ALPHABET FRANÇAIS. ALPHABET DE BRUGES
L' IE FDE LIE FDE
L'usage d'un alphabet purement arbitraire aurait interrompu la chaîne de son instruction; jusqu'ici je m'étais continuellement appuyé sur la chose connue pour faire connaître l'inconnu. Si je m'étais servi de l'alphabet de Paris, je n'aurais pas pu lui expliquer pourquoi je lui donnais deux formes différentes pour une même lettre ; je l'aurais troublée, déroutée et quel malheur, lorsque son instruction était si bien entamée. Les lettres de l'alphabet, au contraire, que je lui ai donné, conservant une ressemblance frappante avec la forme qu'elle connaissait, il m'a suffi d’un peu de patience et à elle d'un peu de bonne volonté, pour trouver que la lettre L, par exemple , écrite avec sa machine : , était la Lane lettre qui se trouvait dans son livre aussi l’a-t-elle bientôt senti.
rs
À l'occasion de la leçon sur le pluriel, j'ai introduit la numération. Gomme pour toute autre idée, je n’ai eu qu'à la dégager , elle l’avait; je n’ai dû que la fixer et une application constante et juste doit me convaincre qu'elle m'a bien compris.
Les verbes jeter, poser, etc. qui se trouvent déjà dans son vocabulaire, appellaient l'emploi des prépositions pour exprimer les rapports de position. L'introduction de la préposition dans la phrase noûs «a
permis de varier encore Îles combinaisons des mois J 7 à
qu'elle connaît, et c'est un grand avantage de pou: voir placer le même mot dans les différentes positions de la phrase, qu'un substantif peut y occuper. Lorsque, au moyen des mêmes mots, je change le tableau que leur combinaison forme dans l'esprit, elle est mieux mise en état d'apprécier la nature et l'avantage de la langue et les difficultés de-l'énseignement grammatical pratique sont moindres aussi. Cet enseignement est aujourd’hui pour elle un véritable amusement, parce que je lui fais exécuter immédiatement ce qu’une combinaison de mots exprime , et s’il arrive que les phrases, qu’elle lit , présentent une action bizarre , elle en saisit fort bien le ridicule, mais n'en exécute pas moins ce que la phrase prescrit. Un jour on lui écrivit: Warchez sur la table : elle ôte aussitôt ses souliers, grimpe sur la table et se met à y marcher avec toute la prudence nécessaire , mais cependant avec assurance. Elle fut un jour bien embarassée; quelqu'un avait formé la phrase suivante : Jetez votre téte sur le plancher. Elle lut et relut sa phrase, rit, devint ensuite sérieuse et sembla méditer comment elle exécuterait l'action commandée. À la fin, et comme pour en finir, elle se prit la tête des deux mains, et fit semblant de la jeter. Elle parut ensuite trés- contente de son action et fière, sans doute, d’avoir pu exécuter ce qu'on lui avait ordonné par une phrase.
Elle distingue aussi trés-nettement les actions de poser et de jeter. L'un de ces mouvements doit s’exécuter avec vivacité et l’autre avec calme ; si on lui ordonne de jeter une chose fragile, il est curieux de voir son embarras. Elle sait qu'il faut , pour jeter, un mouvement brusque et sa prudence lui dicte assez qu'elle doit faire cependant cette action avec précau-
tion ; alors on découvre dans sa personne comme un lutte, elle exploite d’abord le terrain, mesure ensuite les distances et jete la chose avec tant de vivacité et tant de prudence , que l’on voit qu'elle a bien raisonné son ætion et qu'elle n'exécute lé sens de la phrase qu'à bon escient.
