‹ Le sourd-muet et l'aveugleChapitre 123 sur 128 · IV · texte numérisé non relu

IV

. Partie Anecdotique.

Anna laveugle sourde-muette est née à Ostende, vers +818. Ses parents sont morts. Elle est née aveugle et semble avoir jouï d’un peu d'oufe pendant quelque temps; mais, dès sa plus tendre enfance; elle est de. venue sourde et muette. Elle demeurait chez sa grand'mère et recevait un secours de la commission des hospices de la ville. C'est aux démarches de Messieurs les membres de la commission que je dois te bonheur d’avoir pu essayer cette instruclion, car ta grand’mère ‘et la tante ne vouldient d'abord nulle. ment s'en séparer, elles’ craïgnaient que- jamais per: sonne étrangère ne lui donnerdit les soins : qu'elles en prenaient et elles étaient très-atinchées à la mais heureuse. Leurs soins étaient cependant peu éclairées, mais leur amour pour elle était: touchant. Même: lorsqu'elles eurent cédé aux instances des hommes charttables qui s’y intéressaient, elles s'écrièrent en la voyant partir: Vous emportez la bénédiction de. notre maison. Je n’ai pas dû taire cette ciroünstanve, mais j'ai le bonheur de pouvoir ÿ ajouter, qu'elles sont oantentes à présent. Depuis qu’elles ont vu son: ‘progrès, depuis qu'elles ont pu se convaincre par leurs yeux de l'amélioration de sa constitution et des jouissances qu'elle trouve dans ses ocoupations utiles, elles s'estiment heureuses d'en avoir’ fait le sacrifice. |

Un des motifs les plus décisifs de l'opposition des parenles était la convietion, que l’aveugle muelte Anna

n'avait aucune intelligence, qu'elle était idiote. Forcées à travailler toute la journée, ses parentes devaient tenir Anna dans une inaction complète , assise au goin du feu, du matin au soir. Elle refusait souyent de manger jusqu'au soir; cela n'est pas étonnant, elle ne s’occupait tout au plus qu'à enfiler quelques perles, à les Êter du fl et à recommencer la besogne vingt fois par jour; elle jouait à vingt ans, avec des poupées, et elle ne les a jetées que depuis qu’elle a réussi à tricoter. Rlle déchirait souvent ses habits, et refusait surtout d'en mettre de’ neufs, nous ayons eu nousmêmes beaucoup de peines pour la décider à changer d’habillement, depuis longtemps cependant, elle s'y est si bien habituée, qu’elle y trouve du plaisir: elle demande assez souvent elle-même pour que l’on fasse laver ses habits. L'extérieur de notre Anna n'avait rien de prévénant, sa tête et sa, figure étaient couvertes d'éruptions et de dartres, ses yeux coulaient toujours, elle marchait difficilement et cet exercice sembla d’abord luidéplaire. Sa tête était toujours penchée: elle exprimait cependant son contentement par un sourire assez doux et elle nous baisa la main pour montrer sa reconnaissance.

Arrivée dans mon établissement, elle a paru très-bien sentir qu'elle se trouvait dans une maison étrangère. Elle nous a fait passer d’abord en revue tous ses joujoux. C'était une enfant de 29 ans, aimant à étre caressée, exigeante et égoïste, Elle n'a plus fait la moindre mention de ses parentes depuis leur départ. Menée le soir auprès d'un lit, elle s’est aussitôt mise à se déshabiller et le lendemain elle s'est levée lestement, heureuse d'avoir pu passer la nuit dans un Bon lit, Elle fit une inglinatjon de la têje vers la sœur

qui la servait comme pour la saluer. Elle avait les mains d'une enfant, petites et maigres faute d'exercice. Elle a la taille de son âge. Elle mange avec plus de propreté et de dextérité que ne le font ordinairement les aveugles.

Je n'irai pas désire i ioi jour par Jour tout ce qu’elle a fait et dit par ses signes; surtout, je ne décrirai pas les peines et les difficultés qu'elle nous a suscitées; il suffira d'un mot pour en donner une idée. La destruoc, tion était le moyen habituel pour se débarasser de çe qui lui déplaisait, que ce fut un livre ou son ouvrage ; et ses armes naturelles étaient ses pieds et ses ongles, et elle s'en servait, les premiers mois de son entrée dans mon établissement, largement et avec adresse. J'j annoté cependant et fait annoter toute sa çonduite, c'est une espèce d'histoire de son développement moral ; j'en extrairai quelques anecdotes; le reste ne doit pas être publié.

