‹ Le sourd-muet et l'aveugleChapitre 117 sur 128 · NOTICE SUR UN AVEUGLE SOURD-MUET · texte numérisé non relu

NOTICE SUR UN AVEUGLE SOURD-MUET

LUE A LA SOCIÉTÉ PHILOMATHIQUE DE PERPIGNAN, DANS SA SÉANCE DU 7 FÉVRIER 1888.

Dans la petite commune de Passa, département des Pyrénées-Orientales, existe un être sur qui la nature semble avoir voulu épuiser toutes ses rigueurs. Cet infortuné, à qui il ne reste plus, pour communiquer avec ses semblables, que des mains calleuses et grossières, mérite d'autant plus de fixer l'attention des naturalistes et des philosophes, que non seulement 1l donne une idée de ce que peui l'intelligence humaine abandonnée à elle-même, et sans le concours de nos sens qui servent le plus à la stimuler, mais qu'il nous offre aussi la mesure de l'empreinte que laissent dans l’âme les idées morales, longtemps avant que celle-ci ait pu en concevoir la portée et la valeur.

Simon, dit aveugle, fils d’un pauvre cultivateur, et âgé d'environ vingt-six ans, fut frappé de cécité, de surdité et de mutisme à la suite d’une maladie grave dès l’âge le plus tendre. L'époque bien précise à laquelle il fut réduit à cet état affreux d'isolement et de silence n’est pas exactement connue, mais il est très-certain que ce fut vers l’âge de trois ans. On sait que le jeune infortuné parlait déjà quand cette maladie le saisit, À la campagne, lorsqu'un enfant est parvenu à l’âge de deux ans, à deux ans et demi, non seulement il parle bien, mais il est fort, marche seul, va partout, et ses parens en s’absentant de la maison, l’abandonnent à lui-même dans la rue avec les autres enfants; avant le terme où l’appareil locomoteur a acquis toute cette force et cette s0lidité, certains parens , pour empêcher l'enfant de sortir de la maison en leur absence, ce qui l’exposerait à des dangers qu'il ne pourrait pas éviter, l’attachent par les jambes au pied d’une table, au moyen d’une corde assez longue pour lui permettre de se traîner par toute la chambre : Simon en était encore à ce moment de la première enfance, quand

il fut frappé de {a maladie qui lui fut si fatale; ce qui

suppose l’âge de deux ans et demi ou trois ans au plus. J’insiste sur ees circonstances, paree, qu’il est très-important de bien établir le temps où l’intelligente du malheureux reçut les germes qui devaient être fécondés plus tard, et parceque son état actuel montre quelle est la puissance des impressions morales que l’âme recoit déjà à un âge aussi tendre, impressions qui, purement mécaniques d'abord, se sont développées ensuite de leur propre semenice quand le besoin de se rendre raison de ce qui se passait autour de Jui, força le pauvre enfant à se replier sur ses premières sensations,

Simon aime la propreté, et n’est pas insensible à la vanité, Soigneux de faire réparer les déchirures survenues à ses vêtemens, du drap un peu plus fin, une casquette plus élégante le flattent beaucoup, et si dans le costume d’un autre il palpe quelque chose qui ne soit pas dans le sien, il ne cache pas le dépit que lui fait éprouver l'espèce d'infériorité dans laquelle À place cette différence par rapport aux autres personnes de sa classe; car du reste il a des idées très-exactes sur l'inégalité des rangs sociaux, et il sait trèsbien graduer en conséquence ses Imarques de considération, de déférence ou de respect. I reconnaît au tact tous les habitans, tant de sâ commune que des lieux voisins avec qui ilest en connaissance, et celui qu a traité familièrement jusque-là, s’il est promu aux fonctions de maire où d’adjoint, ce qu’on lui indique par le signe de l'écharpe,

celui-là devient pour lui l’objet d’un respect dont il ne se.

départ plus tant qu’il conserve sa magistrature,

Sous le rapport de ladresse, Simon fait tout ce qu'il est possible de faire quand on n’a pour guide que l'instinct, pour conseil que le sens du toucher, pour outils qu’un couteau, des clous gros où petits et des objets semblables, . Il nettoie les harnais des chevaux, et fourbit les cuivres et sait très-bien reconnaitre au doigt les parties qui ne sont pas aussi brillantes que les autres. Un appartement n’est jamais mieux balayé que quand c’est lui qui s'en charge, et il gronde par ses grognemens, les servantes quand elles ont laissé quelque légère saleté en balayant elles-mêmes. 11 devide tes échevaux les plus difficiles, et on lui laisse le soin de déméler les plus embrouillés; ce n’est pas que Simon soit plus patient qu'un autre; au contraire, frès-vif et pétulant, son activité inquiète, qui ne peut s’épancher

que par des mouvemens continuels, ne le laisse jamais en repos : il s’impatiente, se dépite, épigne mais n’abandonne jamais ce qu'il a entrepris qu’il ne l’ait mené à terme, Un dé en or ayant été égaré un jour par l’une des filles de madame J..... (qui l'ayant recueil quand il se trouvait à peu près délaissé par ses parens, après le malheur qui n’eu fesait plus pour eux qu’une inutile charge, l’a toujours gardé dans sa maison), après de longues et inutiles recherches de la part de tous les domestiques, on fit comprendre cet accident à l’aveugle, et l’aveugle sut retrouver l’objet perdu. D |

