‹ Le sourd-muet et l'aveugleChapitre 70 sur 128 · EUR · texte numérisé non relu

EUR

»s'occupet utilement et si nous n'avions pas la cruaulé de

leur rappeler à chaque instant leur malheur par l’inutile expression de notre sympathie et de notre compassion, ils ne le sentiraient pas. Tous les aveugles répondraient à-peu-près comme celui du Puiseaux : « J'aimerais bien autant avoir de longs bras que des yeux: il me semble que mes mains m'instruiraient mieux de €e qui se passe dans la lune que vos yeux, et puis les yeux cessent plutôt de voir, que les mains de toucher. Il vaudrait donc bien autant qu'on perfectionnât en moi l'organe que j'ai, que de m’accorder celui qui me manque. » Ils ne demandent pas de jouissances à la société, ils ne demandent que du travail et de l'indépendance. Aussi c'est la dénomination d’aveugles travailleurs qui leur mérita d'abord du public , en France, les marques si vives d'intérêt , et ce fut l'espoir que le produit de ces travaux

suffirait pour couvrir les avances, qui engagea la s0-

. Ciété philantropique à payer les dépenses considérables

qu'on avait faites en leur faveur depuis 1784 jusqu'en 1790. Malheureusement une triste expérience détrompa bientôt ceux qui avaient fondé trop d'espoir sur des essais louables sans doute , mais mal calculés pour alteindre ce but. Peu-à-peu les moyens de l'établissement s’affaiblirent tellement que déjà, en 1791 , il ne pouvait plus se soutenir par ses propres forces. Les élèves manquaient des choses les plus nécessaires à la vis. L'intérêt qu'ils avaient inspiré s’affaiblit en conséquence. On avait assislé avec enthousiasme aux exercices publics des aveugles , on applaudissait lorsque , bravant pour ainsi dire l'arrêt de la nature, on les vit lire, écrire, calculer et parler arts et sciences, mais on voyait au fond quelque chose de plus réel, savoir , que la société serait déchargée d'un fardeau , et il n’y a que le réel, même en France, qui

is

Re

dure. La seule objection qu'on fit contre l'institut de M. Haüy , et c’est lui-même qui nous l’apprend, porta sur ce point (chap. 2, Essai sur les aveugles): Auriez-vous, lui dit-on, en enseignant à vos élèves toutes les parties de l’éducation, conçu le projet de peuplier la république des lettres de savants et de professeurs , ou de leur montrer à trouver les moyens de subsistance dans leurs propres travaux. On nous a rendu la justice , répond M. Haüy, de convenir que nous ayons rempli le premier objet de notre institution, en offrant un amusement aux aveugles fortunés, mais, du reste, nous ne prétendons pas que le plus habile de nos aveugles puisse jamais être mis en coneurrence, dans aucun genre, avec le plus médiocre des artistes clairvoyants, mais nous les recommandons à la bienveillance publique (#hid). Après cette désolante réponse , l'établissement tomba dans un profond oubli et ne subsisierait déjà plus depuis longtemps, si le gouvernement ne lui accordait des subsides annuels qui sufliraient à l'entretien complet et sans travail de trois fois plus d'aveugles que n'eu contient l’institut-de Paris. M. Howe, directeur de l'institution gour les aveugles de Boston, visila l'établissement de Paris vers 1830, et le trouva encore à-peu-près dans le même état. Un sur vingt parvient à peine, dit-il, après huit années d'apprentissage , à gagner sa vie, et encore n'est-ce point en pratiquant un des méliers appris dans l'inslitut, il ne le peut que lorsque le hasard ou une grande protee-

.tion lui fait obtenir une place d'organiste ou lorsqu'il

réussit dans une spécialité ,comme à accorder des pianos, ce qui encore ne peut avoir lieu que dans une grande ville,

M. Dufau, professeur à l'institut des aveugles de Paris, propose, dans son Æssai, une nouvelle organisation de

ee ces élablissements mais elle se ressent malheureusement trop du point de vue sous lequel on a jusqu'ici envisagé ces sorles d'établissements en France.