Dès les premiers jours de son entrée et sous l'impression de la nouveauté de sa position, j'ai pris soin qu'on Jui montra le point du tricot, et il a été moins difficile de le lui apprendre, que de J’habituer à tricoter longtemps ; elle apprit avec courage le point , mais ne çomptait pas, à o6 qu'il paraît, en faire une occupation journalière : aussi a-t-elle déchiré vingt fois tout son travail. Il en élait un peu de même chaque nouvelle hahitude, Mais nous avons fait de ce dégoût de son travail un moyen pour parvenir à notre but. Si elle jetait son tricot, on insistait d'abord longtemps pour le lui faire reprendre, mais enfin on lui présentait ses lettres, et pour ne plus étre obligée de tricoter, elle s'adonna à l'étude de la langue; dégoûtée de

celte étude, nous lui remimes son tricot en main,

et tandis qu'elle crut, sans doute, n'agir que suivant ses caprices, nous avançames vers le but. Un jour, au commèncement de son instruction , qu'elle montra ‘une aversion plus qu'ordinaire de son travail, son inslitutrice la mena auprès de toutes les enfants. Dci %à travailler et lui dit par signes : Ces petites sourdesfmuettes travaillent, et vous qui étes si grande, vous me voudriez rien faire! Depuis ce moment , nous ayons eu moins de peine avec elle, Klle sembla avair..éte ‘piquée de la remarque.

Lorsqu'elle fut habituée à son tricot, ce travail devint pour elle un besoin. Elle jouissait en sentant son travail s'agrandir. Elle n'avait pas voulu d’abord de ‘son travail, et bientôt elle ne put plus s'en passer. Les ‘dimanches elle ne cessait de demander s6n tricot, et se. montra très-contrariée de ce qu'on ne le lui donna pas. Je fis de ce désir un moyen pour lui faire comprendre le signe de demain et d'hier ; j'avais un point d'appui pour l’initier à la connaissance de la division .du temps. Je lui dis, vous ne iricoierez pas aujourd'hui, mais après avoir encore une fois dormi, demain. Il «fallait réitérer l'explication, et le ‘dimanche suivant nous en présenta l’occasion ; elle demanda encore son tricot, mais elle se calma bou vite, lorsque je lui eus .dit qu’elle l’aurait — . demain. Quelques dimanches après, quand je croyais qu'elle avait bien compris que l'on ne travaille pas le dimanche, tout-à-coup elle exige .son tricot d'un air sérieux , €t lorsqu'elle nous crut peut-être « embarrassés , elle partit d’un éclat de rire et elle fit connaître qu'on ne devait pas travailler les ‘dimanches, mais qu’elle tricoterait — demain.

. Il étais d’une grande.importance qu'elle conçût nettement les expressions d'aujourd'hui, de hier et de demain ;

— ‘207 = "je nl aussi souvent que possible dar de

ces signes.

Un jour , la fête de saint Louis de Cou, elle . était allé avec les autres enfants à une église où cette fête se célèbre avec le plus de pompe. À son retour elle en exprima toute sa réconnaissance , le lendemain elle raconta à tous ceux qu’elle rencontra que, hser elle était allé‘à l’égtise, deux jours après elle fit us fois le signe de hier et ainsi de. suité. |

Elle aime beaucoup les beaux bonnets; elle compte Jes jours et elle nous dit soûvent que dans autant de jours, on lui en donnera un, nouvellement lavé ét arrangé, et elle se lève plus gaïiement les jours qu’elle change d’habits; elle est jalouse, on le voit, lorsqu'elle découvre qu une autre aveugle a sa meilleure robe tandis | elle n’a que sa robe commune. Elle aime beaucoup

à se laver et il n'a fallu que l'y engager deux où trois fois, pour la décider à se nettofer. les dents; elle prévient les sœurs, s’il arrive qu'on l'oublie.