Simon répare quelquefois lui-même ses vètemens, et il le fait avec adresse; pour enfiler son aiguille il la présente devant sa bouche, en tate le trou avec la langue , et y glisse la pointe du fil (1). Il s’est fabriqué lui-même avec quelques planches une armoire, à la porte de laquelle il a attaché une serrure dont il garde et cache soigneusement la'clef, parce que c’est-là qu'il serre ses nippes, et surtout son argent dont il connaît très-bien le prix. Distinguant facile-. ment le cuivre de l'argent, et la valeur des différentes pièces de monnaie entre-elles; il sait quel est le prix des. services qu'il peut rendre, et que pee sous en sont le payement. Il reçoit avec plaisir des petits enfans de sa maîtresse le don de quelque légère monnaie d'argent, mais il n’accepterait pas d'eux une offrande plus considérable, une pièce de cinq francs, par exemple: la main des père et mère peut seule, dans ses idées, se permettre une semblable générosité envers lui.

Simon a été sur le point de manquer une fois, on le suppose du moins, à l'extrême probité qui le caractérise. IL se glissait furtivement, à travers la haie, dans le jardin de sa maîtresse, quand il en fut empêché par deux douaniers qui le connaissaient et qui le menacèrent de la prison. Plein de trouble, il alla se jeter aux pieds de madame J....,

+ (1) Cette circonstance me rappelle un homme, qui, n6 sans bras et sans jambes, et n’ayaut qu'une main attachée à une épaule, sans intermédiaire, découpait une fleur sur du papier, en tenant les ciseaux avec sa langne et sa lèvre inférieure qu’il allongeait comme un doigt. Cet homme existait à Messine en 1807, où je l’ai vu exécutant une foule de petits travaux, et entr'autres celai dont je parle. Il avait commencé par peindre, fort grossièrement comme on le pense, cstte flour en tenant le pinceau svec ses lèvres. | |

Le Socar-Mur rt L'Aveucre. 2° année. | 11

qui ne comprit bien ce qu'il voulait lui exprimer que quand elle eut appris par ces mêmes douaniers ce qui s'était passé. Peut-être, au reste, a-t-on supposé à tort une intention coupable; l’obstination que mit Simon à ne pas dire ce qu’on présume qu'il allait dérober et à ne pas désigner la personne qui l'aurait poussé à cette mauvaise action, pourrait bien ne montrer, dans cette tentative à s’introduire à travers la haie dans un jardin où il lui était libre d'entrer par la porte à toutes les heures du jour, qu’une sorte d'espièglerie que la peur que lui firent les douaniers, en feignant de l'arrêter, a pu lui faire considérer comme une faute. Ce qu’on sait très bien, c'est qu'il se reprocha amèrement cette faute, car pendant plusieurs jours son extrême agitation annonça le trouble de sa conscience.

Simon sonne la cloche de léglise et en différencie les tintemens , suivant les circonstances de messe, vêpres , baptême ou enterrement. Un livre mis dans ses mains lui en a-t-il remémorié l'usage? il le tient ouvert sous ses yeux, semble y lire et tourne les feuillets par intervalles,

Si l'on considère que les seuls moyens de se faire entendre de ce pauvre aveugle sourd-muet se réduisent à quelques attouchemens sur sa personne et dans ses mains, attouchemens qui ne sont assujettis à d’autres règles qu'à l’idée que se fait l'interlocuteur qu'il se fera mieux comprendre par tel signe par tel autre, on sera émerveillé de la prodigieuse intellipence de cet infortuné qui se trouve forcé de se composer autant de langages, pour ainsi dire, et autant de dictionnaires qu’il y a de personnes en rapport avec lui; et ceci est si vrai, que si un nouvel individu veut entrer en communication avec lui, il se passe quelque temps avant que Simon puisse le bien comprendre. Une fois initié, quoi que ce soit qu'on veuille lui dire, son intelligence va au-devant des signes et divine tout, et on peut lui faire remplir des commissions fort compliquées , et voici un exemple : des demoiselles étrangères à Passa se trouvaient dans cette commune; mademoiselle F. J... chargea l’aveugle d'aller de sa part engager l’une de ces demoiselles, qu'elle désigna, à venir avec son ouvrage passer la soirée ches elle : cette commission très-bien comprise fut exécutée à la lettre.

