‹ Le sourd-muet et l'aveugleChapitre 15 sur 128 · HISTOIRE DE JACQUES MITCHELL · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE JACQUES MITCHELL

(soirs &T ri.) .

« Îz est remarquable que presque tous les signes que Mitchell invente sont calculés pour la vue des autres; il paraît connaître son infériorité à l'égard de ce sens. Autrefois il était accompagné d'un petit garçon dans ses excursions; il allait où il voulait: mais rencontrant un objet inconnu, qui lui paraissait un obstacle, il attendait toujours l’arrivée de son compagnon. Il se rappelle facilement la signification des signes qu'on lui fait. Pour lui faire comprendre le * nombre des jours, on lui incline la tête, comme signe qu’il doit se coucher autant de fois avant que la chose se fasse. On lui témoigne du contentement en lui Caressant l'épaule ou le bras, et du mécontentement en frappant un coup un peu sec.

« Il est sensible aux caresses et à la satisfaction de ses parents. Ïl aime les jeunes enfants et les prend dans ses bras; il est naturellement bon et n'offense personne; cependant son humeur n'est pas égale; quelquefois il aime qu'on badine avec lui, et il rit aux éclats; un de ses plaisirs favoris est d’enfermer quelqu'un dans une chambre ou dans l'étable; mais, si on le contrarie trop ou trop longtemps , il se fâche, et pousse des cris trés désagréables: en général, il paraît content de sa situalion.

« Les traits de son visage sont très expressifs. En général , son langage naturel n’est pas celui d’un idiot,

Le Souan-Must xr L'AVEUGLE.

mais d'un étre intelligent. Lorsqu'il a faim, il porte la main à la bouche et montre l’armoire où les comestibles sont enfermés; quand il veut se coucher ; il incline la tête d'un côté sur sa main, comme s'il voulait la mettre sur un oreiller; il imite les gestes de gens de métier pour les indiquer , tels que les mouvements d'un cordonnier qui tire le fil en étendant les bras, ou d'un tailleur, en cousant. Il aime à monter à cheval: il désigne cet exercice en joignant les deux mains ensemble, et en les portant sous la plante d’un de ses pieds, sans doute pour imiter l'étrier. Il fait comme tout le monde les signes naturels de oui et non, avec la tête. Il ne veut pas qu'on l'embrasse à la figure, et si sa sœur le fait en plaisantant , il s'essuie et se frotte d'un air mécontent. »

. Après avoir exploré un espace de deux cents toises autour du presbyière, il se hasardait à se promener hardiment et sans guide dans cette espèce de domaine conquis, pouce à pouce, par le toucher.

« Il a du courage naturel, mais il a toujours agi avec prudence. Étant jeune, il voulait tous les jours aller plus loin qu'il n'était allé la veille » avec les mémes précautions d'abord , et puis avec la même hardiesse. - Un jour il trouve sur son chemin un pont de bois étroit, il fut remarqué par son père au moment où il allait le passer en se traînant sur les genoux et les mains, à un endroit où l’eau est profonde et rapide. Son père , afin de l’intimider, envoya un homme pour le faire tomber dans l'eau, et pour le retirer ensuite. Cette lecon produisit l'effet désiré, et il n’y passa plus; quelques années après il se souvenait encore de cette punition: un joùr étant mécontent de son petit compagnon, comme ils jouaient dans une barque attachée

du rivage , il le prit, le plongea dans l'eau et le retira. Il redoute les dangers du feu, de l'eau et des instruments tranchants.

« Depuis qu'à laide de son œil droit il aperçoit Mieux les objets , il est plus hardi dans ses excursions, il est allé seul jusqu'à la distance de douze milles écossais de Naïrn jusqu'au fort Georges. Il passe la plus grande partie de la journée dans les champs et sur la route; mais il rentre à l’heure des repas.» ,

On avait dit aux domestiques d'empêcher ses visites à l'écurie lorsqu'on y mettait des chevaux étrangers; * fnais, après avoir été ainsi arrêté plusieurs fois, il -eut J'adresse de fermer la porte de la cuisine sur les domestiques pour pouvoir aller caresser les chevaux.