Les signes d’hter et de demain ont été plus es compris et elle s'en est servi plus tôt que de celui d'a Jourd’hui : ce.n’est que longtemps après qu’ellé se servait familièrement des signes Aier et demain, qu'elle a commencé à faire usage des signes d’ aujourd'hui.

Elle a sd de bonne heure que j'étais son maître, ‘son attachement pour moi est plus vif que pour. aucune autre personne; elle. m'aime mais elle me fcraint. ‘J'avais la force de l'en empécher lorsqu'au début de ‘son instruction, elle voulut m'égratigner les. mains 6u la figure , et c'était moi, élle le savait, qui lui imposais pour pénitence de rester sans tablier ou sans bonnet. Elle avait une fois, dans un accès de colère, dééhiré ‘son bonnet; revenue à résipiscence par les remontrances

de son institutrice, on lui fit comprendre qu'on me le dirait. Pour conjurer les suites de sa faute et éviter une juste punition, elle eut recours à toutes les sourdesmuettes et aux aveugles , leur avoua sa faute et les pria, par signes, de vouloir bien se mettre à genoux et les mains jointes, pour obtenir pardon de moi. Pas une seule des enfants ne se trompa sur le sens de ses signes ; cette action est une de celles qui m'ont ke plus étonné. On avait eu un jour l'imprudence de lui dire que sens sortir pour cinq jours; elle crut sans doute ‘occasion favorable et se montra d'un caractère trèsmaussade : on avait heau lui faire le signe par lequel elle me nomme, et qui auparavant la décidait toujours, elle se moqua de sa maliresse et lui dit que je ne rentrerais que dans trois jours. Depuis lors an se garde bien de le lui dire lorsque je sors; d'ailleurs, elle est changée totalement, elle est devenue polie, douce, très-égale de caractère, Il s'est passé plus de trois mois, sans qu'elle ait eu yn accts de colère. Ayant été menée auprès d'un arbre fruitier par des sourdes- muettes, une d'elles la poussa à cueillir des fruits: mais d’un signe hien tranché elle montra qu’elle ne le pouvait pas, que c'était à moi à lui donner cette ermission, et que je ne la lui avais pas donnée. Elle est très-friande : elle aime toute espèce de fruits, Je soupçonnais bien qu'elle ne connaissait pas d’où provenaient ces fruits, Klle a toujours été reléguée dans sa maison. Elle doit aller encore à la découverte de la natures, pièce à pièce; on ne lui a jamais fait voir Ja nature par les doigts. On conçoit donc facilement son étonnement à chaque découverte qu'elle fait. Un jour , je la mène auprès. d’un abricolier et je le lui fais tâter, palper, manier dans toutes ses parlies. Elle

connaissait les arbres; elle ne les aimait pas, san doute parce que , dans ses excursions , elle s'était blessée en les rencontrant : c'était donc avec peu de zèle qu’elle se mit à l’exercice que je lui fis faire, mais lorsqu' bars tout je mis sa main sur yn abricot, je n'ai jamais vu un étonnement plus remarquable. Elle joignit ses maivs, me fit aussi toucher le fruit, comme si cela eut dû m'étonner autant qu'elle l'avait été elle-même. Elle rerome mençca ensuite à examiner l'arbre à différentes réprises, et revint chaque fois avec l'expression d'une profonde joie à ce fruit délicieux. Je lui permis à la fin de cueillir cet abricot qu’elle convoitait assurément , st elle mp baisa la main par reconnaissance. ”

- Après sa classe, elle rentra encore dans le jardin, et comme de coutume elle fit le tour du jardin , elle seule, et sans être accompagnée. Je prévoyais que la découverte du matin ne resterait pas stérile , mais qu'ayant été mise sur la voie , elle continuerait, à elle seule, ses explorations, En effet, à peine arrivée dans le jardin , elle s'occupa de chercher autour d'elle des arbres et des plantes, C'était délicieux de lui voir examiner et explorer les choux , en toucher les feuilles et tâcher de decouvrir, avec une extrême prudence, si cette plante aussi portait quelque fruit. Pour aider sa bonne volonté, je lui fis comprendre que l'on mangeait les choux, mais qu’elles ne portaient pas d'abricots et je la mgnais encore vers différents abricotiers , poiriers etc. Je laissais à d’autres temps de lui montrer la différence entre ces arbres; il y a tant à découvrir-encore dans la nature , que, pour elle, la distinction entre ces arbres, par la forme de leurs feuilles etc. est respectivement de fort peu d'importance, J'ai continué ainsi son petit cours de botanique. Elle a assisté à la chûte des feuilles , elle a touché les arbres

