apprendre.

On objecte contre ce que je veux en déduire, et on croit y objecter victorieusement, que ces enfants, que ces hommes étaient doués de l’ouïe. Il est temps de constater un deuxième fait, qui étonnera davantage les personnes qui réfléchissent peu, mais qui n'en est pas moins incontestable ; c'est que l'ouïe ne donne pas l'intelligence de la langue, qu'il ne suffit pas

d'entendre une langue pour la comprendre. En effet,

qui n'ayouera que l'on pourrait répéler, pendant des années, tous les termes d'une langue à l'oreille d’une personne douée de l’ouie, sans qu'elle les comprit; voilà pour la langue parlée, mais il en est de même pour la langue écrite, Je n'ose pas insisler davantage sur celle assertion , tellement la vérité en est-elle palpable; or., si l’ouie et la vue seules ne donnent pas l'intelligence de la langue, leur privation ne peut pas

ose +

J'avais cette conviction ayant d'entreprendre l’éducation de ma sourde-muette et aveugle, et le point où elle est parvenue après des soins de quelques mois, . m'a bien convaincu que j'avais jugé juste.

Celte conviction naquit d'abord chez moi de la réponse que j'avais dù faire à la question que je m'étais proposée : Qu'est-ce que la langue? qu'exprime-t-elle ?

La langue est l'expression de ce qui est; la langue ne peut être comprise, que parce qu’elle exprime ce qui est; les mots ne sont compris que parce qu'il y a une idée attachée à ces mots, et l’idée doit avoir été perçue, ayant que le mot ait pu y être attaché.

Il y a plusieurs ordres d'idées que la langue exprime et qu'il est utile d'exposer, afin d’être clair et de bannir de cette discussion le vague.

1° La langue exprime les faits extérieurs , c’est-à-dire les choses, ou les actions avec lesquelles nous sommes en rapport par nos sens, que nous voyons , que nous palpons, que nous entendons, goütons etc.

2° La langue exprime les faits intérieurs , c’est-à-dire, tous les phénomènes que nous observons dans nousmêmes et avec lesquels nous sommes en rapport par

notre conscience, qui est aux faits intérieurs ce que les sens sont aux faits extérieurs.

J'appelle faits intérieurs : juger, penser, vouloir, Joie , tristesse elc.

De l'observation et de l'étude de la réalité de ces deux ordres dépend l'intelligence de la langue; elle ne peut être apprise qu'en prenant ces faits pour interprêtes. L'impression que ces faits font sur l'homme, doit exister dans une personne , avant que l'on puisse lui donner l'expression, c'est-à-dire, que la chose à exprimer doit avoir été perçue , avant que l'expression ou le mot puisse étre compris.

La langue. ayant été apprise et comprise sous l’interprétation continuelle des faits, on peut, au moyen de Cette langue, déduire soi-même des vérités en combinanut celles que l'on connaît déjà, ou recevoir et comprendre la révélation de vérités surnaturelles,

Il nous reste à examiner ce qu'est la langue en “elle-même.

La langne est un composé d'éléments divers. Ces éléments sont le #0m, le pronom, l'article, l'adjectif, le verbe, l'adverbe, la préposition et la conjonction. Je n'ai point nommé le participe, qui se confond avec les adjectifs, ni les interjections qui ne sont en effet que des phrases elliptiques:

L'article, dans une langue, a son utilité, il précise l'indication de l'objet ou du sujet que l’on nomme, mais n'est pas indispensable, il est des langues qui n'ont pas d'article, L'usage seule règle son emploi et cet usage peut varier d'un siècle à un autre pour la même langue.

Le pronom est un remplaçant du #0om, comme l'indique Je terme par lequel on le désigne. Je ne