Voici donc l’ordre dans lequel j'ai donné les différentes parties du discours. 1° Le substantif, parce que ce qu'il exprime tombe plus immédiatement sous les sens; 2° le verbe, pour qu'il y eût langue et dès-lors possibilité de faire usage de la langue; car ce n'est que par le verbe que l’on parle; 3° la préposition comme compléüf de l'action indiquée par le verbe. Je réserve pour la fin l'atiribut'et j'ai plusieurs motifs pour en agir ainsi. L'adjectif et l’adverbe n'’entrent pas essentiellement dans une phrase, la phrase peut être complète sans adjectif, ni adverbe. J'ai donc pu faire faire usage à mon Anna de la langue avant qu'elle connût les adjectifs, et je suis arrivé plus tôt à lui faire faire usage de la langue sans adjectifs, que si j'avais voulu lui faire connaître d'abord l'expression des attributs accidentels d’un mot; or, elle ne pouvait apprendre la Jangue que par l'usage, c’est-à-dire par l'application , il était donc de la plus haute importance d'arriver à cet usage au plus tôt , et il importait que j'abandonnasse tout ce qui aurait pu embarrasser son progrès dans la ecnnaissance de ce qu'il y avait d’essentiel dans la langue,
Pour savoir ce que je peux lui enseigner et pour connaitre à peu près les moyens dont je dois me servir pour lui communiquer une notion quelconque, je commence toujours par me mettre par l'imagination en sa place, je m'isole par l'esprit de tout ce que je conuais,
ke lache comme de m'incarner dans un corps sans onie, sans vue, .et je me demande : Que sais-je , que peux-je savoir dans cet état? Étant dans l'impossibilité de voir et d'entendre ce qui se fait, je ne saurais distinguer si l'action accomplie l'a été par un seul, ou par plusieurs: si c’est #/ ou i/s dont je dois me servir, pour en rendre compte: il est clair donc que, au lieu de 57 ou is, je dois faire plutôt usage de 04 : On frappe la table, On touche ma main; Car. je ne sais si c'est une ou plusieurs personnes qui frappent, qui me touchent; et o7 comprend le singulier et le pluriel. Les personnes des verbes , les plus à sa portée, sont par conséquent je, {# ou vous, on et nous; el c'est surtout à ces personnes que je dois m'en tenir pendant son instruction. Sans doute Anna parviendra à savoir. faire usage du verbe avec toutes les personnes, mais il élait utile de se borner à celles que je viens d'indiquer, lorsqu'elle doit rendre compte par l’écriture de ce qui se fait. J'aurais pu habituer mon aveugle muette à l'usage de z/ et i/s, mais elle se serait trompée si souvent, qu’elle aurait fini par croire que l'emploi de ces pronoms personnels n'était nullement fondé sur un fait, mais que l'on s'en servait au hasard, sans motif raisonnable, et que l'on ne signalait une prétendue erreur que pour contrarier l'élève: elle se serait dégadtée de l'instruction; car l’on n’apprend que lorsque l'on comprend , et on apprend volontiers , lorsque l’on comprend nettement. Il faut l’imputer aux maîtres, si les enfants n'aiment pas l'instruction. Un maître qui se met à la portée de l'inielligence de l'enfant, est sûr d'être écoûté. Naturellement l'intelligence de l'homme a faim et soif de notons, et l’enfant aime autant à apprendre, si la nourriture intellecæ tuelle est de son goût, c'est-à-dire s’il la comprend, La Souar-Muer et L'AVEUGLE. 2° ANNÉE. 14
— $00 qu'il n'aime ä manget. Voyez comme il aime à entendre raconter, et pourquoi? mais, parce qu'il comprend. Pour soutenir l'attention de mon élève , j'eus donc tou» Jours un soin particulier pour que jamais la moindre expression ne lui fut donnée sans qu’elle en eût netiément démelé le sens, ou qu'elle en eut elle-même demandé le mot. Ce qu'elle fait, comme je l'ai dit, presque journéllement, Et qu'on ne croie pas qu'elle se borne à demander l'expression de choses matérielles ou d'actions qui s'accomplissent par le corps. Îl y a quelques semaines, après une leçon que je lui avais donnée et qu’elle avait comprise , elle fut plus aimable que jamais ; elle apprécie bien le service qu'on lui rend. Anna m'avait donc affectueusément baisé la main et sa reconnaissance se peignit sur sa figure; avant mon départ elle attira vers elle sa maîtresse et la pria de lui écrire: J’aime M. Carton. J'étais charmé de voir qu'elle demandait d'elle-même les mots pour ‘exprimer un sentiment; mais, j'avoue qu'il entrait un peu d'égoïsme dans mon contentement; j'étais fier aussi de voir que j'étais l’objet de cette phrase et qu'elle avait trouvé dans son cœur le sentiment dont elle désirait l'expression. Elle a ayssi une grande amitié pour mon ami, M. Cauwe; elle se réjouit lorsqu'elle le touche, s’il tarde de la venir visiter , elle le demande, et si elle a obtenu quelque pièce d’habillement neuf, il devra la toucher. Anna attache du prix aux louanges ‘et aux caresses qu'il lui donne souvent, et lorsqu'elle a réussi à apprendre quelque nouvelle espèce de phrase, ou un nouveau travail de main, elle doit le lui montrer. - Les dernières leçons qu'elle a reçues ont eu pour objet de lui apprendre à se servir des pronoms relatifs non, ma, mes, votre etc. , ct de la conjonction ef. Elle
fait donc à présent des phrases comme celles qui suivent et elle en comprend le sens lorsqu'on les lui écrit :
Je mets mon tricot et mon livre sur la table.