totalement dépouillés et déjà, au printemps , lorsqu'élle eut découvert par le toucher que les feuilles commençaient à pousser , elle s'est informé ‘auprès de sa compagne si l'arbre porterait bientôt des fruits. L'autre lui expliqua par signes que -cela n'aurait lieu que quand il ferait chaud. Satisfaite de cetie réponse ,.elle patienta donc, maïs au mois de mai, pendant les quelques jours d'été que ce mois nous procure , elle rappella à sa compagne ce qu'elle avait dit, qu'il faisait chaud et que conséquemment H devait y avoir déjà des fruits. Elle suit à présent avec intérêt le développement successif des pommes , des poires, des abricots et des différentes autres productions de mon jardin, Je l'ai surprise , il n’y a que quelques jours , occupée à explorer Jes petits pois; c'était encore une découverte et elle me flemandait aussitôt la permission d'en emporter une cosse , pour la montrer à son institutrice et en obtenir Je nom. Je l'engageais aussi à cueillir une grappe de groseïlles et de la manger; mais elle découvrit par le toucher qu’elle m'était pas mûre, et me dit par signes que dans quelques jours Îles Pret seraient ns à manger. |

Son tact est d'ane délicatesse mn On effacer ses lettres et en faire rentrer le relief avec l'ongle -du dofgt et”là, où nous ne découvrons au cune: trace de lettre par le doigt ,. Anna en distingus erroore tuute la forme. Ce qui est surtout, étonnant, c'esl qu'elle trouve souvent des épingles, en marchant, Elle m'a donné- il n’y-a pas longtemps, à deux différentes for, des pibees de monnaie qu'elle avait:trouvées dans le jardin; elle est'fière lorsqu'elle a fait une pareille irouvailke et ne maænquoru pas-de k aoonier à ceux qui l’approckent,

Je l'ai surprise un jour dans un actès de sensibilité. qui l'honere et qui me toucha profondément. Une enfant: manchote est arrivée dans mon établissement. La première fois qu’elle toucha ce bras estropié , elle en fut. si émue , qu’elle pleura bien longtemps. Je tâchai aussitôt de découvrir ce qu'elle pensait et elle me fit observer: à l'instant que la manchote ne pourrait pas tricoter. . Elle est si heureuse de savoir ce métier , qu'elle s'imagine. que c'est une véritable calamilé que de ne pas pouvoir s’y. exercer: On la rassura sur ce point, en lui disant que la ranchote tricotait très-facilement , et elle se calma, Le lendemain matin son institutrice la surprit tandis qu’elle .s'occupait à essayer de tricoter, ayant les deux mains fermées, comme si elle eut été manchote; et elle fit signe: que dans cet état elle ne pourrait ni tricoter, ni moucher son nez, ni s'habiller, et elle exprima son bonheur d'avoir des mains. La Providence réserve à chaque malheur une consolation.

- Elle est très-bienveillante et elle rend un service avec plaisir. Pendant l'hiver elle prit un grand soin de sa cempagne, la couvrit le soir dans ‘son lit et lui donna souvent la bénédiction. Ce qu'elle me raconte toujours. Son institutrice lui écrivit un. jour cette phrase : Frappes. Eugénie. Avant d'exécuter .le sens de a phrase , elle prit la main de la petite aveugle, la posa sur les lettres pour lui faire sentir que si elle la frappait,

n'était pas:par colère, mais en guise d'exercice dl sr la langue. - RE S +: Elle ‘h’attaquée jarnais ses cotpagnes ; ; mäis dés pas de leur rendre la‘péreille, sè eHe.est attaquée. Elle séi fache :surtou£ lorsqu'on dui prend des abjets.de son iasructiod. Une de es: oompaghes aveugles avait pris une de ses feuilles écrites en points çt s'y exerçait

à la lecture, mais Anna, l'ayant sû, fut trèsfachée et reprit la feuille qui lui appartenait. Le lendemain la même aveugle demanda une feuille pour s'exercer encore, mais l’aveugle müette Anna ne voulut, em aucune manière, la lui céder et lui observa, en même temips, que — hier — elle en avait pris une sans le lui demander et que — aujourd'hui — elle n'en obtiendrait aucune avec son consentement. Elle né prend rien de personne, mais elle s'attache à ce qui lui appartient.

