INTRODUCTION
Le soulagement d'une classe nombreuse d'infortunés, abandonnés encore à eux-mêmes et isolés au milieu de la société pendant les années les plus précieuses de leur enfance, est l'unique but de celte publication. Je sais que l'instruction des sourds-muets est à la portée de tous ceux qui osent l'entreprendre , que Ja science qu’elle demande n’est que la patience et le dévouement , et qu’on réussira toujours plus ou moins pourvu qu'on écrive et qu'on les fasse écrire.
Je cherche donc à guider ceux qui, par leur position, peuvent rendre ce service aux sourds-muets, ou qui peuvent engager les parents à commencer eux-mêmes l’enseignement de la langue à leurs enfants, par laquelle ils développeront facilement leur intelligence, les prépareront à recueillir un bien plus grand avantage de l'instruction donnée dans les institutions spéciales et en abrégeront le cours.
” Le préjugé contre la possibilité de cette instruction fut longlemps général et est encore trop répandu. Âristote le partagea et prononça d'une manière absolue l'arrêt qui les. excluait de toute participation aux connaissances. De-là aussi le principe admis dans toutes les jurisprudences de l'Europe : Surdus et mutus plané
Er indisciplinabilis. Ce n'est guère qu’au xvi° siècle que la charité chrétienne essaya de leur ouvrir la voie pour entrer en communication avec leurs semblables par la langue, et pour parvenir à leur donner une connaissance approfondie de la religion. L'abbé de L'Épée nous assure même que de son temps il y avait encore des pays où on faisait mourir à l'âge de trois ans, au plus tard, les sourds-muets, parce qu'on les considérait comme des monstres. Il est permis cependant, pour l'honneur de l'humanité, de douter de ce fait qu'il n'appuye sur aucune autorité.
Ce funeste préjugé fut produit et entretenu par l’habitude que nous avons communément tous de prendre pour règle de nos jugements absolus les faits ordinaires, et de conclure de ce que des choses se font toujours d'une certaine manière , qu'elles ne peuvent se passer autrement.
La langue maternelle s’apprend dés le berceau sans art, par le seul effet des circonstances au milieu desquelles l'enfant se trouve; la parole en est le moyen, l'ouie l'instrument. C’est ainsi qu’on l’a apprise soi-même à son insu; c'est ainsi que l'ont apprise les autres. On ne discute , on n’examine pas, mais on conclut sans hésiter qu'il n’y a pas d'autre moyen ni d'autre instrument.
Pour peu qu'on y réfléchisse cependant, on restera convaincu que la langne parlée n'a aucun avantage essentiel sur la langue écrite, et qu'on peut enseigner directement la langue dans le systéme des signes écrits, c'est-à-dire qu'on peut faire jouer immédiatement à l'écriture le rôle que joué la parole dans l'enseignement ordinaire.
En effet, s’il est une assertion triviale au monde, c'est bien celle-ci: avant d'avoir appris notre langue maternelle, nous n’en savions encore aucune; telle est
__H — aussi la position du sourd-muet. Le point de départ de l'instruction de l’enfant qui entend, comme de celui qui est privé du sens de l’ouie, est le même.
Le sourd-muet est venu au monde avec les facultés intellectuelles communés à tous les hommes. Son ésprit, son intelligence ne sont ni sourds, ni muels, quoique privé d'un sens, d'un organe; il est capable d’attentiou, d'imagination , de réflexion , de jugement et de mémoire.
L'enfant qui est doué de tous sès sens doit, comme le sourd-muet, apprendre les mots, leur valeur et la place qu'ils occupent dans la phrase; car les mots ne se font pas comprendre par leur nature même; leur väleur est conventionnelle et la place qu'ils occupent dans la phrase est arbiträire. (Ces trois choses ne lui sont pas innées, si l’un peut les apprendre, on peut donc les enseigner également à l'autre,
La parole, sans doute, a des avantages sur l'écriture, La parole est un moyen de communication plus expéditif, qui n'exigé aucun instrument étranger ; un moyen dont on se sert dans l’obscurité, en marchant ; ën travaillant, sans se détourner de son travail, et avec lequel on exprime l’action tandis qu'on agit ;ce qui établit uné relation, plus intime entre l’idée et son expréssion. Le ton dont la parole est prononcée, les inflexions qui l’accont: pagnent, la réndent plus vivante; elle trouve encore un autre puissant secours dans lé jeu de la physionomie et dans la pantomime qu'on fait en parlant.
Avec la parole, l'enfant peut s'exercer ét s'exerce réellement dès le berceau, tandis qu’il doit êlre parvenu à un certain âge pour être capable d'écrire et de lire. N'en doutons pas, la parole a des privilèges, des avan: tages immenses sur l'écriture; cependant, malgré to
Eee cela, elle n’a pas de rapport essentiel, naturel ou nécessaire avec l’idée qu'elle exprime.