suis pas sûr qu'il y ait des langues qui n’ont pas cetie espèce de mot, mais il est bien prouv£ qu'il n’y a pas d'idée qu’on ne puisse exprimer sans lui. De sorte que l’art:cle et le pronom se rapportent directement au #0m, qui est leur base et dont le type seul se trouve dansla nature, L'adjectif exprime une qualité, un attribut, mais dans la réalité cette qualité n'est jamaisséparée de son sujet , ou du verbe, car une chose a toujours quelques qualités accidentelles et lorsqu'on frappe, c’est ou fortement ou doucement, on marche lentement ou vite. L'adverbe n’exprime qu’un attribut du verbe, comme l'adjectif la qualité d’un sujet. : | Le verbe. On doit se souvenir de la distinetion que j'ai faite, entre faits extérieurs et faits intérieurs que je considère comme.les interprètes de la langue. Dans ces deux ordres les verbes expriment ou des actions singulières , comme filer, tisser, tricoter, coudre ; ou bien les verbes expriment plusieurs de ces actions particu- lières par un seul mot, comme #ravailler, qui contient filer, tisser, tricoter, coudre, maçonner etc. etc. Les faits particuliers interprétent les verbes de la première classe; divers faits particuliers agglomerés comme éléments intégrants font connaître la valeur des autres. C'est-la un avantage que nous procurent les langues. La préposition exprime la relation que l’on découvre par les sens entre deux objets ou quelquefois entre une action et un objet. Deux objets, s'ils sont réellement distincts, ne peuvent se trouver ensem'le , sans avoir un certain rapport entr'eux. Rassemblez un livre et une table ; nécessairement le livre sera en rapport avec la table, il sera ou swr la table, ou sous la table, ou 4 côté. Ce rapport est sensible et. s'exprime par uns préposilion.

© La conjonction est aux phrases ce que la préposition gst aux substantifs. Entre deux phrases rassemblées dans un seul tableau de l'esprit, il se trouve toujours une relation qui s'exprime par cette partie du disours (1) |

Exempie : Je marche. pendant que. je ks.

Je prie. avant que. 7e dine.

Nous trouvons donc dans la Jangue 1° le nom et le pronom, parce qu'il existe dans la nature des sujets, et bien évidemment s’il n’y avait pas de substances, fl n’y aurait pas de substanti/s,

2° La langue possède des adjectifs et des adverbes parce qu'il y a des attributs,

3° Le verbe est, parce qu'il y a des actions, des afbrmations, etc.

4° Il existe des prépositions et des conjonctions parce que les sens ou l'intelligence saisissent les relations entre les sujets ou entre les phrases.

Les divers éléments essentiels du discours existent dans toutes les langues, parce que le type de ces éléments se trouve dans la nature dont ils ne sont que la manifestation. De là vient que l'on peut traduire une langue dans une autre et que la plus perfectionnée peut s'approprier les idées exprimées par toutes lés autres langues. |

Résumons la suite des idées que nous venons d'exposer. L'expérience nous prouve que la privation de l’ouie ne s'oppose pas plus à l'acquisition de la langue, que la privation de la vue : ces sens ne donnent

(1) Voir Le Sourd-Muet et l'Aceugle, tome 1, page 176.

pas l'intelligence des mots, à l'exception de ceux qui expriment le son et la couleur, et les idées de ces deux ordres ne sont pas nécessaires pour acquérir l'intelr ligence des idées métaphysiques.

Mais la privation de deux sens à la fois n'empéchet-elle pas l’acquisition de la connaissance de la langue. Qu'on le remarque bien, l'aveugle sourd-muet est né avec les mêmes facultés intellectuelles que nous, il a une mémoire , il veut , il pense , il juge etc. il est en rapport par les sens qui lui restent avec les faits extérieurs de Ja nature et par la conscience avec les faits intérieurs et s’il sait distinguer les impressions, pourquoi ne distinguerait-il pas les expressions? | |

Il est vrai, la nature est pour lui muette et sans couleur, mais le tact seul ou le tact, le goût et l’odorat n'offrent-ils pas des moyens de distinguer un objet d'un autre, un fait d’un autre fait etc. Un couteau, par exemple , d'un livre; un enfant, d'un vieillard; un abricot, d'une pomme ; un cheval, d'un oiseau; courir, de marcher; manger, de boire, etc. Or, s'il peut distinguer cela, pourquoi ne pourrait-il pas s’habituer à appliquer à ce qu’il distingue, un mot différent. Je l'ai dit, la vue et l’ouie ne peuvent pas féconder son intelligence et y déposer le germe des idées de son et de couleur, donc jamais ces idées ne naftront chez lui, mais s’ensuit-il qu’il ne distinguera pas un objet d'un autre par son odeur, sa saveur , sa pésanteur, sa dureté ou sa forme; ne distinguera-t-il pas le chaud du froid? On avouera, j'en suis sûr, qu'il est capable de recevoir des impressions diverses de la nature, où serait donc l'impossibilité qu'il reçut par la société et qu'il comprit l'expression de celte impression ?