Anna a une véritable amitié pour les petites muettes, elle les tient sur ses genoux, les berce, les porte, et prend un air de protection et de bonhomie cvers elles. Une de ces petites l'ayant un jour longtemps taquinée, elle ne put obtenir qu'elle la laissa; à la fin, au lieu de la frapper, elle quitta sa place et alla se placer à un autre bout de la chambre.

Si elle a commis une faute , elle ne la niera pas, mais l’avouera, ou cherchera quelque excuse. Elle est adroïte dans cela et ne manque pas même de malice. Sa maîtresse lui observa une fois qu’elle avait très-mal tricoté ; mais elle repliqua aussitôt par signes que ce n’était pas sa faute , que ses aiguilles étaient courbées, comme si elle eut dit: peut-on faire un bon travail avee de pareils instruments!

Un matin, plus paresseuse que de coutume, elle vou- }ut rester au lit; mais elle n’en obtint pas la permission, on insisla pour qu'elle se levât. alors elle imagina des pretextes — elle était malade — se tâta le pouls et nous dit par signes, que nous devions faire venir M. Verté, le médecin de la maison. Nous savions bien que ce m'était qu’un préterte, et elle fut la première à en convenir aussilôt qu'elle se fut levée,

Elle dit quelquefois dés choses sans qu'on puisse s'et: pliquer éomment elle est parvenu à les savoir. Elle est tout à fait aveugle dp naissance, elle fixe le soleil sans chgnotkr, la cornée transparente est aussi opaque que la peau: Cepéndant un soir, sa maîtresse lui ayant démandé pourquoi elle ne travaillait plus, Anna dit qu'il faisait trop obscur, qu'il lui fallait une lumière,

Dans la chapelle elle a évidemment des impressions qu'elle ne reçoit pas ailleurs, elle aime à y aller, le demande quelquefois et s'y tient d’une manière si décente qu'on la dirait pénétrée de la présence de Dieu. Sa compagne lui ayant dit que j'étais maladée et qu'elle allait pleurer; Anna lui répliqua qu'elle ne pleurerait pas, mais qu'elle prierait; elle se mit effectivement à genoux et resta dans cette posilion près d'un querld'heure. Elle me le raconta elle-même: j'étais heureux de le savoir; car je crois que cette action a dû plaire à Dieu: l'oiseau n’honore-t-il pas Dieu par son chant et le mouvement des astres n'est-il pas un hymne continuel à la Divinité? Que se passe-t-il cependant dans le cœur de cette enfant? Voilà encore un mystère, elle sera peut-être un jour en état de nous le dire, mais évidemment il y a là quelque chose que l'homme n'y a pas mis. | |

ds.

. Sourès-Muets.et des Zlueugles de Mar.

Un des hommes les plus savants et les plus laborieux de notre . époque, M. Ramon de la Sagra, député aux Cortès et membre de l'institut royal de France, vient de publier dans la Revue Rriannique un article remarquable. sur les établissements charitables de la ville de Madrid. J'en prends œ qui se rapporte aux sourds-mueis , et je Pai corsplété par les renseignements particuliers que je dois à son amitié, . « La religion chrélienne, le catholieisme proprement dit, a suppléé par l’aumône à l'absence des réssources que proeure aïlleurs la philanthropie aux classes

. C'est un dos servicts éminents :que l'humapité doit aux ordres monastiques, aux commenautés d'hommes et de femmes, et sous ce rapport il y aurait do l'injustice à méconnaître leur salutaire intervention. Les frères de la Doctrine, à Paris, dérisoirement nommés Frères ignorentins, les sœurs de Charité, si répandues dans los hôpitaux français, ont évidemment des droits à la reconnaissance de leurs compatriotes. La religion seule est capable d'inspirer l’abnégation nécessaire dans certaines fonctions irop répugnanies pour que le gain en soit l'unique profit,

Ceux qui les embrassent avec autant de dévouement que d'intelligence, souvent dans les premières et dans les plus rianfes années de la vie, ne peuvent se consoler du sacrifice qui ne les arrête pas, que dans le but d’une récompense plus haute et d’une satisfaction moins {érrestre.