On ferait sonner à nos oreilles pendant des siècles la phrase suivante: Dieu créa le ciel et la terre, qu'on ne la comprendrait pas, si on se bornait à la prononcer ; il en serait de même, si on se contentait de l'écrire. La valeur des expressions dépend donc d’une convention préalable ; les mots parlés pas plus que les mots écrits ne donnent l’idée; on peut attacher une expression à un objet ,à une action ou à une idée qu'on apperçoit, qu'on distingue, et ces expressions, quand on les repète, peuvent rappeler ces mêmes idées, maïs voilà tout. Rappeler , et non pas donner les idées, tel est le rôle des mots soit parlés, soit écrits.
On impose ces mots aux enfans qui entendent; ils les repètent et s’accoutument à regarder les sons comme une sorte d'image des objets qu'on leur a montrés et une espèce de représentation des idées qu'ils ont eues, quand on leur a donné ces expressions. Chaque jour ils acquièrent de nouvelles connaissances et chaque jour ils augmentent leur petit dictionnaire des expressions qui les repré- ‘sentent.
C'est ainsi que nous procédons avec les sourds-muets. Il ne s'agit que de substituer un autre sens à celui qui leur manque, ce qui ne peut entrer par la porte, comme s'exprime l'abbé De l’Épée, entre par la fenétre. Au lieu de prononcer les mots, nous les écrivons et nous les faisons écrire. La mémoire retient les termes écrits, comme elle retient lés sons. Sous ce rapport, entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire, toute la différence se trouve dans le plus ou le moins de difficulté à retenir les expressions relatives. Pour en avoir une idée, il faut remarquer d'abord que les sourds-muets sont obligés
En
de retenir une agrégation arbitraire de lettres qui toutes sont, pour eux, ce que nous appelons des consonnes ; au lieu que ceux qui parlent n'ont besoin d'imprimer dans leur mémoire que des sons. Supposons donc que nous ayons à redire, à retenir dans l'ordre prescrit les consonnes suivantes: #nst, ttdsr, dsmts; quelle difficulié n’y trouverions-nous pas? Faisons-en des sons en écrivant 2 2nstitut de sourds-muets, et la mémoire les retient aussitôt. Pour la mémoire, l'écriture est un moyen plus compliqué que la parole; mais pour l’intelhgence , il est indifférent que la convention s'établisse entre les idées et les signes écrits, ou qu'elle s'établisse entre les idées et les signes parlés.
Pour concevoir la possibilité de cette convention, on n'a qu'à remarquer que les éléments de la langue, ou les différentes parties du discours ne peuvent être comprises que parce que ce qui leur sert de type existe dans la nature avec laquelle le sourd-muet est en rapport. Ainsi, il n’y a des swbstantifs que parce qu'il y a des substances, des objets etc., il n’y a des adjectifs, que parce qu'il y.a des qualités. On ne peut comprendre la valeur d'un verbe que parce qu'il exprime des existences ou des actions. La préposition n'existe dans la langue que parce que nous apercevons des rapports entre les objets qui nous environnent ou entre les objets et nos actions. On ne peut donc comprendre ces parties du discours, que parce qu'elles ne sont qu'une manifestation de ce qui résulte de la nature même des choses. L'intelligence de la langue dépend de l'observation et de l'étude des réalités. Par un heureux retour, ces mots, ces expressions attachées aux idées, donnent une utile culture et une vie nouvelle à toutes nos facultés morales, La mémoire, en s'exerçant à retenir
Jes mots, se fortifie, Les mots retenus par la mémoire, reposent l'attention et la guident. Les circonstances, Jes qualités , toutes les nuances d'une même idée reçoivent comme une existence sensible et s'observent mieux. L'expression que nous donnons à l'enfant des impressions qu'il reçoit de tout ce qui l'entoure et des déterminations que ces impressions excitent en lui, Laide à se replier sur lui-même ; cette réflexion le mène aux comparaisons et le jugement se forme par l'habitude des comparaisons.
« La langue tracée par écrit offre pour ceci des avantages, dont le sourd-muet peut profiter. Grâces à la stabilité et à l'immobilité qui lui est propre, l’écriture prête à l’aitention de l'esprit l'appui le plus favorable ; on juge mieux sa pensée; on la contemple à son aise ; on la réforme ; on revient encore sur sa pensée, sur la ‘ suite de ses pensées; on la revoit dans des dispositions nouvelles, sous un autre point de vue. On embrasse mieux l’ensemble et les rapports d'une combinaison d'idées; écrire, c'est presque méditer, » dit M. De Gérando (1). :
(1) Tome 1er, page 958.
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