Il applique les objets à sa langue pour mieux juger des aspérités de leur surface; le docteur Gordon, observateur savant, qui l'a vu plusieurs fois, attribue son habitude de faire sonner les corps durs contre ses dents, plutôt à son désir d'obtenir une perception plus exquise de leur dureté comparative qu’à aucune impression sur les nerfs de l’ouie. Son commerce avec le monde visible ne lui sert guère que d'amusement , et si on pouvait admettre en aucun cas des analogies entre divers sens, on pourrait assimiler ses perceptions de la lumiere ét des couleurs aux sensations de la chaleur qu’une ancienne classification généralement adoptée, quoique d’une justesse douteuse, rapporte au sens du toucher. En un mot, le progrès de l'intelligence et les règles de conduite chez Jacques Mitchell semblent dépendre entièrement du toucher ou des organes de l’odorat et du goût, qui chez les hommes bien organisés sont presque réduits au rôle d'agents des puissances sensuelles. - On n’observe. aucune infirmité, aucun vice de con-

— 66 — | formation dans aucun membre de la famille de Jacques Mitchell, et la privation extraordinaire dont il est afligé n’est accompagnée ni d’une imperfection générale , ni d'une particularité morbide dans la structure ou les fonctions des autrés organes. Sa santé a toujours été bonne et sa constitution robuste. Ses idées, ses sentiments et ses actions obéissent aux lois ordinaires de la nature humaine, sa docilité et son adresse semblent souvent indiquer un dégré de jugement qui (en faisant la part de l'imperfection de deux sens sur cinq) est supérieur à celui de maintes organisations chez lesquelles sont ouvertes toutes les issues par où les éléments de l'éducation entrent dans l'esprit. Tous les observateurs s'accordent à représenter sa physionomie comme intelligente.

Il avait reçu une grave blessure au Did pendant tout le temps qu'il lui fallut pour la guérir, il restait habituellement assis au coin du feu , le pied appuyé sur un petit tabouret. Plus d'un an après, un petit domestique , avec qui il jouait, fut forcé, par un accident semblable , à garder la chaise. Le jeune Mitchell s’apercevant que son compagnon restait plus longtemps en place qu'il n'avait coutume de le faire, l’examina attentivement et ne tarda pas à découvrir, par les bandages de son pied, de quoi. il s'agissait. Il monta aussitôt dans un grenier , chercha parmi d’autres vieux meubles le petit tabouret qui avait servi de soutien à sa propre jambe, le descendit à la cuisine et alla doucement le placer sous le pied du blessé.

Une autre fois, un ecclésiastique, étant venu voir sa famille , emmena miss Mitchell dans le jardin ; quand ils rentrérent de la promenade , Jacques Mitchell s’aperçut, sans doule par l'odorat, que les souliers de sa

07 = sœur étaient mouillés ; il s’approcha d'elle, les toucha ,et ne voulut pas la laisser tranquille qu’elle n’en eût mis d’aütres:

Sa mètre avait vendu un cheval que Mitchell était parvenu, pensait-on, à distinguer par le toucher. L'acheteur revint au bout de quelques semaines, et, pour l’éprouver , mit pied à terre près du presbytère ; Mitchell sentit le cheval, alla droit à l'arbre où il était attaché, le conduisit à l’écurie de sa mère, enleva la bride et la selle, lui mesura un picotin d'avoine, et pais s’en revint aprés avoir fermé la porte, dont il mit la clef dans sa poche.

Il connaît l'usage des ustensiles les plus ordinaires, et c'est un bonheur pour lui d'augmenter ses connaissances en ce genre. Un de ses amusements est ’ de visiter les ateliers de charpentiers et autres ouvriers, très probablement avec l'intention d'étudier la forme de leurs outils et leurs travaux. Il aide quelquefois les gerçcons de ferme dans la basse-cour, et surtout au balayage et écurage de l'écurie. Il s'est exercé à réparer les brèches dans les murailles. On a voulu lui apprendre à faire des paniers; mais il paraît avoir manqué de la patience nécessaire pour les finir.

Il n'est pas sans avoir acquis un sentiment de la propriété: il sait ce qui est à lui , il le garde, et s'abstient de toucher à ce qui sert habituellement à d’autres. Si on s'y prend doucement pour lui faire comprendre qu’il a des torts, qu'il a mal fait, il montre du chagrin; mais si on le traite avec dureté, il s'irrite. Il exprime de l'inquiétude quand il est séparé de sa famille. Dans son enfance , il n’était guère moins sensible à l’éloignement d’un serviteur habituel; mais depuis qu'il s'est familiarisé au changement de domestiques dans la ferme, il n’y fait presque plus d'attention.

En 1811, Jacques perdit son bon et respectable père; On a diversement représenté ses sentiments au sujet de de cette mort et des funérailles. Le témoignage de sa sœur et du docteur Gordon prouve que ces événements nouveaux excitèrent son attention, sa curiosité, sa surprise, plutôt qu'aucuns sentiments qui feraient supposer une perception nette de la nature du CRANSPRIENE survenu dans l'état de son pére.

Il s'était précédemment amusé à placer un poulet mort sur ses pattes, et il riait. lorsqu'il tombait au lieu de se tenir debout. Mais le premier cadavre humain qu’il toacha fut celui de son pére, et il s'en écarta avec des signes de dégoût et de surprise.