» Le plus rémarquable apétre de la charité, lgnace de Loyola, est sorti de l'Espagne, et à ce titre seul déja la Péninsule réclame , dans les établisséments de bienfaisance, une place que d’autres peuples ne méritent pas autant, à beaucoup d’égards, malgré des éonditions de progrés supérieures.

» Plusieurs institutions de Madrid ont même une date qui a lieu de surprendre ceux qui savent combien de pareilles améliorations sont lentes à pénétrer et plus lentes encore à se maintenir: Le Collège Royal des sourds - muets fut fondé en 1804, sur la demande de la Société Economique des amis du pays, mais il ne put étre oùvert avant le 9 février 1805.

» Le duc d'Osuna, qui en était nommé directeur, en fit l'inauguration. Les fonds assignés par le roi à l’œuvre s'élevaient à cent mille réaux annuels, et résultaient d’un impôt mis sur tous les évêchés d’Espagne; mais le Saint-Siége ne consentit que cinquante mille réaux, distribués entre les mitres de Cadix et de Siguenza. Cette réduction entraîna celle du personnel de l'établissement, et conséquemment du nombre des infortunés qui pouvaient rencontrer un asile dans ses murs. Il y eut un professeur, à neuf mille réaux d’appointements, un sous-maître, et cng élèves ! Peu d'hospices d’un si vif intérêt ont eu des commencementis d’une semblable médiocrité.

» Il est à remarquer, pour l’honneur de la Pénin- Le Souan-Musr gr L'AveutLE. 2° ANNÉE. 145

sule, que l’art d'enseigner à parler aux sourds-muels fut inventé par un Espagnol, frère Pedro Ponce de Léon, moine bénédictin, qui en prit l'idée dans les anciens bals pantomimes. Ainsi le ballet aurait également profité aux délassements et à la consolation des races de l'Europe catholique. Juan Pablo Bonet, secrétaire du connétable de Castille, fut le premier qui réduisit en principes et en lois cet enseignement; plus tard l'abbé De l'Épée a recueilli les honneurs de l’invention, tandis qu’il a eu la modestie et la candeur de déclarer, dans ses ouvrages sur la matière, qu'il avait appris l'espagnol dans le but de lire la méthode de Bonet. On assure même que récemment don Tiburcio Hernandez en a composé une plus parfaite. I] ne faut pas oublier que, de tout temps, malgré leur apathie proverbiale et leur ignorance héréditaire, les Espagnols ont eu l'esprit inventif. Depuis Christophe Colomb jusqu’à don Tiburcio Hernandez, nous cilerions facilement dans les sciences, dans les lettres et dans les arts, uné foule de génies créateurs auxquels l’Europe n’à pas refusé ses éloges et son admiration. La première école du monde, après l'école de Raphaël et de Rubens, n'est-ce pas l'école espagnole, fille de ses propres œuvres, et indigène même par son coloris ?

» Pour en revenir aux maisons de charité, entre 4805 et 1814, l’hospice des sourds-muets, réduit comme nous l'avons vu, ne fit que dépérir, et cela devait être. Le 29 mai 1814, don Tiburcio Hernandez, nommé directeur du collège par le roi, fut chargé d'en rétablir la prospérité. Il fallait du courage; il fallait aussi des élèves, on recueillit huit pensionnaires à huit réaux par jour, cinq de familles nobles à quinze réaux , six gratuits

et cinq surnuméraires. Jamais la science administrative et l’économie bureaucratique ne poussèrent plus Join la manie des classifications. Des sourds-muets surnuméraires ! voilà du ridicule et de l'odieux. Figurez-vous des malades venant à l'hôpital pour une guérison et trouvant un noviciat.