Il y aurait une institution supérieure à Paris et des institutions secondaires dans les départements. La limite de l’âge d'admission serait quatorze ans et la durée du séjour dans l'institut de quatre ans. Ce temps suffirait pour parcourir le cercle entier de l'instruction primaire. On y enseignerait la musique dansle but surtout de reconnaître les sujets qui manifesteraient une véritable vocation pour cet art, dont l’enseignement complet serait un des principaux objels de l'institution supérieure. Les travaux manuels devraient également faire partie des occupations auxquelles pourraient étre livrés ces ænfants dans les institutions secondaires , mais plus pour Jes initier à une foule de procédés qui les rendent plus ‘ adroits et qui donnent plus de dextérité à leurs doigts, que pour faire un véritable apprentissage. Ceux des éleves qui, dans le cours de quatre années , auraient parcouru le cercle entier de l'instruction et manifesté de hautes dispositions naturelles, soit pour les scienees ou les lettres soit pour la musique , seraient, après avoir subi un examen qui constaterait leur capacité, envoyés à l'institution supérieure de Paris, où les travaux manuels seraient exclus; les autres seraient renvoyés chez leurs parents ou amis avec un peu de science, ce qui est trèsbien, mais sans aucun moyen de subsistance, plus malheureux qu'auparavant parce qu'ils auraient goûté les douceurs d’une vie studieuse, pendant les quatre années de la jeunesse qui décident ordinairement des habitudes de toute la vie et qu'alors ils deviendraient une charge à leurs parents, ou bien qu'ils seraient forcés de mendier leur vie. Ces quatre années passées dans les

institutions secondaires , au lieu d’avoir servi à leur bonheur , n'auraient donc servi qu'à augmenter leurs besoins et à rendre plus douloureuse l'impuissance d'y satisfaire. Ils s'y straient convaincus qu'ils ont le pouvoir de faire quelque chose de réellement utile, qu'is sont moins éloignés de tous ceux qui les entourent qu'ils ne se l’étaient imaginés , et qu'avec quelques soins et un peu d’attention ils pourraient les égaler en quelques points et toujours du moins les approcher. Ils y auraient été l’objet de l'attention publique et senti qu'ils possèdent une place, quelque humble qu’elle soit, dans la société et que la barrière qui les en separe peut étre franehie. Ils y auraient bu, comme s'exprime M. Howe , à la fontaine des connaissances, assez pour avoir une soif qu'ils seraient dans l'impossibilité d'étancher, ils y auraient vecu assez

. longtemps pour rendre la‘pauvreté et la pénurie double-

ment pénibles, et leurs intelligences y auraient été asser cultivées pour faire de leur instruction même une source de misères. Les renvoyer après ces quatre ans passés dans une école ne sprait que les former pour un hôpital ou une maison de charité. Le résultat ne vaut pas. la peine. Le but qu'on se propose donc , surtout en France, est de donner à ces infortunés une éducation intellectuelle au lieu de chercher à les rendre capables de gagner leur vie par des travaux manuels afin qu'ils puissent devenir indépendants, c'est la science plutôt qu'un métier, c'est l’agréable plutôt que l'utile qu'on a en vue; l’état de cécité, me disait un jour un inslituteur célèbre en France, enlève plutôt les moyens physiques que moraux ; c'est donc à développer les ressources du cœur et de l'esprit des aveugles que leurs bienfaisants instituteurs doivent surtout s'attacher.

En Angleterre un principe contraire a dominé ceux

En

qui ont établi des institutions pour les aveugles ; c'était pour les instruire dans les travaux manuels, pour en faire des artisants, mais nullement pour en faire des savants. On admettait le principe de l’économie de la charité publique qui nons enseigne que puisque les aveugles pauvres sont à la charge de la société, il vaut bien mieux de leur procurer les moyens de gagner leur subsistance eux-mêmes que de pourvoir à leurs besoins en leur accordant une pension viagère, et pour atteindre ce but on forma des écoles. Les résultats sont des plus satisfaisants; un grand nombre d'aveugles sont parvenus à se faire un état et à entretenir leur famille au moyen de leur industrie,

Au commencement ce principe était trop rigoureusement appliqué, on excluait tout enseignement intellectuel et, daris un des premiers établissements de l'Angleterre, on semble encore douter de l'utilité de la lecture au moyen de lettres en relief, L'Écosse modifia les deux principes trop exclusifs et les combina de manière à donner aux aveugles assez d'instruction pour les occuper et relever leurs esprits, mais en ayant soin toutefois de ne pas y employer le temps dont il ont besoin pour se rendre habiles dans un métier. C'était, comme on le voit, les rapprocher de la position des clairvoyants et travailler par conséquent le plus efficacement à leur bonheur, Les examens publics ont démontré la possibilité d'une telle combinaison. Leurs réponses aux questions ont attesté de reste l'aptitude des aveugles pour les différentes branches de l'enseignement primaire et le succès de l'entreprise philantropique , tandisque, d'un autre côté, les rapports annuels sur la siluation financière des maisons ont prouvé que cette instruction ne nuisait sous aucun rapport à la prospé-

rité matérielle de la maisun, mais, aw contraire, que l'instruction qu'ils recevaient avait aidé à leur inspirer le goût du travail, par le noble désir d'être utile ou du moins de ne plus rester à charge à leurs concitoyens.