Sœur Aloyse coud mon tablier et mon bonnet avec une aiquille.
Donnez mon livre à sœur Philomène.
Comme Anna aime l’activité , elle ne manquera pas d’aller aussitôt chercher la sœur et lui donnera lelivre; mais elle exigera que la sœur remercie; elle le fait ellemême lorsqu'on lui donne quelque chose, et elle exige aussi qu’on la remercie lorsque c’est elle qui donne. Si elle ne trouve pas celle qu'elle cherche, et qu'en chemin elle rencontre une sourde-muelte ou une aveugle, elle l'engage à l'accompagner et lui en explique les motifs,
. Anna semble soupçonner que nous savons mieux qu'elle ce qui se trouve hors de nous, que nous avons quelque sens qu’elle ne possède pas. Mais sans s'expliquer cependant ce que c'est que le sens qu'un autre a et qui lui mauque, car elle ne fait aucune différence entre les aveugles et les sourdes-mueties; du moins, lorsqu'elle leur parle, c’est toujours de la même manitre.
Pour parvenir à la connaissance de cette différence entre elle, ses maîtresses et ses compagnes, l'enfant aura raisonné d’après son expérience et elle se sera dit : lorsque je cherche seule, je trouve difficilement, mais accompagnée d'un autre je rencontre aussitôt ce que je cherche; un autre a donc quelque faculté que je n’ai pas. Elle aura vu intuitivement les prémisses de ce raisonnement et si elle n’a pu en tirer la conclusion par des mots, elle l'en aura tirée par le fait.
res 9092 =
Un fait très-décisif prouve qu'elle suppose à ses maftresses quelque faculté que ni elle, ni ses compagnes aveugles ne possèdent : un jour, son tricot se trouva dérangé, une maille était tombée et elle était dans l'impossibilité de la relever, quoiqu' elle fit. Anna fit part de sa position à une aveugle qui se trouvait à ses côtés, et celle-là, espérant qu'elle réussirait, voulut prendre le tricot et l'arranger; mais Anna la repoussa, toucha les yeux de sa compagne et ensuite ses propres yeux, et dit par signe qu'elle aussi était aveugle, et qu'elle ne réussirait pas mieux. | Je n'ai pas, sans doute, besoin d’ajouter à ce que je viens d'écrire sur l'instruction de mon enfant, que souvent telle règle que j’exprime en peu de mots n’a pu étre introduile dans son intelligence que par la patience la plus soutenue et que, s'il en faut toujours dans l’enseignement, c’est surtout dans l'instruction d'une aveugle sourde-muette, parvenue, sans aucune instruction , à l'âge de 20 ans, qu'elle est nécessaire, : Je ne crois pas qu'elle soit en état de m'impatienter, mi de m'ennuyer; mais il ne suffit pas, pour cette Fastruction de la constance d'un homme, c’est une tâche léguée par la Providence aux religieuses : ce n'est. pas trop, pour venir à bout d’une pareille éducalion, des sentiments innés de la femme, joints à ce que la religion inspire de plus tendre pour le prochain. Cette. mission angélique est pour elles: elle est leur fait et leur triomphe,
Va É »«