» À cette époque, mai 1814, le collège des sourdsmuets brillait par un personnel plus nombreux; un directeur, un recteur, deux sous-maîtres, trois domestiques :et une cuisinière, formaient l'état-major: à peu prés un employé pour trois élèves. Le roi et la reine avaient pris l'établissement sous leur protection; des aumônes et des donations enrichissaient son trésor. En 1827, l'administration passa des mains d'une junte directrice à un dignitaire de la noblesse castillane ; un des courlisans les plus dandys de Ferdinand VIH ne dédaigna pas de s’abaisser à la surveillance d’un hospice, et le monarque lui-même, d’un tempérament si dur et d’un cœur si impitoyable, stipula des clauses à son favori dont la vulgarité révolierait les grands seigneurs de France et d'Angleterre qui n'ont pas cou- -tume de diriger des bureaux de bienfaisance. Le duc de Hijar augmenta les ressources de l'institution de 87,000 réaux, prélevés sur des legs pieux et sur le journal de Madrid.

» Désorganisé bientôt par suite de Ja négligence de son directeur même, le due de Hijar, auquel le mauvais état de sa santé ne permettait plus la même activité, l’hospice des sourds-muets rentra dans le giron de la Société Economique. C'est de là que date sa. véritable prospérité. En 1835, on établit, dans le collège, une imprimerie pour donner aux élèves les premières notions d’une carrière lucrative. Un an ne

s’'élait pas écoulé qu'ils avaient imprimé un manuel des sourds-muets qui est entièrement leur ouvrage. Ce fut un admirable spectacle que le partage des travaux auxquels donna lieu cette impression; les uns se faisaient rédacteurs, les autres compositeurs, ceux-ci préparaient Ta reliure; il y en avait même qui corrigeaient Îles épreuves; et une petite aveugle réclama instamment les fonctions délicates de brocheuse, dont elle s'acquitta de manière à prouver que la vision sans lumière, ce problème aujourd’hui si contesté, n’est pas toujours im possible, | |

» Les perturbations publiques ne tardèrent pas à porter un coup funeste à l'établissement des sourdsmuets, et les budgets de la couronne se montrérent inexorables envers la plus douloureuse des infirmités humaines. Les cortès de 1834 avaient fixé à 161,000 réaux la cotisation annuelle du trésor national pour cet objet; mais cetle somme ne fut jamais intégralement payée, et le collège n'obtient aujourd'hui que très rarement le subside nécessaire à son existence, Les produits de l'imprimerie constituent à peu prés toutes ses rentrées; mais, comme la presse a pris un développement considérable depuis l’avénement ‘d'Tsabelle IT, on ne s'étonnera pas que ce revenu ait monté, en 1856, à 48,708 réaux, et en 1837, à 72,475, dont il faut déduire, ainsi que sur le chiffre de 1836, l'impôt que le gouvernement prélève sur cette industrie , ou 500 réaux par an. Outre l'imprimerie, il y a dans l'établissement un atelier de librairie dirigé “par un sourd-muet. Il est aidé dans ses travaux par trois garçons et deux jeunes filles, tous sourds-muets; la plus intelligente gagne douze réaux par jour et soutient sa famille.

» Un élève ne peut rester plus de six ans dans le collège. La première année, il lit, écrit, dessine et parle; durant la seconde, il joint à ces divers travaux l'étude de l’arithmétique; l’année suivante, on lui donne des notions de mathématiques supérieures, de morale et de religion; pendant la quatrième, il apprend la géographie; l'intelligence des idées abstraites et la composition oecupent la cinquième année. Les derniers jours que le sourd-muet passe dans l'hespice ou collège, sont enfin eonsacrés au perfectionnement général; il lit la Bible, se rend -eompte des expressions figurées, et s’initie, en quelque sorte, à toutes les connaissances qui sont tangibles à Fesprit d’un sourd-muet. Les enfants pauvres sont en outre préparés, formés, rompus aux professions indus- %rielles susceptibles de leur procurer du pain et un -avepirs l'imprimerie et la librairie servent naturellement de base à çet enseignement accessoire et di .Gial.