Simon reconnait au tact toutes les personnes de sa commune et des environs, et les désigne chacune par un signe quel-

e; il prend un air réservé s’il s'aperçoit que celle qu'il palpe ne lui est pas connue. S'il parle d’un enfant, il ajoute-

au signe du père celui de la taille de l'enfant, et il compte. avec ses doigts le rang numérique de la naissance de cet enfant, s’il y en a plusieurs , et levant plus ou moins la main en réservant toujours la plus haute taille pour le père, quand même la stature de lenfant serait plus élevée. IL apprécie parfaitement le temps et les distances; il connaît les jours de la semaine et sait combien il y a d'heures de chemin de la commune qu'il habite aux lieux circonvoisins. Il soigne les chevaux et les mène à l’abreuvoir aux heures réglées, sans jamais se tromper; il charge le famier sur les charrettes, et bêche le jardin en arrachant avec soin les mauvaises herbes et en menageant les bonnes. Comme il béchait un carré de fraisiers, la fille de sa maitresse en arracha un plant qu’elle lui mit dans la main; il protesta aussitôt que ce n’était pas de son fait, et se fâacha du sou çon conçu contre son adresse. Il faudrait rapporter sa vie entière si on voulait énumérer les preuves de son intelligence. En voici quelques traits d’une autre nature : conduit il y a quelques mois à Perpignan, il entra, en la compagnie des personnes qui Pavaient amené, chez un marchand de fer, et là il reconnut et expliqua par ses signes l'usage de tous les outils, instrumens et autres articles de fer, qu’on s’amusait à lui faire palper, quoique ce fût pour la première fois qu’il touchât ces sortes d'objets dont il n’avait eu jusquelà aucune idée. Ce fait, qui m'avait été rapporté par des té- ‘moins oculaires, m’a été encore confirmé par le marchand de fer lui-même.

Simon sait toute la reconnaissance qu'il doit à la femme respectable qui l’a accueilli dans son infortune et qui n’a cessé de pourvoir à soh existence, et cette reconnaissance il la témoigne autant qu'il lui est donné de pouvoir le faire. Une chûte cruelle ayant été suivie d'une fracture de femur chez cette dame, dont l’âge avancé ne permit pas au calus de se bien consolider, une claudication pénible en a été la conséquence. Simon met la plus soigneuse attention à enlever sur le passage de cette dame, partout où il sait qu’elle peut aller, toutes les petites pierres, les plus légères parcelles de bois, tout ce qui pourrait, en occasionnant la moindre inégalité sous son pied, rendre sa marche plus pénible.

Une des filles de madame J.... habite Perpignan et va de temps en temps voir sa mère à Passa. Simon aime beaucoup cette dame, et c’est une joie pour lui que d'apprendre sa

-prochaine venue. Au jour précis de sott arrivée, il.ae manue pas de se porter à sa rencontre à une assez grande istance du village. Muni d’un long roseau, il se place dans

un des fossés qui bordent la route étend son roseau en

travers du chemin. Dans cette position, il attend qu'une

-Certaine sensation que le roulement de la voiture occasionne

. dans l'air, apparermnrent, soit transmise à sa main par le

roseau, .et lui annonve l'approche de cette voiture. Quand

cette sensation lui est parvenue, il se lève pour se faire apercevoir du tocher, qui arrête alors ses chevaux et le

touche du bout du fouet; dès qu'il se sent ainsi touché il

s’élance à la tête des chevaux, qu'il embrasse, et va tout

joyeux s'asseoir derrière la voiture pour se faire porter au

village, ce qui est un bonkeur pour lui. .

Madame J..., ayant dû s’absenter de Passa, Simon, par un motif qu'on ne peut pas connaître, partit de la maison le jour même du départ de cette dame et n’y revint que le jour de son retour: on sut qu’il était allé passer ce temps dans une métairie du voisinage, où il remplissait tous les travaux qu’on exigeait de lui pour prix de la nourriture qu'on lui donnait. |

‘Couché dans ‘une grange, hors de la maison, avec des

travailleurs qui, par malice, ne l’éveillaient pas au moment

.où ils se levaient et où; avant d’aller au champ, ils allaient

manger la soupe, ce qui la lui fesait ensuite trouver froide

quand il descendait, Simon eut recours à l’industrie pour être à la cuisine en même temps qu'eux; il attacha au loquet de la:porte de cette grange, du gros fil qu'il fit remonter au grenier à travers un intervalle existant entre les planches nues du plancher et la face intérieure de la muraille, et au moyen des clous qu'il planta, il conduisit ce fil au-dessus de son lit, en le faisant descendre juste au point où une pierre attachée au bout de ce même fil, pourrait toucher ses pieds quand le loquet serait soulevé. Averti

r ce métanisme, qu'il avait si bien dissimulé qu’on fut

gtemps à le découvrir, il s’asseyait à table presque aussitôt que les travailleurs, au grand étonnement de tous.

Voici d’autres traits de son intelligence dont il est plus ‘ difficile de se rendre raison.

Simon sait qu’il existe des gendarmes, et comme ses idées sur le juste et l’injuste et sur la justice distributive paraissent bien exactes, il sait que les fonctions de ces gendarmes sont d'arrêter les malfaiteurs et de concourir à l'exécution

Page 1