L'instruction varie encore dans chacun des asyles et des institutions aussi bien en Écosse qu'en Angleterre, et le degré jusqu'où elle est poussée différe sensiblement d'une école à l’autre, mais nulle part elle ne: se donne aux dépens du temps exigé par le travail. Une heure, une heure et demie y est employée, et on arrange les. choses de manière à en faire une véritable recréation. On pouvait espérer de l'esprit positif des Anglais ce qu'ils ont fait, et l'Écosse, en modifiant, par son zéle éclairé pour la propagation de l’enseignement primaire parmi cetle classe d'infortunés, ce qu’it pouvait y avoir de trop matériel dans les idées anglaises, peut se vanter d’avoir résolu le problème de cette instruction, en mêlant l’utile à l’agréable , comme s'exprime M. Haüy.

Cependant il reste une question bien importante à discuter. On s'accorde en Angleterre complètement sur la nature de l'éducation à donner aux aveugles et partout elle est d'abord industrielle; mais on varie essentiel. lement sur l'emploi des aveugles après leur instruction.

I1 y a des institutions que je nommerai des écoles. Les enfants y reçoivent pendant un nombre déterminé d'années tous les soins que demande leur état et ils y font l'apprentissage. d'un métier proportionné à leurs forces et au degré d'adresse qu'on a remarqué en eux, mais d'où ils sont renvoyés la plupart avec une gralification de 50 à 100 francs, destinée à leur fournir les moyens de coûtinuer l’industrie. qu'on leur a enseignée ou bien avec un assortiment de tous les outils nécessaires à l'exercice du métier qu'ils ont appris.

Les autres institutions sont plutôt des asyles. Leur but n’est pas seulement de former leurs élèves au travail des mains pendant un certain temps et puis de les remplacer par d’autres, mais de les employer aprés leur éducation dans la maison mème s'ils le désirent ou s'ils le méritent par leur bonne conduite.

J'ai vu les deux systêmes et Je vais en exposer les avantages respectifs,

Les écoles sont fondées d'après l’idée que les aveugles sont capables de faire’ isolément ce qu’ils peuvent produire lorsqu'ils sont rassemblés ou du moins que la différence n’est pas notable , et que renvoyer ceux qui ont appris un métier, c’est rendre possible l'admission d’autres aveugles et étendre par conséquent l'influence bienfai-sante de l'institution. C'est le système qu'on avait suivi d’abord et qui est encore en vigueur dans quelques établissements en Angleterre et en Irlande, mais dont on commence assez généralement à revenir après les résul. tats qu'offrent ces institutions en Écosse où ils sont tous des asyles.

En effet le systéme asylaire doit se borner à un nombre plus limité d’élèves que n'en peut admettre une école et son action bienfaisante ne semble pas pouvoir être aussi élendue que celle d'une école et devoir forcément exclure une foule de malheureux qui recevraient une éducation si tous les établissements de celle nature étaient des écoles ; mais ceci n'est qu'apparent ou plutôt que temporaire et finit en réalité par procurer le bienfait d’une éducation à un plus grand nombre. Observons d’abord que la masse des aveugles travailleurs dans un asyle change plus souvent qu'on ne le suppose : d’une manière ou d'autre, chaque année, soit par Ja mort, soit autrement, un dixième et jusqu'à

un septième quitte l’asyle (1) qui se renouvelle par conséquent tous les dix ou au plus tard tous les quatorze ans; la succession des élèves, dans les écoles , n’est donc tout-au-plus que double relativement aux asyles.

Remarquez encore que cette succession rapide des élèves expose l'institution à des’ pertes considérables, car à peine ont-ils acquis assez d'adresse pour faire espérer qu'ils seront utiles par leur travail, qu'ils quittent Vatelier pour faire place à ceux qui, par leur ignorance et leur maladresse, causeront à leur tour des pertes à la maison. L'inégalité de production qui est inévitable dans une école, empêche ensuite d'être à même de faire des affaires régulières , les débouchés manquent donc et ceci occasionne d’autres pertes, tandis qu’un asyle, produisant régulièrement chaque année à-peu-près la même masse et étant à même de fournir exactement les chalands, à cause de son personnel toujours à-peu-près le même, est plus sûr de trouver où placer ses productions. Les ventes des écoles d’aveugles de Paris, de Londres, de Liverpool et de Bristol, comparées à celles des asyles d'Édimbourg et Glaseow mettront ce point hors de contestation.

EL

(1) Voici le mouvement des élèves dans l'asyle de Glascow, où il est plus rapide encore.

E ONT QUITT OMS

Page 1