» Quoique le collège se soutienne, il aurait néanmoins besoin d’une protection efficace, que le gouvernement espagnol est, pour le moment, à peu prés hors d'état de Iui.offrir. Le nombre des sourds-muets qui xaissent dans la Péninsule est considérable; sans aueum doute, eette fécondité malheureuse provient de eauses morales et d'accidents physiologiques dont l’étude serait aussi evrieuse, qu'utile; mais où trouver “les documents d'une pareille enquéte? Un fait digne de remarque, c’est que cette infirmité semble héréditaire dans les familles. À l'hospice de Madrid, on pourrait diviser les élèves par groupes de parents, plusieurs sont frères et sœurs. L'hérédité de cette affection n'avait pas encore été signalée, On com-

prend donc combien des recherches à cet égard. seraient intéressantes. Une instruction de la reine régente les a lout récemment ordonnées ; d'après les termes de ce rescrit royal , les gouverneurs civils et les députations provinciales doivent demander aux conseils munioipaux de chaque province un relevé du nombre des sourds-muets et des aveugles qui s'y trouvent, de leur état actuel, et des causes qui peuvent avoir produit leur infirmité. Les détails les plus circonstaneiés doivent étre fournis sur le tempérament des sujets, les maladies de leurs parents, les conditions physiques et morales de leur vie, sur la nature des localités qu’ils habitent, etc,; sur les facultés intellectuelles ou manuelles qui les distinguent, elc. Cette mesure administrative est d'une pensée excellente, et prouve que le gouvernement de Christine embrasse, malgré les soucis de la révolution et de la guerre, des intérêts bien divers et bien importants avec la même sollicitude, no :

‘» Les aveugles ne sont devenus l'objet de l'attention du gouvernement espagnol que depuis 1830. Le ministre don Luiz Lopès de Ballesteros donna au directeur du collège l'autorisation de se procurer des livres et des cartes imprimés en relief. Le directeur se mit en rapport avec M. Gillet, professeur aux Quinze-Vingts, et posséda bientôt les livres et les cartes nécessaires, Cependant en 1835, c'est à grand’peine qu'il obtenait qu'on lui confiât un jeune garçon aveugle pour le soumettre à des essais, encore l'enfant futil retiré par sa famille quand son éducation était à peine ébauchée. Plus tard il se procura une petite fille, et, au bout de soixante lecons, il montra à ses compatriotes émerveillés l'enfant qui savait lire

et compter; aujourd'hwi, cette petite fille, la seule aveugle instruite que possède Madrid , connaît la carte d'Europe et surtout d'Espagne; elle écrit, touche le piano et l'accordéon, fait des -bas et ourle des mouchoirs, On oroira difficilement que le directeur du collège a vainement sollicité des secours pour celte tentaliva qu'il a- exécutée à 8es frais et risques. En 1835, le ministre de l'intérieur avait demandé le plan d'un hospice destiné à l'éducation des aveugles, avec le devis de toutes les dépenses; la Société Économique de Madrid présenta le plan demandé; il fut accepté par le gouvernement qui lui afferma 26,000 réaux. H n'y avait plus que le local à trouver, mais on ne donna pas suite au projet. »

Le Docteur Hernandez dont parle, dans cet article, M. De la Sagra, a publié en 1615 une Méthode d’instruire lee sourds-muets (1). I} abandonne complètement les méthodes adoptées en France et s'attache à faire revivre les principes espagnols. On peut en voir une analyse complète dans l'ouvrage sur l’insiruction des sourds-muets de M. le Baron De Gérando. Le manuel imprimé par les sourds-muets de Madrid et que M. De la Sagra mentionne page 218, est intitulé Manuel des sourds-muets et qui pout sernr pour ceux qui entendent et qui parleut (2). Madrid, 1836. Il a été composé par M. Jean Manuel Ballesteros médécin et sous-directeur de l'institut. L'auteur suit à peu.près en tout la méthode de Sicard. C'est ‘la

(1) Pian de Ensénor los sordo-mudos. Madrid, 1815, in-8°. (2) Manual de Sordo-mudos y que puede servir para los que oyen $ hablan. Por D. J. M. Ballesteros. Madrid, 1856.

tmême thésrie grammaticale , et la même analyse de la phrase par des chiffres. Il propose pour chaque pré: position ou conjonction une position particulière de la main et des doigts, it abrège par ce moyen l'écriture manuelle; mais emploi de ces signes pout faire comprendre celte partie du discours ne mé paraît pas sans danger: l’auteur cependant a soin d'y joindre un choix d'exemples, En général, l'ouvrage respire un désir smcère d’être utile aux sourds-muets.

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