On m'observera peut-être que je n'ai parlé jusqu'ioi

que des impressions sensibles et conséquemment que des mots qui les expriment; il est vraï, mais l’on se trompe, si l'on croit que les actions, les faits de la volonté et de l'intelligence ne peuvent pas être aussi nettement distingués que ceux que nous pouvons constater au moyen de nos sens extérieurs : nous avons et le sourd-muet aveugle a comme nous , la conscience de son vouloir , de son désir, de son amour, de sa haine et il distingue ces mouvements les uns des autres.

Mais un aveugle sourd-muet peut-il parvenir à l’intelligencé des mots abstraits ?

Jamais on n'expliquera bien le développement intellectuel , si l’on n’y suppose une succession de points que l'on ne saisit pas tous, mais qui se tiennent cependant: l’intellectuel sort du sensible et l’abstraction de la réalité, il n’y a pas de barrière entre ces deux ordres , que , pour connaître le second, on doive franchir par d’autres moyens que ceux qui nous ont fait connaître le premier. Ce travail se fait spontanément en acquérant la connaissance de la langue, Le premier mot exprimant une chose physique dont l'intelligence saisit la valeur contient en germe l’abstraction. Vous voudriez expliquer cette génèse, c’est là un travail bien ingrat et que vous n'acheverez sans doute pas, mais constatez le fait, il est facile, et voyez l'enfant se servir de termes abstraits, au début de la vie et aussi justement qu'un philosophe. La mère lui a-t-elle appris cela? non, c’est un travail spontané de sa jeune intelligence au moyen de la langue.

Nous avons vu que malgré la privation de deux sens, l'aveugle sourd-muet peut parvenir à la connaissance de la langue , les sens qui lui restent lui peuvent servir d'intermédiaire. À son tour la langue lui rend un serv ce

qui, si nous le saisissons bien, répondra directement à la question que je me suis faite.

Les impressions que les sens reçoivent se réunissent dans l’âme comme dans un foyer et ces impressions sont à l'intelligence ce que le lait est au développement du corps. Le lait ne nourrit que pour autant que l'enfant le digère et celle digestion se fait à son insu, pàr l’action propre des organes; ainsi l'âme reçoit des impressions , se les assimile et les digère, s’il est permis de parler ainsi. Là , les mots s’imprègnent bien plus de notre intelligence que de la cause qui les excite et le substantif lui-même, qui , de tous les éléments du discours , est celui qui se calque le plus sur la nature extérieure, nous offre la ‘preuve évidente de cette vérité (1). La nature ne nous offre que des individus et nos substantifs expriment le genre.

Au moyen de la langue, l'intelligence unit ce qui est divisé, généralise ce qui est individuel. Les sens ne saisissent que des chénes, des filleuls, des ormes elc. et nous nommons l'arbre; nous voyons le vert, le bleu, le blanc, le noir etc. et nous nommons la couleur.

Il y a un second travail de l'intelligence. Elle n’unit pas seulement ce qui est divisé dans la nature, mais elle divise ce qui est uni. Les qualités dans la réalité ne sont Jamais séparées de leur sujet, la forme , la dimension, Ja couleur, la beauté etc. sont toujours attachées à un objet; une action se fait toujours d'une certaine manière ; mais quoique unies réellement, l'intelligence, au moyen de la langue , les sépare et se forme une idée de grandeur, de pésanteur, de beauté, et celte vue de l'esprit,

(1) Voir Le Sourd-Muet ct l’Aveuyle, tome 1, page 134,

cette abstraction est aussi naturelle que ne l'est la perception des impressions que la nature fait sur l’intelligence. Gomme ce travail intellectuel] se fait également dans chaque étre intelligent, il n’est pas plus difficile. de faire comprendre aux enfants les mois abstraits, que de leur faire saisir ce qu'exprime un mot concret. La vue de l’esprit que les mots absiraits expriment n’est ordinairement qu'obscurcie par les moyens ingénieux et les savantes combinaisons de mots auxquels on a reçours pour les faire comprendre, | |

Il me paraît que les principes que je viens d'exposer et les arguments par lesquels j'ai essayé de prouver en théorie la possibilité d'enseigner la langue aux aveugles sourds-muets, sont plausibles et comme l'application en a été faite ayec succés, j'ose penser que ces principes sont justes. Je serais heureux de les voir approuvés on contestés avec loyauté, mais quels qu'ils soient, j'ai cru que j'étais obligé de les exposer ; il y a ailleurs encore de ces êtres mal partagés par la nature, et rien n’aide à arriver à un but inconnu, comme d’avoir devant soi un chemin battu. |

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