« Depuis lors il a touché d’autres morts sans éprouver la même émotion, il sait qu’on les enterre, et son signe pour l'indiquer est de descendre sa main vers la terre; il a peur de mourir, et sachant qu’on meurt dans son lit, il ne reste jamais couché quand il est malade. Ayant remarqué que les morts sont couverts de draps, il est inquiet dans ses maladies, si l’on chauffe du linge blanc.

« La mort de son ie a donné occasion d'observer ‘son attachement pour ses parents. Quand le cercueil qui renfermait le corps de son père fut exposé devant la porte, avant l'enterrement, Jacques sortit de la maison avec précipitation, aspirant l’air autour de lui, probablement pour se diriger; il approcha du cercueil, se jeta dessus, et le serra dans ses bras, pendant que toute sa contenance annonçait le plus grand chagrin. Au moment où on voulut emporter le cercueil, il se jeta dessus de nouveau, le retint et l’on fut obligé de l'en arracher de force. (Extrait d'une lettre de M’Forlan, lémoin oculaire.) »

Le soir du lendemain des funérailles, il se rendit à la fosse et frappa dessus avec ses deux mains: mais était-ce affection, élait-ce imitation de l'acte des fossoyeurs lorsqu'ils avaient recouvert la bière de terre? C'est ce que la sœur de Mitchell, qui l’observait de prés, ne put déterminer. Pendant plusieurs jours il retourna fréquemment au tombeau, et depuis il assiste réguliérement à toutes les obsèques qui ont lieu dans le même cimetière.

On fit venir un tailleur pour lui prendre mesure d'un habit de deuil; Mitchell le fit monter dans l’appartement où son père était mort, renyersa sa tête en arritre, montra du doigt le lit, et puis le conduisit à la tombe où son père repose,

Derniérement, étant malade, il fut couché dans le lit où son père était. mort. Il ne voulut pas y demeurer uà seul moment, mais il resta tranquille Jorsqu'on l’eût t'ansporté dans un autre. Peu de temps après la mort de son pére, ayant découvert que sa mère n'était pas bien portante et gardait le lit, on le vit pleurer.

. «En 1814, à fut attaqué d'un rhumatisme aigu; il aime particulièrement sa sœur aînée, et la préfère à toute autre personne. Une tante à laquelle il est aussi attaché, vint les voir; dans ce temps, sa sœur tomba malade, et fut obligée de garder le lit; Mitchell montra de l'inquiétude, et voulut savoir ce que sa sœur était devenue. Il fit signe qu’on. le conduisit en haut, car. ses souffrançes ne lui permettaient pas de marcher seul. Ayant trouvé sa sœur au lit, il éprouva du plaisir en lui serrant la main , mais étant redescendu dans sa chambre au rez-de-chaussée , il ne voulut plus que. sa tante restât auprès de lui: il faisait toujours signe qu'elle devait monter ; désirant sans doule expri-

mer. par là qu'elle devait aller soigner sa sœur. « Il est difficile de dire sil. éprouve des sentimentsreligieux; il accompagne ses parents à l'église, et il est habitué à se mettre à genoux pendant les prières: de la famille, il se comporte décemment; mais est-ce’ par coutume ou par dévotion? Il savait que pendant , qu’ils étaient à genoux, le père avait un livre (la bible) devant lui. Trois mois après la mort de son père, undimanche qu'un ecclésiastique qui; du vivant de son père, avait assisté aux prières de la famille, se trouvait à la maison, Mitchell lui apporte la bible de son pèreet fait un signe à toute la famille pour aa on se mette à genoux. | «Il est certain qu'il éprouve le sentiment du juste et de l’injuste ; il est peiné toutes les fois qu'il a offensé sa sœur ou sa mère, il les caresse pour regagner leur affection. Son sentiment d’amour-propre -ou de dignité personnelle est très prononcé; il ne voudrait pas prendre ses repas réguliers à la cuisine, où est la servante, mais dans la chambre en présence de sa. famille : cependant s'il rentre avant l'heure du diner, il ira demander une pomme de terre à la cuisinière. Son amour pour l'approbation .est évident, il aime à être caressé. Il donne la préférence aux personnes bien. mises , et s’il a des habits neufs, il ne veut plus mettre. les vieux. Plusieurs fois il. a détruit ou jeté dans la rivière ses vieux habits et ses souliers, pour empêcher ses parents de les lui faire mettre. Quelquefois en colère il a déchiré ses habits. La destruction lui sert de moyen pour se débarrasser des choses désagréables.

« Un voisin lui apprit à fumer, et ce goût est devenu trés fort chez lui; chaque fois qu'il avait vidé sa pipe de terre, il la cassait. On lui en avait donné

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